Poésies diverses. Avec une notice biobibliographique
•ii politique aura, pendant de longues ^g^J^^ années, dirige les affaires de son pays ^" "^^ avec beaucoup de circonspection et de '^^ T T ^P sagesse ; un général aura vingt fois honorablement conduit son armée, évi- ^ „ . îkr^J'' tant le combat quand le succès ne luipa- **^^.-i,^=^ raissait point profitable ou sûr, n'ayant en vue que le rétablissement de la paix par la bonne guerre, pouvant se glorifier d'une suite d'avantages solides et de belles actions. L'un et T autre n'obtiendront pourtant qu'icne renommée sans éclat, mesurée comme leurs caractères et tempérée comme leur génie. Ou. un autre politique, au contraire, porte une de ces lois reten-
II Notice sur la vie
tissantes qui changent le cours des événements^ quelquefois la physionomie du monde, qu' il prono7icc un discours, un seul, daJis tine grande occasion populaire, tel discours de Mirabeau, par exemple, si l'on veut supposer que ce prince des orateurs n'ait parlé qu'tme fois et soit mort le lejidemain; qu'un autre général saisisse le drapeau du pont d'Arcole, — ceux-ci auront violé la victoire; ils connaîtront mieux que les « succès d'estime », que la gloire sourde et du second degré. Leur mémoire est immortelle. Dansles lettres, il n'en va pas di fferemment ; il n'y a pas plus de justice, et c'est la même loi. Le bon écrivain met au jour une longue série de volumes sérieux et biejt travaillés, et souvent il n'a point creusé sa trace. Un aîitre a rencontré, parmi beaucoup de scories, un diamant; il a fait une trouvaille, et l'i^ispiration d'un moment lui a fourni le «chef-d'œuvre». Si court qu'il soit, c'est assez. Le poète est désormais des rois de l'espace et du temps.
Gilbert, motcrant, a fait quarante vers qui vivront alitant que la langue française ; et cet admirable instrument du génie de la race moderne littéraire par excellence est heureusement encore bien trempé. Beaucoup de petits et de gros compagnons s'occupent à l'èmousser ; bieii qu'ils s'y ingénient avec toute l'ardeur d'une passion malhonnête et d'un mystérieux intérêt, ne nous en soucions pas outre mesure. Sourions à la littérature prétendue nouvelle; soyons indulgents à ces boursouflés, et ne jetons point des anathènics inictiles à leur façon iroquoise; ces débats ne sont pas terminés, la Ji>i en sera bonne. Le dernier mot demeurera, cette fois encore, à ceux qui écrivent en français.
et les œuvres de Gilbert. m
La mémoire de Gilbert est doublement meff'açable, car à son titre de gloire une légende de tristesse et de misère est attachée.
Au banquet de la vie, infortuné convive, J'apparus un jour et je meurs.
Le public croit et ne voudrait point cesser de croire qu'à ce banqiiet la place du poète fut, en effet, un peu moins que le bas bout; même que le dessous de la table, avec le droit de recueillir les miettes, — quelque chose enfin d'aussi fnaigrement illusoire que la permission accordée à je ne sais plus quel philosophe antique de venir au soupirail de la cuisine des riches respirer la fumée des sauces et l'odeur des mets. Ce fantôme d'aliments suffisait à ce pauvre hère qui était tm sage. Gilbert ne devait pas s'en contenter, étant rêveur, point philosophe. La détresse le rendit fou ; dans sa folie, il avala la clef d'u7ie cassette oii ses manuscrits étaient renfermés. Transporté à l'Hôtel-Dieu, il y recouvra icne lueur de raison qui lui permit de composer ce rnorceaic sublime : /'Ode imitée de quelques psaumes : puis il mourut. Voilà cette légende que la pitié de plusieurs générations a consacrée, que, dans leur fureur de recherches et de redressements, des érudits ont détruite. Seulement il arrive que totis les écoliers et toutes les écoliéres de France continuent d'appreJidre ces beaux vers; que, devenus grands, ils ne lisent point les travaux des redresseurs, et que ce conte toucha7it, si c'est un conte, se perpétue avec les rimes.
Les érudits ont peut-être totijours tort de porter d'à-
IV Notice sur la vie
bord leur loupe, ensuite d' appesantir leur plume sicr les choses de sentiment. Pourtaiit la vérité a ses droits. Elle est ici passablement difficile à démêler, et n'en doit paraître que plus précieuse à établir. Les Souvenirs de la marquise de Créquy sont le principal document qui contredise la misère dit poète, mais leur authenticité a été contestée qtielquefois. J'avoue que si on doit les en croire, l'ijifortune de Gilbert change de couleiir : cette pauvreté poignante da'ient îote médiocrité dorée dont se trouveraient plus que satisfaits bien des fils de familles bourgeoises venus à Paris pour y chercher la fortune des lettres. On sait quelle est figitive. Suivant If'"" de Créquy, Gilbert réunissait, à la fiii de sa courte vie, des sources diverses de revenu qui ne composaie7it pas un total de moins de 2^200 livres.
Or nous sommes en 1778. La valeur de l'argent et le prix des objets nécessaires à la vie ayant suivi depuis un siècle une marche ascensionnelle, aussi flatteuse pour les dévcloppemeiits de l'offre et de la demande et poicr les progrès de la civilisatiojt que parfaite^nent iticommode aux pauvres civilisés, on peut dire que la situation de Gilbert eût été celle, ou à peu près, d'un homme de nos jours qui posséderait huit mille livres de rente. Si l'offre et la demande contimcent d'aller dn vième train, ce sera l'indigence avant l'expiration d'un autre siècle ; pour un travailleur sans famille, c'est encore la liberté; il y a cent ans, c'était mieux que l'aisance. Voici comment ^/me jg Créquy dresse les comptes du poète •'
Sur la cassette royale, 800 livres de pension; sur le Mercure de France, 100 écus ; sur la caisse épiscopale des économats, 500 livres; au \^^ janvier, cotnmc
et les œuvres de Gilbert. v
don d'itrcnnes, sur la cassette particuli'eye de Mesdames de France, filles de Louis XV, 600 livres. C'est bien un total de 2,200 livres; l'addition est aisée.
Encore, 71' est-ce pas tout : M""" de Crèqiiy, dans soji impatience d'entendre sans cesse attribuer la mort du poète à la misère, en donne la véritable cause : une chute de cheval qu il aurait faite en compagnie de deux jeunes Anglais, ses élèves. Il aurait donc ajouté à son revente le pri.x de ces leçons. Enfin, dès que cet accident fut connu, le ministre de la maison du roi lui aurait envoyé 50 louis. — De nos jours, la bienfaisance de l'Etat se manifeste encore, en des cas pareils, envers les gens de lettres peu fortunés. Le secours, ordinairement, arrive trop tard; il sert, du moins, au.x funérailles. Si ce n'est pas un soulagement pour le mort, c'en est tin pour les vivants, et une satisfaction pour la décence.
Au demeurant, cette marquise de Créquy donne de bonnes preuves de ses dires, qui sont presque des médisances; je les ferai connaître tout à l'Iieure.En revanche, on peut remarquer à ce sujet, chez les ennemis que Gilbert s'était faits par les violences de sa plume, tin concert de discrétion bien étrange. Le phis acre, et il faut bien le dire, le plus vil, car celui-là apporte toujours dans ses rancunes, cot/ime dans ses autres seyitiments, beaucoup de bassesse, La Harpe, a écrit seulement qice le poète avait vécu « du pain de l'archevêque et du vin de maître Fréron ■»; rien déplus. Tous devaient connaître ces pensions servies à Gilbert; quelques-uns les ont enviées peut-être, ils n'en soufflent mot et s'accordent, au contraire, à représenter sa mort comme la suite d'une folie causée par l'e.xcès de l'orgueil et les tourments d'une indigence que
VI Notice sur la vie
son mauvais caractère et ses attentats contre les maîtres dît jour avaient, d'ailleurs, bien méritée.
