‹ Poésies diverses. Avec une notice biobibliographiqueChapitre 12 sur 52 · LE JUGEMENT DERNIER · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT DERNIER

QUELS biens vous ont produits vos sauvages vertus : Justes, vous avez dit : Dieu nous protège en père ; Et, partout opprimés, vous rampez abattus Sous les pieds du méchant dont l'audace prospère.

I. Cette ode fut présentée à l'Académie françoise pour le prix de poésie de i77j; mais l'Académie ne la jugea pas même digne d'une mention. Persuadé que l'aréopage littéraire avoit été injuste à son égard, notre poète appela de sa décision au public, en imprimant sa pièce dans la même année ; mais le public ne lui fit pas un meilleur accueil. Cette double disgrâce ne découragea point Gilbert : il revit son ode avec un nouveau soin; et, après y avoir fait de nombreux changements, qui l'améliorèrent sensiblement, il la publia de nouveau en 1776. Elle présente encore, il est vrai, une foule de défectuosités, mais il y a de très beaux vers, et quelques images éminemment lyriques.

^2 Poésies de Gilbert.

Implorez ce Dieu défenseur; En faveur de ses fils qu'il arme sa vengeance : Est-il aveugle et sourd ? est-il d'intelligence Avec l'impie et l'oppresseur ?

« Méchants, suspendez vos blasphèmes.

Est-ce pour le braver qu'il vous donna la voix ? Il nous frappe, il est vrai ; mais sans juger ses lois, Soumis, nous attendons qu'il vous frappe vous-mêmes.

Ce soleil, témoin de nos pleurs, Amène à pas pressés le jour de sa justice.

Dieu nous paiera de nos douleurs; Dieu viendra nous venger des triomphes du vice.

« Qu'il vienne donc ce Dieu, s'il a jamais été ! Depuis que du malheur les vertus sont sujettes. L'infortuné l'appelle et n'est point écouté : Il dort au fond du ciel sous ses foudres muettes.

Et c'est là ce Dieu généreux !

Et vous pouvez encore espérer qu'il s'éveille ! Allez, imitez-nous; et tandis qu'il sommeille, Soyez coupables mais heureux. »

Quel bruit s'est élevé .'' La trompette sonnante

A retenti de tous côtés; Et, sur son char de feu, la foudre dévorante

Parcourt les airs épouvantés.

Ces astres teints de sang, et cette horrible guerre

Des vents échappés de leurs fers, Hélas ! annoncent-ils aux enfi^nts de la terre

Le dernier jour de l'univers .''

Odes. 53

L'Océan révolté loin de son lit s'élance,

Et de ses flots séditieux,

Court, en grondant, battre les cieux.

Tout prêts à le couvrir de leur ruine immense. C'en est fait : l'Éternel, trop longtemps méprisé.

Sort de la nuit profonde Oîi, loin des yeux de l'homme, il s'étoit reposé : Il a paru ; c'est lui ; son pied frappe le monde,

Et le monde est brisé.

Tremblez, humains ; voici de ce juge suprême

Le redoutable tribunal.

Ici perdent leur prix l'or et le diadème ;

Ici l'homme à l'homme est égal; Ici la vérité tient ce livre terrible

Où sont écris vos attentats ; Et la religion, mère autrefois sensible, S'arme d'un cœur d'airain contre ses fils ingrats.

Sortez de la nuit éternelle, Rassemblez-vous, âmes des morts :

Et, reprenant vos mêmes corps, Paroissez devant Dieu, c'est Dieu qui vous appelle.

Arrachés de leur froid repos, Les morts du sein de l'ombre avec terreur s'élancent. Et près de l'Éternel en désordre s'avancent, Pâle, et secouant la cendre des tombeaux.

O Sion I ô combien ton enceinte immortelle Renferme en ce moment de peuples éperdus 1

54 Poésies de Gilbert.

Le musulman, le juif, le chrétien, l'infidèle, Devant le même Dieu s'assemblent confondus. Quel tumulte effrayant ! que de cris lamentables ! Ciel ! qui pourroit compter le nombre des coupables !

Ici, prés de l'ingrat, Se cachent l'imposteur, l'avare, l'homicide,

Et ce gueirier perfide Oui vendait sa patrie en un jour de combat.

Ces juges trafiquoient du sang de l'innocence

Avec ses fiers persécuteurs.

Sous le vain nom de bienfaiteurs, Ces grands semoient ensemble et les dons et l'offense. Où fuir ? où vous cacher? l'œil vengeur vous poursuit, Vous, brigands, jadis rois ici, sans diadème; Les antres, les rochers, l'univers est détruit ;

Tout est plein de l'Etre suprême.

Coupables, approchez :

De la chaîne des ans les jours de la clémence

Sont enfin retranchés.

Insultez, insultez aux pleurs de l'innocence :

Son Dieu dort-il ? répondez-nous.

Vous pleurez ! Vains regrets ! ces pleurs font notre joie. A l'ange de la mort Dieu vous a promis tous ; Et l'enfer demande sa proie.

Mais d'où vient que je nage en des flots de clarté ?

Ciel ! malgré moi, s'égarant sur ma lyre, Mes doigts harmonicu.x peignent la volupté.

Odes. 55

Fuyez, pécheurs, respectez mon délire.

Je vois les élus du Seigneur ÎMarcher d'un front riant au fond du sanctuaire. Des enfants doivent-ils connoître la terreur, Lorsqu'ils approchent de leur père ?

Quoi ! de tant de mortels qu'ont nourris tes bontés. Ce petit nombre, ô ciel ! rangea ses volontés

Sous le joug de tes lois augustes !

Des vieillards ! des enfants ! quelques infortunés ! A peine mon regard voit, entre mille justes.

S'élever deux fronts couronnés.

Que sont-ils devenus ces peuples de coupables Dont Sion vit ses champs couverts ?

Le Tout-Puissant parloit; ses accents redoutables

Les ont plongés dans les enfers.

Là tombent condamnés et la sœur et le frère, Le père avec le fils, la fille avec la mère ; Les amis, les amants, et la femme et l'époux, Le roi près du flatteur, l'esclave avec le maître; Légions de méchants, honteux de se connaître. Et livrés pour jamais au céleste courroux.

Le juste enfin remporte la victoire.

Et de ses longs combats, au sein de l'Eternel,

Il se repose, environné de gloire.

Ses plaisirs sont au comble, et n'ont rien de mortel :

Il voit, il sent, il connoît, il respire Le Dieu qu'il a servi, dont il aima l'empire ;

Il en est plein, il chante ses bienfaits. L'Eternel a brisé son tonnerre inutile ; Et, d'ailes et de faux dépouillé désormais, Sur les mondes détruits le Temps dort immobile.

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