‹ Poésies diverses. Avec une notice biobibliographiqueChapitre 10 sur 52 · Le Mercure · texte numérisé non relu

Le Mercure

a2 Poésies de Gilbert.

De citer un pédant pourroit-on me blâmer, Quand lui-même il se fait l'affront de se nommer? Aux mépris du public c'est lui seul qui se livre ; Lui seul a dû rougir d'avouer un sot livre. Mais qui sont ces auteurs dont les noms offensés Se virent par ma plume au sifflet dénoncés ?

Qui sont-ils? des savants renommés parleurs grâces;

Des poètes loués dans toutes les préfaces ;

Des hommages du Nord dans Paris assiégés ;

Craints peut-être à la cour, et pourtant protégés ;

Que la Sorbonne vante et même excommunie.

Et dont les pensions attestent le génie ;

Qui, recherchés des grands, des belles désirés.

Des bourgeois amateurs sont encore admirés,

Et qu'en face d'eux-même on vit en plein théâtre,

Aux cris religieux d'un parterre idolâtre.

Portés en effigie et placés sur l'autel,

Nouveaux dieux, couronnés d'un laurier solennel.

GILBERT

Et ce sont ces honneurs qui portent ma colère A revêtir leurs noms d'un opprobre exemplaire : Un critique jaloux de plaire aux bons esprits Toujours du bien public occupe ses écrits. Eh ! quelle utilité peut suivre la satire Lâchement dégradée et perdue à médire D'un troupeau d'écrivains au mépris condamnés, Morts avant que de naître, ou qui ne sont pas nés ?

Satires. 43

Dois-je exhumer Saint- Ange \ et mettre au jour Murvillc '■ Dois-je ordonner le deuil de Gudin ^ de Fréville ? Des cendres de Gaillard dois-je troubler la paix ? Leurs écrits publiés ne parurent jamais : Quel mal ont-ils produit ? D'une affreuse morale Leur plume a-t-elle fait prospérer le scandale ? Prêché par eux, le vice eût perdu ses appas : Corrompent-ils le goût des lecteurs qu'ils n'ont pas ? Mais ceux qu'au moins décore un masque de génie. Qui d'ailleurs par l'intrigue, avec art réunie A l'obscène licence, au blasphème orgueilleux, Soutiennent leur crédit sur des succès honteux : Dont le nom parvenu sollicite à les lire. Et donne èi leur morale un dangereux empire : Voilà les écrivains que le goût et les mœurs Ordonnent d'étouffer sous les sifflets vengeurs.

PSAPHOX.

Eh ! que pourroient vos cris contre leur vaste gloire? Soixante ans de succès défendent leur mémoire.

1. Fariot de Saint-Ange, né à Blois en 1752, mourut à Paris en 1810; il n'est connu que par une Epître à Daphné. où l'on avait remarqué quelques beaux vers, par des traductions assez médiocres, et par des pièces fugitives ou des articles littéraires peu importants.

2. Murville (P.-N. André) naquit en 1754-, et débuta dans le monde littéraire sous le nom d'André. Murville est mort en 1814, ne laissant que des ouvrages d'un bien faible intérêt.

3. Gudin de La Brenellerie (Paul-Philippe), né en 1738, et mort en 1812.

ij4 Poésies de Gilbert.

On se rit, croyez-moi, d'un jeune audacieux Oui du Pinde français pense avilir les dieux.

GILBERT

On juge, croyez-moi, les vers, et non point l'âge.

Si je suis jeune, enfin, j'en ai plus de courage.

Qu'ils tremblent ces fixux dieux dans leur temple insolent ;

Je l'ai juré, je veux vieillir en les sifflant.

D'ennuyer nos neveux vainement ils se flattent :

Si soixante ans de gloire en leur faveur combattent,

Je suis contre leur gloire armé de leui"s écrits.

Je ne m'aveugle point; d'un sot orgueil épris.

Mon crédule Apollon sur son foible génie

N'a point fondé l'espoir de leur ignominie.

Mais sur l'autorité de ces morts immortels.

Des peuples diff"érents flambeaux universels ;

Grands hommes éprouvés, dont les vivants ouvrages

Sont autant de censeurs des livres de nos sages ;

Oui, parlant par mes vers, du goût humbles soutiens,

Couvrent de leurs talents l'impuissance des miens;

Aux regards du public que ma voix désabuse

De leur antiquité semblent vieillir ma muse.

Et devant mes écrits, de leur nom appuyés.

Font taire soixante ans de succès mendiés.

Peut-être ma jeunesse, objet de vos injures,

Donne encor plus de poids à mes justes censures.

On connoît ces vieillards sur le Pinde honorés;

Politiques adroits, charlatans illustrés :

Les uns, pour assurer leur gloire viagère,

Dév^ouant au faux goût leur Apollon vulgaire,

De la philosophie arborent les drapeaux ;

Satires. ^5

D'autres, pour ménager leur illustre repos,

Flattant tous les partis de caresses égales,

Ont juré de mentir aux deux ligues rivales ;

Et tous, par intérêt taisant la vérité.

Vendent le bien public à leur célébrité.

Le jeune homme, ignoré des partis qu'il ignore,

De leurs préventions n'est point esclave encore.

Rempli des morts fameux, ses premiers précepteurs.

C'est par leurs yeux qu'il voit, qu'il juge les auteurs;

Son goût est aussi vrai que sa franchise est pure;

Comme il sort de ses mains, il sent mieux la nature ;

Son libre jugement est désintéressé.

Et son vers dit toujours tout ce qu'il a pensé.

De votre honte, enfin, vos cris viennent m'instruire :

Pourquoi vous plaignez-vous, si je n'ai pu vous nuire ?

PSAPHOX.

C'est toi seul que je plains, intraitable rimeur ; Ta mère te conçut dans un accès d'humeur ; Depuis cheixhant à nuire, et nuisant à toi-même. Tu devins satirique et méchant par système.

GILBERT

Xe me prêchez donc plus.

PSAPHOX.

Hélas ! l'humanité, Mon frère, à vous prêcher excite ma bonté : Voyez dans l'avenir quels regrets vous dévorent ; Vous n'aurez point d'amis.

46 Poésies de Gilbert.

GILBERT

Les ennemis honorent.

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