Le parti des philosophes avait sajis doute quelque intérêt à laisser croire que le parti des dévots laissait généreusement mourir de faim les imprudents qui le servaient. Leurs adversaires n'auraient pas eu plus de bonne foi peut-être; — ce doute q7te /exprime est poîcr honorer les partis. C'est ici Jine étude cotirtoise.
Gilbert, quand il mourut, en 1780^ n avait pas trente ans. Il était né en 1751 à Fontenay-le-Château, près de Remironont, de parents placés dans une condition fort médiocre, mais pourvus de l'ambitioîi ordinaire à ces petits bourgeois de campagne, car ils crurent qu'une éducation littéraire serait xin honneur potcr leur fils, et ils ne se demandèrent point si ce serait une ressource. Le jeune homme fut mis au collège de Dôle; c'était une maison ecclésiastique, il n'y en avait guère de laïques en ce temps-là. Ses professeurs ne l'aimèrent point et ne crurent pas en lui. Charles Nodier, à qui l'on doit l'édition la plus récente de ses œuvres (1840)^ raconte qu'un de ces maîtres de Dôle, grand bonhomme rimeur, se vantait d'avoir fait des poètes de tous ses prijicipau.v élèves — « 71 n certaifi Gilbert excepté ».
Le jeune homme, ses études terminées, fut envoyé à Nancy ; c'était un centre littéraire, avec de petits airs de capitale. En 1769, il y habitait, dans la rue des Dominicains, tine chambrette d'oii il ne sortait guère que le soir, après l'étude, pour se rendre au.v réceptions d'un comte de Lupcourt. On s'y livrait au jeu des énigmes, et l'on y faisait des bouts rimes, on cherchait ensuite les anagrammes ; quelqu'un en trouva une assez sinistre.
et les œuvres de Gilbert. vu
un jour, dans des mots proposés par Gilbert .-Tu mourras fou.
En 1770, le poète use un peu légèrement le bon vouloir d'un autre Mécène lorrain , M. Darbès, ancien secrétaire intime du roi Stanislas. Ce person7iage important luifoîirnit zin emploi de 1,200 livres; Gilbert le refuse. Il fait zen cours piiblic de littérature à l'hôtel de ville de Nayicy. Les auditeurs étaient clairsemés ; un soir, pourtant, ils arrivent en foule. Sîirprisc délicieuse pour l'orateur ; mais bientôt tout s'explique. Impatienté d' entendre parler de choses qu'il ne comprend pas, un homme s'est levé dans l'assistance : Est-ce que voxis n'allez pas montrer les figures ? — DaJis la salle à côté, tin montreur de figures de cire s'était établi, et tous ces prétendus amateurs de poésie s'étaient trompés de porte. Cet accident confirma Gilbert dans la pensée, qti'il nourrissait depuis longtemps déjà, de quitter Nancy, petit théâtre pour ses talents. Il les avait éprouvés par qtielques morccau.x de poésie et même par des travaux plus étendtis, tcn roman, par exemple : les Familles de Darius et d'Eridame ou Statira et Cimestris, histoire persane. imprimé à la Haye en cette même année 1770; l'èpretive, naturellement, lui paraissait satisfaisante. Ce roman n'a reparu dans aucune des éditions de ses œuvres ; quant à ses poésies, au contraire, il les réunit en un petit volume, sous ce titre : Début poétique.
Vers ce temps, la nouvelle dauphinc Marie- A ntoinette passa par Nancy : on la condtiisait à Versailles. Gilbert composa un épithalame qxc il eut l'honneur de réciter devant celte grande princesse. Marie-Antoinette mit à le féliciter toutes ses grâces qui étaient vives. Les sourires de
vin Notice sur la vie
cette enfant auguste parurent au paîcvre riineur comme une source charmante de lumière qui éclairait sa destinée. Ses parents étaient morts; rien ne le retenait plus en Lorraine ; son génie l'appelait à Paris. Il n'y serait point isolé et sans appîii ; et d'abord, il saur ait bien réveiller dans la mémoire de la future reine de France l'heureuse impression de Vèpithalame; d'ailleurs, il aurait pour lui d'autres puissances que les personnes royales; il emportait une recommandation pour d'Alembcrl.
Ce célèbre person7iage promit sa puissante assistance et ne la fournit point. Il avait parlé d'un enfant de qtialitc dont le nouveau venu pourrait être le précepteur. Gilbert, ravi, s'en alla plein d'espérance. On ne le rappelait point, il vint aux nouvelles et apprit que l'enfant était décidé- 7tient trop jeune; on réconduisait. Mauvais début avec les philosophes. Le poète se tourna peut-être u)i peu trop tôt vers leurs adversaires, qui parlaient moins d'humanité, qui, d'ailleurs, n'en avaiejitpas beaucoup davantage. Fréron l'accueillit bien ; il déplut à Palissot, qui devina peutêtre le satirique en ce jeune postulant, et qui, lui-même, prête7idait à la satire. Pour la froideur naturelle des sentime7its et du cœur, Palissot, au reste, ne le cédait en rien à d'Alembert. Enfin, Gilbert, il faut bien l'avouer, n'avait pas un heureux visage. E71 tête de plusieurs éditions de ses œuvres, on voit de ces portraits de co7ive7itio7i qui ne fo7it pas co7i7iaître le 7/iodèle; 77iais 7m de ses biographes 7ious dit qic 'il avait les traits bie7i for /nés, le nez droit, la bouche petite et volontiers ironique, de fort gra7tds yeux sous des sourcils épais, le front haut, cre7isé e7i son 7/iilieu, Tout cela 71' est point laid; seule/7ient de certaines 7ni nés farouches gâtaie/it taie physio7io/7iie assez
et les œuvres de Gilbert. ix
frappante. Les inquiétudes de Gilbert se lisaient apparemment sur sa figure ; elles étaient bien natiirelles, s'il est vrai qu'il n'avait apporté de Lorraine d'autres ressources que ses vers, et s'il ne voyait alors qu'une chance de commencer sa fortune, chance fragile et trompeuse : le concours académique.
L'Académie frajtçaise, en ce temps-là, n'était pas plus qu'à présent un jury itnpeccable. Elle trouvait, comme aujourd'hui, des détracteurs, apparemtnent intéressés, qui lui reprochaieiit de ne point porter ordinaironent des jugements libres. « L 'esprit départi, disaient-ils, a infecté toute la littérature. » Les philosophes dominaient l'assem- • blèe; ils n'avaient pas reconnti pour lai des leurs cet inspiré de Lorraifie, fraîchement débarqué dans Paris. Gilbert, potirtant, se flattait de vaincre tous les mauvais votdoirs ; il connaissait peut-être le mot du vieux La Fare à Jean-Baptiste Rousseau, dont il voulait être l'émule : Dieu vous protégera, car vous faites bien les vers. — Dieu n'intervint pas en faveur du candidat de 1772. Gilbert échoua tnême deux fois avec son Poète malheureux, U7ie élégie ou uneépître, et avec son ode du Jugement dernier. De là, les ressentiments qui décidèrent de la touryiure de sa vie et peut-être de la rapidité de sa mort. Il les exprima tout de suite avec une âcretè qui eût paru quelquefois plaisante, si elle n'eût to7ij'o7crs été sincère, qui, certainement, était périlleuse, et qui effraya ceux mêmes qxii jouissaient de ces violences à l'adresse des philosophes. On lui disait doucement : C'est pciit-être aller un peu loin que d'attaquer la supériorité de Voltaire! — D'Arnaud, dont il obtint quelque amitié, l'avertissait « qtie la satire empoisonnerait sa vie » ; d'autres personnes plus pratiques.
