‹ Poésies diverses. Avec une notice bio-bibliographiqueChapitre 59 sur 106 · A MADAME D'ANTIGNY · texte numérisé non relu

A MADAME D'ANTIGNY

MARS, ce n'est point sous tes drapeaux Que l'on fait ce que l'on veut faire.

Le métier brillant des héros N'est pas celui d'un volontaire.

Oh ! que me sert-il de vouloir, Quand de moi je ne suis pas maître, Quand un mot brise mon pouvoir.

Quand un mot détruit dans mon être La faculté de se mouvoir ?

Tout ce qu'on nous dit du grimoire, Des sorciers, des enchantements, De la magie ou blanche ou noire, J'en ai douté pendant vingt ans, Et me voilà forcé d'y croire.

Avant que vous quittiez ces lieux ',

I. « M""" d'Antigny alloit en Suisse consuUer le nommé Michel Schuppach, paysan fort habile dans la médecine pratique. Je devois souper chez elle la veille de son départ ; je ne pus y aller, et je m'excusai auprès d'elle par celte lettre le 2 juiiii I) (Note de M. de Bonn;»rd.)

Poésies di ver s es. 143

Je comptois aujourd'hui sans faute Vous porter avec mes adieux Des regrets, des respects, des vœux; Mais j'avois compté sans mon hôte.

Au moyen d'un mot seulement, Renfermé solitairement Dans mon petit appartement, Comme une huître dans son écaille, Toutefois un peu plus pensif, Fixé comme elle à ma muraille, Et sans mouvement progressif, Tour à tour je dors et je bâille ; Je maudis le charme pervers Qui de moi malgré moi dispose; Et puisqu'un funeste revers A mon empressement s'oppose, Je vous fais mes adieux en vers.

Ne pouvant vous les faire en prose.

Vous jugez bien, Aladame, qu'il ne falloit pas moins que la crampe, la goutte ou les arrêts pour m'empêcher de vous faire ma cour aujourd'hui, de vous souhaiter un bon voyage, à vous, Madame, à madame B..., à monsieur D.. Mais j'espère avoir recouvré mes jambes pour votre retour.

Dans ce beau pays helvétique*,

Doux séjour de la liberté,

On dit que, sous un toit rustique,

1. L'Almanach des Muses de 1781 a reproduit la fm de cette épître, à partir du vers :

Dtvis ce hcna pays helvétique.

144 Chevalier de Bonnard.

Un bon vieillard plein de gaîté,

Avec la bonhomie antique,

Donne des brevets de santé.

Que ce prophète respecté

D'un peuple heureux, sage et gothique.

Soit donc par vous sollicité !

Portez-lui certaine bouteille

Pleine de ce que vous savez ;

Déposez dans sa large oreille

Tous les bobos que vous avez;

Prenez ses avis^ les suivez,

Et revenez fraîche et vermeille

Braver à loisir les douleurs,

Et le régime et les docteurs.

Jeune et vive, douce et jolie.

Vous avez l'esprit, la bonté,

De la grâce, de la saillie,

VwQ aimable simplicité :

Ayez encor de la santé,

Et vous serez femme accomplie.

Allez, partez pour l'Helvétie.

Pendant votre absence occupés

Soir et matin à l'exercice.

Nous regretterons vos soupes.

En rêvant souvent à la Suisse.

A M. L'ABBE TALBERT

JE VOUS ai bien plaint, mon cher abbé, pendant votre voyage. Vous vous êtes cru dans la zone torride, sous l'équateur, dans les climats brûlants qui ont fait les nègres, qu'on voudroit aujourd'hui regarder comme une espèce diflférente de la nôtre ; et sans doute vous vous êtes écrié souvent avec Virgile :

0 qui me gelidis in vallibus Hœmi

Sistat, et ingenti ramorum protegat timbra !

Mais aujourd'hui le mal est passé, et vous respirez le frais dans les bosquets de Saint-Ouen; vous avez traversé l'enfer pour arriver aux Champs-Elysées, et vous y êtes heureux sans être une ombre.

Je vous félicite de tout mon cœur sur le séjour que vous allez faire dans la capitale près de vos amis et d'un monde choisi qui saura vous apprécier ce que

1^6 Chevalier de Bonruird.

vous valez. Or vous valez sûrement beaucoup; vous faites des vers charmants et de belles oraisons funèbres. Dans un besoin, on feroit de vous un abbé de cour ou un père de l'Église.

