A MADAME LA COMTESSE DE
SUR bien des choses dans la vie Je suis un peu pyrrhonien ; Je ne sais trop si c'est un bien :
Mais enfin c'est là ma folie.
J'entendois parler chaque jour D'un personnage d'importance Qu'on cherche et qu'on fuit tour à tour, Que l'on déteste et qu'on encense.
Fixé par état à la cour, Traînant avec pompe à sa suite L'étiquette et la dignité, Sur son passage, il met en fuite Les plaisirs et la liberté.
Et va, sous le dais qu'elle habite,
I. Almanach des Muses, 1771 ; et Mercure de France, avril 177-t, t. l'^"'-
Chevalier de Bonnard.
Faire bâiller la majesté.
Étendant plus loin sa puissance, De l'auguste palais des rois, Il vient fort bien, sans qu'on 3' pense. Troubler dans un cercle bourgeois Le gros rire de la finance.
Sur tous les rangs il a des droits.
Et son empire est sans limites; Souvent dans un cours de visites.
On le rencontre en vingt endroits.
La jeune duchesse à sa porte Le consigne inutilement :
Jusqu'à son boudoir, sans escorte.
Il s'introduit furtivement.
Et sur un sopha feuille-morte Se place entre elle et son amant.
Dans cette maison magnifique.
Dans ce salon voluptueux, Que l'art le plus ingénieux Orna par sa vertu magique; Quand, loin d'un monde curieux.
De nos modernes la musique Anime un repas somptueux; Quand à le braver on s'applique, On le voit entrer à pas lent, Et dans l'assemblée h l'instant Verser son pavot léthargique.
Dès le matin, courant Paris Dans une élégante voiture, Au spectacle, au milieu des ris.
Dans un souper fin chez Laïs,
Le soir il porte sa figure.
Quelquefois dans de vieux châteaux,
Sur de vieux titres de noblesse,
Il rit des orgueilleux propos
D'une gothique politesse.
Il se plaît auprès des mamans;
Il attaque à quinze ans les filles;
Il se glisse, à travers les grilles,
Dans tous les dortoirs des couvents.
Dans les fauteuils des vieux parents,
Il endort nombre de familles
Par des récits de l'ancien temps.
Il paroît et se multiplie
Sous cent visages différents
De prédicateurs, de savants,
De robins, d'actrice jolie;
Parfois même, à ce que l'on dit,
On l'entend à l'Académie
Parler avec beaucoup d'esprit;
Il laisse rire le village,
Où jamais il n'eut grand crédit,
Et fuit le cabinet du sage.
Cet être bizarre est l'Ennui.
Quoiqu'en tous les coins de la France,
On ne m'entretînt que de lui.
Je doutois de son existence;
Je ne sais pourquoi jusqu'ici.
Fronçant loin de moi son sourci,
Il respecta mon indolence;
Au sein des plaisirs les plus doux,
Ce n'est sûrement pas chez vous
C hevulier de Bonnard.
Que j'en ai fait la connoissance.
Mais depuis ce moment d'adieux Où, tâchant de cacher mes larmes.
Pour un devoir fastidieux.
Il fallut quitter tant de charmes ; Le matin, le soir et la nuit, Certain du succès de ses armes.
Partout sans relâche il me suit.
Loin de vos charmantes demeures.
Le froid Ennui file ces heures Que vous m'y faisiez oublier; Le temps qui, dans sa marche égale, Décrit leur cercle régulier, Pour en allonger l'intervalle, Semble arrêter son balancier.
Moi qui faisois ma grande affaire D'une paisible oisiveté.
Qui savois si bien ne rien faire, Aujourd'hui je suis tourmenté Par ce repos qui sut me plaire ; L'action devient nécessaire A mon esprit inquiété.
Si je me vois seul, je soupire, Je deviens chagrin et rêveur ; Pour tromper le temps, veux-je lire.
Je maudis le livre et l'auteur; Je me trouve, s'il faut écrire, Et sans idée et sans chaleur ; Nos femmes qu'ici l'on admire
Me paroisse'nt à faire peur ; Nos beaux esprits qui les font rire Ne me donnent que de l'humeur :
Rien ne peut charmer ma langueur.
Je cherche en ce qui m'environne Votre raison, votre beauté, Les charmes de votre personne, Ce tour que la nature donne, Votre aimable naïveté, Le sel heureux qui l'assaisonne :
Mais vous seule avez le moyen D'unir tant de grâces ensemble; Je ne vois rien qui vous ressemble ; Mes souvenirs font tout mon bien.
D'après cette légère image, Jugez de l'état de mon cœur,
Et reconnoissez votre ouvrage.
Poursuivi par un mal rongeur,
Poison de l'âme appesantie,
Le sombre Anglois vient parmi nous,
En respirant un air plus doux,
Retrouver l'amour de la vie.
Je vais vous rejoindre demain;
Si vous fûtes, jeune Sylvie,
La cause de ma maladie,
Soyez aussi mon médecin.
EPITRE A ZEPHIRINEi
OUI, mon départ est arrêté ; Je vais vivre loin de tes charmes Et n'en suis pas fort attristé :
Je crois bien que de ton côté Tu n'en verseras point de larmes.
Moi, j'ai mesuré ma douleur Sur celle de ma Zéphirinej Hélas ! En ce commun malheur, Nous choisirons, je le devine, Le plaisir pour consolateur.
Au vrai, que deviendroient les belles, Si, pour un rien broyant du noir, Chaque amant qui prend congé d'elles Les réduisoit au désespoir?
Il en fut des douleurs mortelles,