X Notice sur la vie
les juges de la galerie, qui ne prenaient point part au débat et comptaient seulement les coups, faisaient observer que le jejine homme paraissait avoir <i. plus de génie que d'esprit ». // est certain que ceux qu'on appelle ordinairement les « gens d'esprit » ont toujours le plus grand soi7i de ne point s'aller jeter dans ces bagarres.
Gilbert ne rencontra pas dans le parti philosophique moins de haine implacable qu'il n'en dépensa. A^ous verrons comment ses adversaires, tous placés bien au-dessus de lui et que le sentiment des distances aurait dû rendre plus indulgents ou plus dédaigneux, le représentèrent pourtant vivant et mort. Il est vrai qu'il fut l'agresseur. Pour uti prix manqué, c'était peut-être une bien grande colère. Alais aussi de quelle hauteur le rêveur malheureux n'avait-il pas été précipité par la légèreté de ses juges académiques? Légèreté est 7in mot qui se peut prendre en bonne part et qui épargne celui d'injustice. La première des pièces soumises au concours ne méritait peut-être pas de grands lauriers; il n'en est pas de même de la seconde. Le Jugement dernier a beaiicoup de feu, renferme beaucoup de mouvement et d'images. La Harpe lui-même y reconnaît, parmi des passages « baroques » et des « boursouflures », de beaux « morceaux de verve » et des « vers frappés ». Ce critique hargneux avait vrainicjit bonne grâce à rendre, dans le Mercure de France, un arrêt si tempéré, car il avait été dès lors attaqué par le poète. Gilbert, méditant déjà de se mesurer avec le philosophisme tout entier, avait dirigé ses premiers traits contre La Harpe : ils étaient' acérés.
Ayant publié son Poète malheureux, /'/ v accola une
et les œuvres de Gilbert. xi
courte préface : « Pourquoi mettre au jour uti ouvrage rejeté par l'Académie française? '»,y disait-il. — Pourquoi? mais justement pour médire de l'Académie. Le savant aréopage n'avait point décerné de prix cette arinéelà; Gilbert fait entendre qu'on avait mieux aimé supprimer la récompense que de la lui donner; il discute ses titres : « jPe sais combien ma franchise me va susciter d'ennemis. Je connais leur pouvoir. » — Ce n'est donc pas aveuglémejit qu'il partait en guerre contre les d'Alembert, les Marmontel et Voltaire hii-mêine, auquel il assigne dans la poésie française le même rang que « Sènèque occtipa dans l'éloquence latine ». // dénonce la haine que les philosophes ont au fond du cœur pour la poésie; s'ils la pratiquent, c'est pour l'abaisser en la ployant à leurs passions mesquines. Cefactum avait une partie destinée spécialement à La Harpe, dont l'Académie avait naguère couronné une pièce intittdée : Le Poète. « Cette épîire et la mientie ont le même fond. L'auteur, dans l'une, promet à son ami de hci tracer les caractères du poète ; dans l'autre, le poète se peint lui-même... Je l'ai supposé m.alheureux pour donner à mon ouvrage un autre mérite; et ma pièce, eii effet, a cet avantage sur celle de w^jw antagoniste^ qu'elle a tin intérêt plus général, parce que le nombre des poètes est bien moindre que celui des infortunés. Au reste, je prie M. de La Harpe d'assurer dans son prochain ^lercure que mes vers sont détestables, car les siens me semblent fort mauvais. »
Tout le caractère de Gilbert et toute la suite de ses destinées sont contenus dans cette dangereuse préface. Il commettait la faute de s attaquer a ceux qîii, seuls alors.
Notice sur la vie
faisaient les réptitations ; mais il ne se polirait phis maîtriser. DansleVohiQ malheureux, il s'était bien, comme il le dit, peint lui-même, La crainte de l'indigence et l'impatience de la renommée le dévoraient.
Il n'est qu'un vrai malheur, c'est de vivre ignoré.
Le pauvre garçon s'était imaginé sans doute, tandis qii' il cheminait sur la route de la Lorraine à Paris, que le soleil de gloire se lez'ait pour lui, là-bas, dans la grande ville; ses illusions n'avaieiit pas été différentes de celles qui, da7is tous les temps et dans tous les pays, ont mené à mal tant d'aspirants à la fortune littéraire; mais la déception entrait ici dans un cœur plus fier et plus sombre. La pauvreté lui causait aittant d'humiliation qji'elle lui imposait de soiffrances.
Malheur à ceux dont je suis né !
Père aveugle et barbare ! impitoyable mère ! Pauvres, vous fallait-il mettre au jour un enfant, Qui n'héritât de vous qu'une affreuse indigence? Encor si vous m'eussiez laissé votre ignorance, J'aurais vécu paisible en cultivant mon champ.
C'est de ce dernier vers que Nodier s'est inspiré pour dire « que les parents de Gilbert pouvaient faire de leur fils un ouvrier qui attrait vécu paisible encore du travail de ses mains et joui d'utte douce obscurité à l'abri de la haine et de l'envie ». Ces bonnes gens le pouvaient sans doute; d'autres, avaîit Nodier, avaient pris leurs ombres à parti et leur avaient fait la même leçon, vraimeiit un peu tardive. L édition de 1823^ la meilleure jusqu'à présent, des œuvres du poète, contient à ce sujet une réflexion
er les œuvres de Gilbert. xill
assez judicieuse ■ « Si ion avait fait de Gilbert un ouvrier, dit l'annotateur, oii. seraient ses deti.x satires et son ode immortelle? »
Tel que Gilbert nous apparaît, nojis devons vicmc croire que, si les âmes 07it quelqice ressouvenir des choses de la terre, il n'est pas fâché d'avoir si peti vécu, puisqu'apr'es tout il vit toujours. Cette ode et ces deu.x satires sont, en effet, des gages de cette durée; l'une hii a donné tïn rang élevé partîii les lyriques français, les autres u)ie place intéressante dans l'histoire d'un temps.