Tous les cœurs sont votre conquête; Partout, en tout temps vous plairez ; En chaire vous convertirez, Vous séduirez en tête à tête La beauté sera toujours prête A croire ce que vous direz.

Il n'en faut pas tant pour obtenir un évêché, ou du moins une bonne abbaye. Vous aurez beau me dire que vous ne vous souciez point des vanités humaines ; je vous croirai sans changer d'avis. Vous méritez, il faut obtenir. A tout prendre, il vaut mieux être prélat que chanoine. Dirigez vos batteries, corrigez, imprimez vos sermons et vos poésies en dépit de l'huT milité chrétienne; car, vous le savez, mon cher abbé.

Ces livres qu'on aime à relire, Morale, histoire ou fiction.

Jolis vers même, beau sermon, Si l'on prit plaisir à l'écrire, Enfin tout ce que l'on admire Est un omTage du Démon ; Et Vanité l'enchanteresse Peut-être a damné Massillon Pour ses discours sur la sagesse, Comme le fut Anacréon Pour ses odes à sa maîtresse.

Courez les risques, et jouissez sans scrupule du plaisir que vous ferez à tous vos lecteurs. Je vous le

conseille en ami. Je n'ai jamais lu de prédicateur que ce Massillon que vous avez si bien loué; je vous lirai après lui; bien d'autres en feront de même et placeront ainsi que moi le panégyriste h côté du héros.

Vous me prescrivez un régime très agréable sans doute; ce que vous me souhaitez, je l'ai eu, et je ne l'ai plus.

Omnia vertiintur, certh vertiinttir amores.

On m'aimoit et j'aimois, même pendant mon absence. Tout à coup le Diable s'est mêlé de mes affaires ; on a presque oublié mes vers, ma prose et ma personne, et je n'en suis pas encore consolé. Je bataille tant que je puis ; on veut me réduire à l'amitié. Vous savez que c'est au moyen de ce beau mot-là que les femmes se débarrassent d'un amant qui ne leur convient plus. L'année dernière, un de mes bons amis se trouvoit dans le cas oii je suis aujourd'hui et se désoloit comme moi. Je lui écrivis alors :

Aime et jouis, Amour l'ordonne.

Si dans un objet adoré

Tu n'as trouvé qu'une friponne.

Sans jouer le désespéré,

Boude un peu, souris et pardonne ;

Ou, cherchant de nouveaux plaisirs,

A te venger d'une infidèle,

Porte ailleurs de nouveaux désirs

Et deviens inconstant comme elle.

Chevalier de BonnarJ.

J'éprouve maintenant qu'il est plus aisé de donner un bon conseil que de le prendre pour soi. Mais quelque malade que je sois, je ne me crois pas incurable, si je puis avoir un congé d'hiver et aller à Paris pour avancer ma guérison. En attendant, mon cher abbé, je me recommande h vos prières.

gSSvé^f^'^^^

A M. DE VALFORT

QX'Oi ! mon cher Valforl, tu es en Lancjucdoc ! Je te croyois encore à C... aux pieds ou dans les bras de la l)elle A... et brûlé de tous les feux du midi, tu lui as déjà fait nombre d'infidélités ! Une grosse Provençale à l'œil noir, à la peau blanche, qui a reçu sa portion d'esprit en tempérament, est donc l'autel où tu sacrifies ! C'est là que tu engloutis les serments, les larmes, les sou\'enirs de la beauté qui te regrette ! Crois-tu que je t'excuserai, que je ne me ferai pas le chevalier de ta belle délaissée ?

Elle étoit si vive et si tendre.

Faite pour la raison, faite pour le plaisir ! Tu possédois un cœur qu'elle avoit su défendre ; La décence et l'amour paroissoient l'embellir : Le sentiment chez elle et le feu du désir Tour à tour se faisoient entendre :

Ses regards sembloient les unir; lin différant le moment de se rendre,

Chevalier de Bonn ard.

Elle t'apprit l'art de jouir ; Et ton cœur aujourd'hui le veut-il désapprendre ?

Au reste, tu ne me parles pas de tes motifs; et peut-être as-tu de bonnes raisons pour en agir ainsi; peut-être as-tu voulu que le devoir remplaçât l'amour dans ton cœur. Oui, je le vois,

Désormais de mon cher \^alfort La gloire sera la déesse.

Ce choix est beau, tu n'as pas tort De la prendre pour ta maîtresse ; Je crois que tu lui plairas fort.

