‹ Poésies diverses. Avec une notice biobibliographiqueChapitre 2 sur 52 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

DE LA VERPILIERE

Madame,

NE VOUS alarmez point de voir votre nom à la tète de cet ouvrage : votre viodestie n'aura point à souffrir. On dit que dans la société des muses on apprend l'art de flatter : je l'ignore ; et les adulateurs tne sont odieux. Je cultive les lettres par goût. Il me falloit un Mécène pour soutenir le grand jour : vous daignez m'en servir, parce que les beaux-arts font vos plaisirs, et que votis voulez qu'ils contribuent à votre gloire. Mon obscurité sans doute devait vous armer contre mes vœux, mais ma

1. Cette Epître dédicatoire se trouve en tête du premier recueil des écrits de Gilbert qui parut, en 1771, sous le titre de Début poétique.

2 Poésies de Gilbert,

Jeunesse vous a iiitéressée. Les talents connus n'ont pas besoin d'appui : s'ils en clier client, ils se prostituent, et il y a peu if honneur ii les protéger. Voilà la façon de penser que vous m'avez montrée en me permettant d'entrer sous vos ailes dans la carrière de lettres. Voilà ce qui fait votre éloge, mieu.x que les plus éloquents discours.

Je suis avec le plus profond respect.

Madame,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

GILBERT

PREFACE DE L'AUTEUR

RIEN ne décourage plus les jeunes poètes que la vue de l'avilissement où est tombé aujourd'hui la poésie. Le jargon de M. La Béquille- a pris parmi nous la place du langage des dieux. Hormis la tragédie, on ne lit plus d'ouvrages en vers. A peine daigne-t-on encore jeter quelquefois les yeux sur les meiTeilles des Despréaux et des Rousseau. Heureux Voltaire d'être né avec un génie si éclatant ' ! Pour attirer sur lui, pour fixer les regards dédaigneux de

1. Cette préface appartient également au volume Début poétique; mais elle a été conservée en partie dans toutes les éditions des œuvres complètes de notre auteur.

2. Allusion à une facétie du marquis de Bièvre intitulée « Lettre écrite à madame la comtesse Tation ». par le sieur de Bois-Flotté. étudiant en droit fil.

3. Tels étoient, en 1771, les sentiments de Gilbert à Tégard de Voltaire; mais en 1775, dans la satire du xviii* siècle, notre auteur change entièrement de ton et de pensée.

4 Poésies de Gilbert.

notre public, il lui falloit avoir composé laHenriadc, Alzire, Bnitiis, et tant d'autres chefs-d'œuvre.

Qu'on s'étonne encore qu'il ne s'élève personne pour s'asseoir sur le trône de ce fameux poëte, qui touche aux bords de son tombeau*. Ce n'est point en avilissant l'art militaire que vous ferez naître de grands guerriers. L'homme ne s'efforce à exceller dans un art qu'en proportion de la considération qui y est attachée. Il en est des sciences comme des vertus. Pourquoi voyez-vous rarement une comédienne vestale ? C'est que vous les croyez toutes Laïs.

Mais, dira-t-on, si la poésie est avilie, si les poètes même sont méprisés, c'est que nous ne voyons plus de bons ouvrages en vers. Oui : mais vous exigez qu'un poëte débute par un Œdipe ; vous ne donnez point au génie le temps de se développer, de s'élever insensiblement , et d'aller en son vol toucher la voûte du ciel. S'il n'éclate d'abord, vous soupçonnerez qu'il ne se signalera jamais : vous l'anéantissez. Corneille fut un grand poëte ; parut-il au grand jour Rodogime ou Cùina à la main ? Jamais, jamais, il n'eût enfanté ces deux prodiges, si, vivant dans notre siècle, il se fût ouvert la carrière des lettres par Clitandrc. Tout a dans la nature une gradation imperceptible. Le fleuve, vers sa source, ne roule point d'abord des eaux profondes et majestueuses; le soleil naissant est foible et peu radieux ; l'aigle, avant de s'élever aux nues, rase longtemps la surface de la

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