« // osa presque seul lutter contre une opinion puissante •», a écrit Villemain.Les appuis cependant lui vinrent assez promptement : d'abord l'archevêqjcc de Paris, ce Christophe de Beauinont aussi infatigable ennemi des philosophes que des jansénistes et du parlement, et encore totit étotirdi du coup que lui avait porté la lettre fameuse de Jean-J^acques Rousseau défendant contre lui son Emile ; puis Fréron, l'abbé de Crillon, l'abbé Grosier qui, de tous ses protectetirs, devint le plus efficace, car il tenait de fort près à l'archevêque et n'était pas moins bien placé aie centre de l'agitation dévote entretentce autour de Mesdames de France, filles dic roi. Le poète eut aussi quelques amitiés particulières, avec d'Arnaud, avec iJ/™* de la Verpilière, personne bien située, fort littéraire, et qui portait, comme on le voit, un nom de comédie. C'était la fetnme du prévôt des marchands de Lyon ; elle tenait salon et donnait à ses invités la primeur des gratides rimes antiphilosophiques de Gilbert, qui lui écrivait : « // m.e fallait wi Mécène, et vous daignez m'en servir.... Ma jeunesse vous a inté-
XIV Notice sur la vie
l'cssèe et vous m'avez permis d'entrer dans la carrière des lettres sous vos ailes. »
On ne sait point si ces ailes, qui étaient peut-être celles d'une tourterelle surannée, retinrent le poète enserré bien longtemps; Gilbert parait avoir été peu sensible à la passion principale de son âge, qui, au xvill" siècle comme aiL xix^^ était quelque chose d'à peu près semblable à l'amour. Il adressa des vers à une demoiselle Rosalie ; il s'essaya plus tard à des rimes voluptueuses dédiées à Dorât. Tout cela est un peu bien cherché, et s'il fait avec ce galant compagnon un voyage à Cythère, il est aisé de reconnaître que c'est un voyage intéressé. Ce qui lui plaisait en Dorât, ce n'était point sa muse polissonne, mais la fureur de haine que ce libertin irascible avait vouée à La Harpe. L'explosion en était quotidienne, mais faillit, une fois, tourner à la tragédie : — Qu'il est risible, ce petit homme! avait écrit Dorât. Quand il importune, jcne chiquenaude en débarrasse. Les amis de La Harpe lui représentèrent que cette chiqueiiaude était un trop grand affront, et qu'il fallait la laver par l'épée. L'agresseur se montrait fort disposé à la bataille y l'insulté reviftt à la patience et ce retour ne lui fit pas de bien dans l'opinion publique. L' Académie profita de l'occasion pour gourmander le critique sur la violence et le maïivais ton qui régnaient orditiairement dans ses écrits. Gilbert, lui, n'avait plus besoin d'occasion pour donner l'assaut à l'objet de la réprimande, et il le do7ina du même coup aux réprimandeurs. Il avait composé la Diatribe au sujet des prix académiques, et ce viorceau contenait des choses plaisantes sur les singulières ambitions et prétentions scientifiques qui travaillent les corps littéraires. Il imagi-
et les œuvres de Gilbert. xv
iiati îin jeune poêle qui, dans son désir déplaire, avait envoyé au concours une épitrc « Sur la chimie dans ses rapports avec l'éloquence », et se croyait bien sûr d'obtenir le prix. Et puis, il en reve7iait au Poète de La Harpe, pièce couronnée, éluctibration « hermaphrodite », tenant à la fois de l'épopée, de la tragédie et de la satire, parfait modèle enfin de la conftision des genres. — El voilà, disait-il, comment M. de La Harpe connaît les règles, ha qui « régente par ses extraits la haute et basse littérature ». Tout cela était assez vrai y les jugements de La Harpe étaient bien différents de la critique de nos jotirs, telle que Sainte-Beuve l'a réformée. Rien d'élevé, rien de libre, rien de personnel que les inimitiés et les colères. Pour le reste, c'étaient bien des cours, des leçons; La Harpe, aujourd'hui, nous paraît un pédagogue, et il n'est que trop avéré que ce fut un Zoïle.
D'autres furent déchirés par Gilbert, qui valaient mieux que La Harpe, Diderot, par exemple. Après l'aventure du Jugement dernier, le poète déçu ne dei'ait plus tarir. Il faut dire et redire que s'il mo7itre une indiscrète matiie de vengeance, l'iniquité dont il se plaignait avait été criante. Une grande compagnie qzci dispose des récompenses et de la renommée se doit de lire avec attention les morceaux proposés à son jugemejit, oit se rencontreJit des strophes comme celle-ci :
L'Océan révolté, loin de son lit s'élance, Et de ses flots séditieux, Court, en grondant, battre les cieux
Tout prêts à le cou^Tir de leur ruine immense.
C'en est fait : l'Éternel, trop longtemps méprisé, Sort de la nuit profonde
I Notice sur la vie
Où, loin des }-eux de l'homme il s'était reposé. Il a paru : c'est lui ; son pied frappe le monde, Et le monde est brisé.
Or Gilbert fut vraiment recevable à dire que son Jugement dernier m'ait été écarté sans examen. Le parti dominant tout etitier reconnaissait les talents du poètemais d'abord, le plus remarquable de ces talents était celui précisément qjii maiiquait aux chantres de l'église philosophique. Villcmain l'a dit avec autorité, dans son Tableau de la littérature au xxiii" ^\hc\e, les antiphilosophes ont eu la bonne fortune de rctroiiver l'accetit lyrique. On ne pardonna point à Gilbert cette hetireitse et illustre rencontre. Je me hâte d'ajotiter qu'il fit tojit pour empêcher qu'on ne la lui pardonnât. Rien de phis curieu.x qîie d'observer le sentiment que les philosophes èprouvcrent, quand parut la première satire. Cefzit d'abord une grande surprise de voir ce jetme homme donner tête baissée contre des puissances si solidement établies sur l'opi- 7iion, qicand les puissa7ices ordinaires ou légitimes, fondées sur des traditions rompues et des droits ébra^tlés, croulaient de toutes parts. Eh quoi! le premier vemt leur faisait de si cruelles leçons à eux, qui étaient les meilleurs amis des souverains étrangers et que redoutait le roi de France! Ils savaiejit bien que, depuis qticlquc temps, il se préparait contre eux quelque chose. Fréron, l'abbé de Grillon, et cet abbé Gr osier, tous les dispensateurs des grâces de Mesdames et leurs conseillers étaient du complot, aîtquel Palissot ne parait point décidément avoir été associé. Ce dernier n'aimait pas ce petit Gilbert, qui allait servir d'instrument à ces desseins secrète-
et les œuvres de Gilbert. xvii
ment politiques ; il craignait fort les aventures. On le vit bien pendant la Rh'olution ; il sut se terrer comme un vieux renard.
Les philosophes j enfin j 7i' ignoraient pas qu'on imprimait la satire; ils ne s attendaient point à cette impétuosité d'attaque et à cette vigueur de tale7it. Nodier a dit de Gilbert que ce fut « le premier satirique de son siècle ». Ce jugement paraît d'abord entaché d'un peu de faveur hyperbolique envers le poète dont il se fit l'éditeur ; en y réfléchissant j oji en reconnaît la justesse. Ce temps produisit nombre d' épigrammatistes j d'autre satiriste proprement dit, on n'en voit point. Il ne faut pas confondre les deu.x genres. C'est ce que Fréron fit ressortir ; il ajoutait : « Ce n'est pas parce que cette satire m'est adressée que je me hâte d'en parler ; c'est parce qu'elle nia frappé par l'excellent ton de versification, par l'énergie des pensées et des tableaux, jf' avais déjà fait remarquer des étincelles de génie dans les ouvrages du jeune auteur. Cependant, excepté sa belle ode sur le Jugement dernier, toutes ses idées m'avaient paru peu liées. J'avais trouvé de grandes beautés dans ses premiers essais, mais presque jamais vingt vers de suite. Ici il s'est élevé ati-dessus de lui-même et les beautés l'emportent sur les défauts. »
La satire était vraiment adressée à Fréron ; on peut mêttie croire qu'il en fit modifier le début qui, dans la première édition, fut celui-ci :
C'est vainement, Fréron, qu'en tes sages écrits Dévouant nos Cotins à de justes mépris, Tu prétends du bon goût retarder la ruine.
XVIII Notice sur la vie
A ce texte, les éditions postérieures substituèrent celui qu 'on va lire et qui est demeuré :
Ne prétends plus, Fréron, par tes savants efforts, Détrôner le faux goût qui règne sur nos bords.
Le prejnier valait mieux ; mais la variante a peu d'importance. Ce préambule n'est rien ; la satire commence véritablement aux vers fameux :
Un monstre, dans Paris, croît et se fortifie, Qui, paré du manteau de la philosophie.
Ce monstre, toutefois, n'a point un air farouche. Et le nom des vertus est toujours dans sa bouche.