C'est la seule rivale que ton Ariane puisse voir sans jalousie; remplace-la par la gloire, elle ne te croira pas infidèle. Quelque noble que soit ton nouveau choi.x, il t'en a beaucoup coûté sans doute pour rompre tes anciens fers. Il ne fallut pas moins que la sagesse elle-même pour arracher Télémaque h Calypso; et le miroir de la vérité put seul enlever Renaud aux enchantements d'Armide.

Doux silence, regards charmants, Qui des cœurs êtes le langage.

Baisers d'amour, tendres serments De s'aimer toujours davantage, Alcôve obscure, épais bocage, Des plaisirs discrets confidents, Pensers d'amour tant séduisants !

Le bruit des chevaux et des armes, Les Commentaires de César, Xénophon, V'égèce et Folard Ont-ils près de vous quelques charmes ?

Sûrement de pareils souvenirs sont dangereux; ils sont pourtant si naturels ! Nos sens, qui ont une influence si particulière sur notre imagination, ces sens, dis-je, embellissant pour toi les tableaux multipliés du passé, ont dû maintes fois troubler ta nouvelle vocation. Or d'ici je vois ton adresse; tu leur cèdes un point pour gagner la partie.

Oui, cher ami, je te devine :

Quand le danger devient pressant, Quand le cri des sens nous lutine.

Il faut un parti violent, Et celui que ta raison prend Coupe le mal par sa racine.

A M. DE CŒURDEROI

J'ai reçu ta lettre trop cérémonieuse, mon cher Creurderoi, et je l'ai lue avec plaisir, car tu m'y apprends que tu m'aimes encore. Je t'\- réponds surle-champ sans cérémonie, et sur le ton de notre ancienne amitié, qui ne doit pas changer. Te voilà donc de retour après avoir couru le monde ! tant mieux ! il fait presque toujours bon d'être revenu.

Cher Cœurderoi, qu'il le souvienne De ces deux pigeons amoureux Dont parle ce bon La Fontaine.

L'un d'eux, un peu trop curieux, Voulut courir la prétantaine, Voir mœurs, pays, faits singuliers.

Pour rapporter en ses foyers De quoi jaser une semaine.

Par son frère il fut averti Qu'il avoit tort ; mais la jeunesse Peut-elle écouter la sagesse .' Adieu, bonsoir ! il est parti.

Poésies diverses. i53

Battu des vents et de l'orage, Souffrant et la soif et la faim, Bientôt aux dangers du chemin Il reconnut ceux du voyage.

Morne, las, recru, harassé.

Poursuivi, tremblant et blessé, Ayant des maux et de la peine Tout ce qu'on en peut essuyer, En volant d'une aile incertaine, Il regagne son colombier :

Cette histoire est presque la tienne.

Mais dis-nous au moins avec cette franchise si naïve, si aimable, si bonne en amitié que je t'ai connue autrefois, et que tu n'as jamais sans doute perdue :

Tes voyages lointains ont-ils mûri la tête ." En as-tu rapporté quelques grains de bon sens r Cet agile vieillard que jamais rien n'arrête, Tout 'en comptant nos jours, a marché vingt-sept ans : Qui de nous sait, ami, le sort qu'il nous apprête? Ton esprit et le mien sont encor des enfants. Craignons pourtant, craignons la vengeance du temps, Il nous fera bientôt ressentir ses outrages ; Bientôt de ses doigts malfaisants Il va sillonner nos visages.

Plaignons-nous l'un et l'autre, et tâchons d'être sages.

Adieu, douces erreurs du matin de nos jours !

L'ennuyeuse raison vient chasser les amours.

Puisqu'il le faut, hélas ! armons-nous de courage ;

Sachons pour le bonheur faire un meilleur usage De ces ans que nous amassons.

J'aime à penser qu'il est des plaisirs pour tout âge.

Comme l'on voit des fleurs pour toutes les saisons.

Me pardonneras-tu ce guet-apens, mon cher ami c'est de la belle et bonne morale que je t'envoie là;

Chevalier de Bonnard.

je l'ai pourtant habillée en rimes, pour qu'elle t'effrayât moins. Viens nous voir, et je t'en donnerai en prose sans que tu t'en oflFenses. Depuis que j'ai passé vingt-cinq ans, je deviens raisonneur et n'en suis pas plus raisonnable. Nous serons à deux de jeu. Arrive, j'ai dans ma chaumière une cellule pour l'amitié; il me tarde de la voir occupée par toi. Adieu, tout ce qui t'a aimé, t'aime et t'aimera !

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