I. Almanach des Muses, i/zS
Et te fait gaîment confidence De la victoire du plaisir.
L'à-propos n'est point ta science.
Grondant toujours hors de saison, Tu n'as pas ce ton d'indulgence Qui fait pardonner la leçon ; Tu te perds par l'intolérance.
Entre nous, pour ton intérêt, II me semble peu nécessaire De crier quand le mal est fait; Mais à force d'art, il faudroit Empêcher le mal de se faire.
Tu sais régner sur les esprits !
Quoiqu'un tel empire ait son prix, Il vaut mieux régner sur les âmes; Ce fripon d'Amour le sait bien :
Les sages, les héros, les femmes Lui sont soumis par ce moyen.
Veut-il enlever ta conquête, Il s'y prend toujours par le cœur; Qu'une fois il en soit vainqueur, Il fait ce qu'il veut de la tête.
Mets plus d'adresse dans tes soins, Pauvre Raison, ma vieille amie; Deviens bonne, prêche-nous moins; On aime peu qui nous ennuie :
Apprends à perdre quelques points, Si tu veux gagner la partie.
Arrêtez ! me dit en courroux Un grave et docte ]-)ersonnage.
1^8 Chevalier de Bonnard.
La raison, la connoissez-vous ?
Et la connoît-on à votre âge ?
Oui, mon censeur, je la connois, Mieux que vous peut-être, et je gage Qu'à l'instant je vous la peindrois.
Taille imposante, port de reine, Figure noble, de grands traits, Un visage d'homme, à peu près Ce qu'on nomme beauté romaine.
De loin sa majesté nous plaît...
Mais n'achevons pas son portrait; Sans vouloir, en sujet fidèle, A présent lui faire ma cour, Ménageons pourtant cette belle :
Eh ! ne faut-il pas quelque jour, Bon gré, mal gré, finir par elle?