Le parti des philosophes, « de l'univers réformateur discret », semant ses écrits dans l'ombre, en est arrivé à conquérir la pleine lumière, la pleine liberté au détriment de la liberté des autres, la puissance enfin, le sceptre, presque la foudre ; il se rit des princes de la terre et
...Des dieux diffamés, usurpa les autels.
Cependant, oie sont les avantages dans ces nouveautés pour l'honneur et pour la morale?
Eh ! quel temps fut jamais en vices plus fertile ?
Suis les pas de nos grands : énervés de mollesse, Ils se traînent à peine en leur vieille jeunesse.
La satire ne visait point que la littérature « impie », mais aussi le relâchement effréné de la société noble et
et les œuvres de Gilbert. xix
bourgeoise, les grands et les petits philosophes, les grands et les petits mondains.
J'aurais pu te montrer nos duchesses fameuses, Tantôt d'un histrion amantes scandaleuses.
Tantôt, pour éga3'er leurs courses solitaires, Imitant noblement ces grâces mercenaires, Qui, par couples nombreux, sur le déclin du jour. Vont aux lieux fréquentés colporter leur amour.
Mais la corruption, à son comble portée, Dans le cercle des grands ne s'est point arrêtée.
Madame, des beaux-arts bourgeoise protectrice, En couvent d'esprits forts transforme sa maison, Et fait de son comptoir un bureau de rjiison.
Orgon, à prix d'argent, veut anoblir sa race.
Jadis son clerc, Mondor, enviait son partage. Tout à coup, des bureaux secouant l'esclavage. Il loge sa mollesse en un riche palais.
Mais sa fortune, ami, comment l'a-t-il accrue ? Il a vendu sa femme, et ce couple abhorré, Enveloppé d'opprobre, est pourtant honoré.
Orgon, Mondor, la bourgeoise protectrice des bcan.xarts, les duchesses fametises, tout ce monde put se reconnaître. Il est probable que la conduite de la satire avait été longuement discutée, que Frèron, l'abbé de Grillon et d'autres désignèrent souvent à l'auteur les modèles qu'il fallait choisir. Ces portraits sottt aujourd'hui poxir ^ nous autant d'énigmes do7it nous chercherions vainement la clef; mais l'action et les conseils ou les ordres du «.parti
XX Notice sur la vie
des mœurs », du '^ parti dévot », se manifestent partout ici avec éclat. Après ces tableaux parlants, le satirique eu revient à ceux qui lui ont fourni l'occasion de les peindre. La corruption mondaine et populaire, c'est l'effet ; il faut frapper la cause!
Qui sait, grâce aux docteurs du moderne Evangile, Qu'en vain le pauvre espère en un Dieu qui n'est pas.
Chacun veut de la vie embellir le passage.
La monarchie entière est en proie aux Laïs ; Leurs vices sont les dieux qu'encense le pays; Et la religion, mère désespérée,
Dans un cercle brillant de nymphes fortunées. Entends ce jeune abbé : sophiste bel esprit. Monsieur fait le procès au Dieu qui le nourrit.
Ce vers, dont la facture est vraiment forte, signale le retour offensif du poète contre les philosophes; ils n'auront rien perdu pour attendre. Ce terrible Pygmèe s'en prend d'abord aux Titans.
Arouet parle d'humanité !
// ne déguise plus les noms !
Dans un livre où Thomas, rêve comme en extase, Je cherche un peu de sens et vois beaucoup d'emphase.
Saint-Lambert, noble auteur, dont la muse pédante Fait des vers fort vantés par Voltaire qu'il vante.
Et ce froid d'Alembcrl, chancelier du Parnasse.
et les œuvres de Gilbert. xxi
La rancune nourrie contre d'Alemberl par le poète, depuis son arrivée à Paris, se trahissait. D'ailleurs, dans les deux sens du mot, ce irait peut-être était juste; mais voici les iniquités puériles par excès de violence, les coups imprudents qui se retournent contre la main qui les porte :
Et ce lourd Diderot, docteur en stj-le dur, Qui passe pour sublime à force d'être obscur.
Et ce vain Beaumarchais qui, trois fois avec gloire, Mit le mémoire en drame et le drame en mémoire.
La satire ne contenait qu'un mot à l'adresse de La Harpe :
La Harpe est-il bien mort? Tremblons...
Aussi le critique put-il écrire : « Un nommé Gilbert vient d'imprimer ime satire où il traite avec le plus grand mépris M. de Voltaire, d'Alembert, Thomas.
Parmi tant de héros je n'ose me placer.
Sa place, vraiment, était maigre, et d'autant plus insupportable. Au demeurant, toute la philosophie se trozivait atteinte et blessée. Ces attaqties étaient vives, cruelles; une chose heureusement en relevait la portée : c'est qu'elles apparaissaient bien conune l'œuvre de tout un parti exécutée par un homme; d'un parti dont Gilbert, en terminant, avait nettement arboré le drapeau.
Oh ! si ces vers, vengeurs de la cause publique. Qu'approuva de Beaumont la piété stoïque, Portés par son suffrage, au pied du trône admis.
XXII Notice sur la vie
Obtiennent de mon Roi quelques regards amis ; S'il prête à ma foiblesse un bras qui la soutienne, On verra de nouveau ma muse citoyenne Flétrir ces novateurs que poursuivront mes cris ; Ils ne dormiront plus qu'en lisant leurs écrits.
Le bras de Louis XVI, qui venait de succéder à son aïeul Louis XV, n'était pas assez ferme pour soutenir les débris du passé contre les novateurs; l'évéjiement le prouva bien. Et qui le savait mieux que ces 7iovateurs eux-mêmes? Tous potirtant ne montrèrent pas dans cette aventure autant de flegme, d'esprit et de bo7ine foi que Grimm, qui écrivit : « Personne n'a fait contre nous des vers d'une touche si originale et si vigoureuse. » Les petits compagnons de la troupe philosophique, qui n'avaient pas même été nommés, se démenère?it ; on vit paraître des répliques à la satire : le xviii^ siècle vengé, l'Anti- Gilbertine, etc. Personne ne lut ce fatras. De plus importants parmi les offensés pourraient bien avoir alors recherché quelqu'une de ces bonnes vengeattces sourdes qui ne s'obtiennent poi7it par la plume, car un orage inattendu menaça tout à coup Gilbert. Un des personnages les plus considérables, sino7i les plus co7isidérés, de la cojir et du royatmie, le duc de Fronsac, avait été circonve/m ; 07i lui avait dé7io7icé certain passage de l'œuvre sanglante oit. il eut e7ivie de se reco7inaitre :
Demi-dieux avortés, qui, par droit de naissance... Dans les camps, à la cour, régnent en espérance.
Et plus loin :
Souvent à pleines mains d'Orval sème l'argent ; Parfois, faute de fonds, monseigneur est marchand.
et les œuvres de Gilbert. xxiii
Cependant, pour cette fois, ce libertin effréné ne bougea point ; mais l'occasion allait renaître.
On ne peut guère se demander si Gilbert avait ètè pousse dans le parti dévot par l'ardeur de la foi ou par celle de la vengeance. Il est permis, en lisant la préface qu'il avait placée, deux ans auparavant, en tête de son Poète malheureux; de peJiser que ses convictions religieuses étaient alors assez tièdes, car ce morceau renferme, sîir l'infaillibilité du pape comparée à celle de l'Académie, une plaisanterie qui n'est pas d'un catholique bien timoré ni même fort respectueux. Nos croyances, à nous tous pauvres humains, changent, il est vrai, avec nos passiotis. Gilbert avait entre tous une de ces âmes mobiles ; d'ailleurs, il avait accepté un poste de combat. Ceux qui l'y avaient mis voulurent lui ôter la pensée même d'une retraite, ce qui peut paraître moins un calcul de tnéfiance que de bonne politique. Ici doit se placer la preuve fournie par M^'^ de Créquy de l'aisance relative que Von asstira au poète; f avais promis de la faire connaître.
C'est un document à peu, près irréfutable, une lettre adressée à la marquise elle-même, par e7ite dît ministre de la maison du roi, par AIada)ne Louise de France, religieuse carmélite, et que voici :
Je vous prie de vouloir bien accorder votre protection au sieur Gilbert, en le recommandant à votre cousin pour qu'il puisse obtenir la première pension qui viendroit à vaquer sur la Gazette de France. Ayant de grands talents, il les a consacrés à la défense de la Religion; et, non seulement il trouveroit du pain dans le parti opposé, mais il pourroit y faire sa fortune. C'est une tentation dont il faut
XXIV Notice sur la vie
U préserver. Vous n'avez besoin, madame, pour vous y engager, que de votre propre attachement pour la Religion et le bien de l'Etat.
Sœur Thérèse de Saint-Augustin,
R. C. I. (religieuse carmélite indigne).
Cette lettre porte la date de 1775. La pension fut accordée, no7i sur la Gazette, mais sur le Mercure. La Harpe, qui avait eu le privilège de ce journal, dut certaiiietnent la connaître. Ainsi se vérifie le coxn'çX.e présente par J/°"= de Créquy; le total de 2,200 livres formant le revenu du poète a été, comme on l'a vu, exactement justice. Gilbert traité largement ne pouvait plus déserter ; rien ne démontre que jamais il y sofigea. La « tentation » ne hiifut pas offerte, mais totit porte à croire qu'il l'attrait repoussée; l'art et l'impudence des palinodies avaient encore des progrès à faire, et les ont faits. Ce jeune homme, au reste, n'avait point l'avidité en partage; c'était bien plutôt l'orgueil qui le conduisait. Reconnu désormais pour un « défenseur de la religion >, il fut invité sans doute à faire acte de champion dans une conjoncture solennelle. Il y eut en France u)i jubilé. Les spectacles qu'il fit voir n'éveillèrent pas moins de surprise dans l'âme des philosophes que 7ie leur en avaient causé les revanches audacieuses du, parti religieux par la plume de Gilbert. Seulement, cette surprise fut bien plus naïve; ceux qui, par zèle pour ce qu'ils croient être la raison, ou dans un intérêt de parti, se sont imposé la tâche d'entamer la foi des peuples, s'imaginent trop aisément que leurs coups ont porté.
Il y eut partout une grande fcrx'cur. Lesphilosophesn'cn
et les œuvres de Gilbert. xxv
croyaiejit point leurs yeux. Les ironiques s'amusèrent à leurs dépens comme à ccu.x de cette foule dévote ; ils leur disaient malicieusement que dépasser le hit c'est le manquer, qu'ils avaient frappé trop fort et qu'au demeurant ils devaient bien voir comment on travaille à rebours de ses intentions, et comment on réchatiffc la foi de son siècle qu'on s'était proposé d'éteindre. Les philosophes eux-mêmes devenaient modestes et convenaient que la philosophie n'avait peut-être pas fait encore tous les progrès dont elle s'était flattée ; l'un d'eux, s étant écrié devant l'abbé Arnaud qu'ils avaient abattu pourtant une forêt immense de préjugés, l'abbé qui 7i' était point pur de tout philosophismc, — il s'en fallait bien, — répondit avec son Inimour ordinaire : Voilà donc d'oii noîis viennent tant de fagots! Le parti religieux voulut célébrer sa victoire, et Gilbert fut chargé de composer tme ode sur ce grand sujet. La pièce partit belle et mit le comble à l'humeur des adversaires. Grifjim lui-même perdit patience et n'usa phis de bonne foi.
La composition de Gilbert renfermait des figures hardies, que les dévots n'avaieiit d'abord pas bien comprises et qui les avaient effrayés. — Grimm feignit de prendre le change : il écrivit que l'ode avait failli 7ic point paraître, mais qu'enfin le poète ayant consenti à reporter dans le corps de la pièce deux vers qui auraientparu trop scandaleux au début, tout s'était arrangé. Ces vers étaient ccu.x-ci :
Nous t'avons sans retour convaincu d'imposture, O Christ !
Grande hardiesse, en vérité; seulement, Gilbert la
XXVI Notice sur ta vie
plaçait dans la bouche des ^philosophes; voilà ce que Grinim avait omis de dire. Le poète reprenait ensuite la parole pour son propre compte, peignait la confusion des « impies » et la déroute de leurs espérances.
Ainsi parlait hier un peuple de faux sages.
5^5 inspirateur s, qui avaient quelqtief ois l'entendement un peu rebelle, finirent par mieux coinprendre et, e7i effet, « tout s'arrangea ». L'ode sur le Jubile eut du retentissement; cette nouvelle production montrait sous son autre face le double talent croissant de Gilbert : lyrique et satirique; et ce sont vraiment les deux genres qu'on petit, en poésie, considérer comme les premiers.
Les afinées qui s'écoulèrent de 1^]$ à 1780 ne furent do7ic pas pour le poète des années ingrates ; cependant le prix touché pour sa vigoureuse campagne contre les philosophes et en faveur de la religion, aurait pu être plus large et aussi plus délicatement distribué. Un peu plus tard Grimm disait : Covvnent un service de cette importance n'a-t-il pas été mieux payé? Grimm avait raison. Gilbert était loin cependant de la chétive condition de ses débuts, loin de cette humble épîtrc dédicatoire à ilf""^ de la Verpilière, la riche boicrgeoise amie des arts. Il aurait pu consacrer les loisirs d'une existence assurée à la revision de ses premières œuvres, châtiant, émondant, sacrifiant même des pièces hâtives et souvent incorrectes, presque toujours assez faibles; mais on ne prévoit point que l'on mourra avant trente ans. La sévérité delà critique ennemie aurait dû pourtant l'avertir qu'il était tenu d'être parfait sous peine d'être
et les œuvres de Gilbert. xxvil
décrié sans cesse. La Harpe continuait à se montrer
implacable.
En l'j-j'i, Gilbert conposa son ode Sur la Guerre présente, q:d renferme des beautés. Il avait eu à célébrer le combat naval d'Ouessant, engagé par l'amiral anglais Keppel avec trente vaisseaux, contre l escadre française de M. d' Orvilliers. Les Anglais avaient battu en retraite, et ce grand événement fiit accueilli avec ivresse à Paris, à Bordeaux, à Nantes.
Il a fui devant nous pour retarder sa perte, Ce peuple usurpateur de l'empire des eaux.
Ces vers parurent trop hyperboliques a La Harpe qui, pourtant, confessait le mérite de l'ode et sa <s. marche lyrique ». H prit contre Gilbert le parti des Anglais, disant qu'on ne pouvait vraiment les accuser d'avoir fia, quand ils n'avaient fait que céder devant des forces supérieures. Les Français avaient, en effet, trente-deux vaisseaux et quinze frégates ou bâtiments plus légers. Voilà ce qui s'appelle îine critique au fond, et non pas setilement sur la forme ! Notre gloire nationale en faisait les frais. La Harpe fut blâmé; ce qti'il mit naturellement au compte des torts que le poète lui avait causés et ce qui ?te le radoucit point.
Gilbert, après cette ode de la Guerre présente, n'en devait plus produire qu'une, celle qu'il exhala avec la vie, sa seule œuvre sans taches et le gage de la durée de son nom à travers les temps. Il ne songeait guère, en 1778. à cette fin misérable et sublime et ne socaipaitqu'à donner un pendant a sa satire. Il croyait dei'oir cette marque
XXVIII Notice sur la vie
de gratitude aux personnes qui « avaient défendu le Tableau du XVIII* siècle, du mépris daJis lequel la cabale philosophique prétendait l'ensevelir ». // devait aussi cette bravade « aux gens dti monde qui semblaieiit avoir fait une ligue contre lui avec ces prétendus philosophes ». J'emprunte ces passages à un court morccaïc de sa main qu'il intitula Réflexions sur la Satire du xviii'' siècle. Au cours de cette année \TlZ, il lança le nouveau brandon de guerre sous ce titre : Mon apologie.
Ce fut l'occasion de sa perte, occasion imprévue par lui, peut-être préparée par d'autres.
On devait naturellement croire que, dans cette seconde attaqtie, ce cruel champion des mœurs reviendrait aux victimes de sa première satire, désireux d'achever l'exécution commejicée; il n'y manqua point.
La fille d'un valet, qu'entraîna dans le crime Le spectacle public des respects qu'il imprime, Par un grand dérobée aux soupirs des laquais.
Bientôt de sa beauté, fameuse dans Paris, Vous verrez la fortune échappée au mépris, Au sein de Paris même, encor plein de sa honte. Épouser les aïeux d'un marquis ou d'un comte, Armorier son char de glaives, de drapeaux. Et se masquer d'un nom porté par des héros.
Les mêmes gens qui, trois ans auparavant, avaient averti M. de Fronsac, retournèrent pris de lui et lui dirent : Ce fils des héros, c'est vous. Ces habiles et obligeants entremetteurs, eux aussi déchirés par le poète, au lieu de lui répondre, trouvaient bien plus piquant de lui procurer des coups de bâton. Gilbert comprit bien qu'en face d'un si grand seigneur, l'appui de ses protecteurs
et les œuvres de Gilbert. xxix
ordinaires serait moins sûr que contre les philosophes; il écrivit au duc une lettre fort humble. On ne salirait s'empêcher dépenser que ce furent peut-être bien les protecteurs qui la lui dictèrent :
Monsieur le duc, de toutes les persécutions que mes ennemis pourront me susciter, ils ne sauraient m'en faire éprouver une qui me soit plus sensible que de me noircir injustement dans votre esprit. Votre rang, le respect que je dois à votre personne, mon nom placé à la tête de mon ou\Tage suffiraient pour rendre in\Taisemblables les sentiments qu'on me prête si généreusement. Le diffamateur se cache dans l'ombre ; si mon dessein eût été de vous offenser, aurais-je eu l'imbécillité de me nommer ?
L'attaque, si elle avait été dans l'intention du poète, était vraiment forcée et plus qu'obscure. On 7ie comprend pas bien ce seigneur, « dérobant une beauté fameuse aux soupirs des laquais, et l'épousant ensuite ». L'a'mé de la maison de Richelieu n'a point contracté tin de ces mariages sur lesquels les écrivains d'aujourd'hui, bien plus libres que les contemporaiiis, seraient eti.x-mêmes embarrassés de s'expliquer. Fronsac a chargé sa frivole mémoire d'uji assez grand nombre d'atctres méfaits. En toute cette affaire il n'y a de clair et d'incontestable qu'zme grosse machination autour de Gilbert et que sa lettre. D'ailleurs, elle n'eut pas de suite. Fro7isac, encore une fois, s'apaisa, le poète fut sauvé de la bastonnade qui n'était pas U7ie crainte chimériqxie ; il y en avait des e.xetnples célèbres.
Cet incident devait seulement faire toucher du doigt au satirique les inconvénients de la situation qu'il avait conquise dans le parti dévot. Il ne s'y voyait poi?it libre
XXX Notice sur la vie
et honoré comme l'étaient, dans l'autre parti, les philosophes qui vivaient de pair a compagfion avec des princes héritiers, des impératrices et des rois. On le traitait comme im soldat précieux de la bottne cause, mais aussi comme un petit compagnon. Il recevait des gages assez beaux, mais c'étaient des gages ; il le sentait vivement, amèrement quelquefois :
J 'ai perdu ma fortune à venger la vertu.
Si je vois mes travaux payés d'un peu d'estime.
Ce peu était encore flatteur sans doute par la haute qualité de ceux qui le donnaient ; mais l'aventure avec M. de Fronsac hii fit bien connaître que ses nobles protecteurs se trouveraient embarrassés d'avoir à le défendre contre leurs pairs ; alors il eut potir la première fois la vision claire et poignante de son isolement au milieu de ce grand monde mourant qu'il avait servi, en face de ce monde nouveau qu'il avait attaqué. Il prcssc7itit l'ingratitude de l'un et ressentit la crainte de l'autre. La première phrase de sa lettre à Fronsac est significative : « De toutes les persécutions que mes ennemis pourront me susciter... ». // n'ajouta poi^it : « Ft dont mes amis ne sauraient pas me défendre »; mais il le pensa. Ft, de ce moment, commença peut-être c7i lui ce trouble de l'esprit qui paraît avoir empoiso7inè ses derniers jours ; ce dérangement particulier, dont les effets paraissent toujours si douloureusement plaisants, la matiie, enfin, des persécutions.
La marquise de Créquy a nié tout cela ; elle a prétendu que la mort lamentable de Gilbert était une pure
et les œuvres de Gilbert. XXXI
invention des philosophes, qu'il n'avait point fini, sans ressources, à l'hôpital, mais chez lui, dans son lit, bien soigtiè, bien rente, victime du plaisir qtc'il aimait le mieux,, l'èquitation. C'était alors comme un art nouveaîi, par l'addition des façons d'outre-mer , de ces grâces anglaises, le dernier mot de la mode. On voit bien l'intérêt du parti philosophique à établir que le parti des dévots laissait mourir de désespoir et de faim ceux qui lui avaient dévoué le nuilleur de leur jeunesse avec leurs talents. Cependant, il fatit reconnaître que si la légende est imaginaire, la trame a été bien oxirdie !
Elle a survécu au temps, à la critique, à toîites les démonstrations contraires, cette légende navrante. Aucune n 'est mieux connue : Gilbert, un jozir, serait arrivé défait, agité, dans la maison du curé de Charenton, et criant que la fièvre le dévorait, qu'il allait mourir, aurait demandé qu'on lui donnât V extrême-onction. Ce prêtre 71 ayant jamais vu aucun chrétien faire deux lieues à pied pour chercher le dernier sacrement, est pris de peur. Gilbert, heureusement, le quitte. Il s'en va tout droit à la résidetice de l'archevêque, qui était voisine, se couche aux pieds du prélat, défiance le curé qui, gagné par les philosophes, refuse de l'assister à son heure dernière. Monseigtieur de Beaumont entre en surprise à son tour, console ce furieux doucement, mais fait quérir des hommes qui s'emparent de lui et le conduisent à V Hôtel-Dieu. Là, on découvre que le malheureux a avalé la clef de sa cassette. Au bout de trois semaines il meurt.
jj/mc ^g Crèquy dément encore cette histoire de clef; elle reconnaît l'existence de la cassette, ajoutant même
XXXII Notice sur la vie
qu'on y trouva la moitié des cinquante louis envoyés par le ministre de la maisojt du roi ; point d'ouvrages achevés, mais quelques notices et un testament qui léguait 200 livres à lai jeune soldat aux gardes françaises, lequel, depuis, obtint une fortune si éclatante, que souvent il dut s'égayer en pensaiit à ce modeste legs d'un poète ; — car ce jeîuie soldat, c'était Bernadotte.
Incident curieux à noter au passage, mais qui n'apporte que peu de lumière au procès. Les ennemis de Gilbert ont admis la clef qui leur foxirnit même un grand sujet d'hilarité : — C'est la clef de l'Académie, disaient-ils. La Harpe et Grimm décrivent avec soin la situation qu'elle occupait dans le corps du pauvre poète qu'on ouvrit : « Elle était accrochée par une de ses dents aux membranes de l'œsophage, près de l'orifice supèriettr de l'estomac ». D'ailleurs « le fait est attesté par tous les chirurgiens de l'Hôtel-Dieu ». Mais voici oii la contradiction commence : c'était la clef d'une cassette, tous les écrivains du parti le disent; et pourtant c'était « îine grosse clef ». Autres choses contradictoires : ils acceptent, ils proclametit la folie née de la misère comme l'incontestable cause de cette déplorable mort, et cependant, ils admettent les dons de l'archevêque. La Harpe, avec sa noirceur ordinaire, va plus loiji; il insinue que Gilbert recevait du ministre des affaires étrangères « n7ie de ces pensions que ce ministre peut prendre sur le privilège accordé aux papiers politiques». Voilà ce qu'il en coûtait aie poète mort d'avoir reproché naguère au.v philosophes d'être pensionnés par les cours étratigères. C'était la réplique. L'insensibilité de la troupe philosophique tout entière est, d'ailleurs, frappante. Griinni écrivit : v Un
et les œuvres de Gilbert. xxxiii
j'etme poète vient de mourir, qui fut 7ion moins célèbre par ses talents que par l'abus qu'il en a fait dans deux satires oit les philosophes ont été insultés sans pudeur...* Et Grimm contimce de ce ton sec; il raconte brièvement la folie. D'autres, qui avaient moins d'esprit que Grimm, ont fait entendre que ce délire pourrait bien avoir été le fruit du remords allumé dans le poète par le sentiment de ses torts et de ses outrages envers les dieu.x du. moment. Cette folie causée par le remords ou par la misère, par le dègoiit de soi-même ou des autres, fait invraisemblablement le fond de tous ces récits. Pour la bien établir, quelqties-uns ont encore admis la chute de cheval, suivie à l'Hôtel-Dieu de l'opération du trépan faite par Dessault. — Voilà, pourtant, une affirmation positive.
jlfmo ^Q Créquy li assure pas moifis nettement que ce « scandale » fut une œuvre noire, imaginée, préparée tout d'une pièce par cetix qui croyaient avoir intérêt à la répandre, et que Gilbert, encore iinefois, motirut chez hii. Elle ne raconte point cette mort. On aimerait pourtant à savoir que ses protecteurs l'assistèrent; les deux principaux étaient alors l'abbé de Grillon et l'abbé Grosier, — sajis parler du prince de Salm. Le premier poxivait se croire de trop grande maison pour se commettre en une démarche de charité, bien que ce fût un bon prêtre; mais le second, cet abbé Gr osier, 71' était-il pas tout roture? On s'expliquerait mal son absence au chevet du moribond, car il avait entretenu avec lui, depuis quelques années, des rapports déplus en phis fréquents, étant devenu l'âme de la résistance aîix philosophes; il continuait ce qu'on appelait dédaigneusement dans l'autre camp les « papiers » de Fréron, qui avait cessé de vivre
XXXIV Notice sur la vie
en 1776. Le souvenir des visites de l'abbè Gr osier au poète mourant n'a pas été C07iservè. L'aèbé, dans tous les cas, dut connaître le fond de ce drame. C'est lui, peutêtre, qtii tint la vérité, et il aurait pu la dire à la génération suivante, car il était encore vivant en 1823. Mais étant alors conservateur de la bibliothèque de Monsieur , après avoir été le co7ijident et l'agent de Mesdames de France et de monseig^teur de Beaumont, il se crut obligé sans doute à beaucoup de réserve que lui coinmandaie7it, en effet, des considérations délicates; il n'a pas parlé!
Au demeurant, il est difficile de croire que Gilbert mourut pauvre et affamé, s'il est trop certain qu'il ne vécut pas heureux. Les bons esprits n'en peuvent guère accuser que lui-même. Il eut îin orgueil démesuré, l'humeur chagrine, 7me âme jière, il est vrai, mais le cœur mal ouvert et médiocrement généreux. Il montra moins de fermeté à soutenir la matcvaise fortune que décourage imprudent à la braver pour la satisfaction excessive de ses ressentiments. Il est bien le premier modèle de ces ieunes maîtres, richement doués par la nature, etniécontejits d'une société qu'ils trouvent mal faite, parce qu'elle ne l'est point à leur image, point ordonnée de telle sorte qti'ils y tiennnent le premier rang. Nous en avons eu après lui toute taie troupe nombreuse et variée : harmonieîise bohème enfiellée, qui ajoute beaucoup à la couleur pittoresque d'un temps, fort peu li ses richesses littéraires. Heureusement il n 'en fut pas de même pour Gilbert : il vivra, je l'ai déjà dit, parce qu'il a rencontré plusieurs morceaux véritablement éloquents, un surtout qui ne peut moicrir.
Les persotnes sensibles et romanesques regrette^
et les œuvres de Gilbert. xxxv
raient qu'il neîit pas composé dans un lit d'hôpital ce chant divin du cygne. Ce cadre de viisère funèbre leur est cher; quant à moi, j'avoue qu'il me parait inutile. L'émotion est assez douloureusement éveillée par la pensée de ce jeune homme si vaillant malgré ses erreurs et
ses défaillances mêmes, et sinon glorieux, déjà fameux. Il regrette ses fautes autant que la vie; c'est qu'il
seyit bien que les fatalités des îines 07it entraîné la chute
rapide et cruelle de l'autre. Il voudrait vivre encore;
d'abord pour la joie de vivre, ensuite pour réparer le
mal qu'il s'est ^ait.
J'ai révélé mon cœur au Dieu de l'innocence ; Il a vu mes pleurs pénitents.
Mes ennemis riant ont dit dans leur colère : Qu'il meure et sa gloire avec lui !
Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,
Et vous, riant exil des bois.
Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature.
Salut pour la dernière fois !
Des gravures populaires représente7it le poète dans le lit de l Hôtel- Dieu. Il est dressé sur ses maigres oreillers, et, les mains levées au ciel, il assemble ces rimes superbes; une sœur de charité est assise à son chevet. N'y aurait-il pas à faire un autre tableau : - La chambre du poète; auprès de son lit, tm jeune homme en ce galant habit des gardes françaises, son légataire, Bernadotte? Il assiste son ami mourant, il est tout plein, lui, des forces et des désirs de la vie et ne sait guère ce qu'elle lui réserve. Le moribond regrette la gloire et lui, leftitur grand capi-
XXXVI Notice sur la vie
taine, lui qui sera roi, ne la pressent point. Plus tard, se souvenant de cette triste schie, songeant à la fin prématurée du poète, confident autrefois de ses rêves d'avenir, lui-même arrivé ati faîte d'une grandeicr inatteitdîie, il pourra dire : Ni l'tin ni l'autre de nous n avait prévu sa destinée.
Mais si l'on en croit /'Ode imitée de plusieurs psaumes^ et il faut l'en croire, car dans ces vers célèbres tous les accents ont une sincérité sublime, la chambre du mourant était déserte. Pas un compagnon de l'heure dernière, pas même Bernadotte, que le poète avait aimé puisqu'il lui légua le peti qu'il possédait au monde.
Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,
Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée
Tant d'amis sourds à mes adieux !
Qu'ils meurent pleins de jours! Que leur mort soit pleurée
Qu'un ami leur ferme les yeux !
Décidément le protecteur Gr osier n'était point là, — pas plus que Bernadotte ; l'abbé et le garde française s'étaient également éclipsés.