‹ Poésies diverses. Avec une notice biobibliographiqueChapitre 36 sur 52 · STANCES · texte numérisé non relu

STANCES

QUE j'aime ces bois solitaires !

Aux bois se plaisent les amants ; Les nymphes y sont moins sévères, Et les bergers plus éloquents.

Les gazons, l'ombre, et le silence, Inspirent les tendres aveux; L'amour est aux bois sans défense ; C'est aux bois qu'il fait des heureux.

O vous qui, pleurant sur vos chaînes.

Sans espoir servez sous ses lois, Pour attendrir vos inhumaines.

Tâchez de les conduire aux bois !

I. Ces stances n'ont pas été imprimées du vivant de l'auteur, ni même avant 1788, époque où elles parurent dans 1 1 première édition de ses œuvres, donnée par le libraire Le Jav.

124 Poésies de Gilbert.

Venez aux bois, beautés volages ; Ici les amours sont discrets :

Vos sœurs visitent les ombrages, Les Grâces aiment les forêts.

Que ne puis-je, aimable Glycère, M'y perdre avec vous quelquefois !

Avec la beauté qu'on préfère Il est si doux d'aller aux bois !

Un jour j'y rencontrai Thémirc, Belle comme un printemps heureux Ou son amant, ou le zéphyre Avoit dénoué ses cheveux.

Je ne sais point quel doux mystère Ce galant désordre annonçoit; Mais Lycas suivoit la bergère, Et la bergère rougissoit.

Doucement je l'entendis même Dire au berger, plus d'une fois :

O mon bonheur ! ô toi que j'aime !

Allons toujours ensemble aux bois.

QUARTS D'HEURE DE MISANTHROPIE i

FIERS souverains des bois, souffrez qu'en vos repaires, Délaissé par les miens, dos mortels rebuté, Je vienne parmi vous chercher l'humanité : Vous êtes moins que l'homme et durs et sanguinaires.

Le sanglier qui voit, frappé d'un coup mortel,

Succomber son semblable.

Soudain pour le venger vole au chasseur cruel, Et brave, en l'attaquant, son tonnerre effroyable.

L'homicide lion qui, tombant de langueur,

Xe peut chercher sa nourriture, Voit un autre lion qui, plaignant son malheur, Vient avec lui partager sa pâture.

I. Ces vers, insérés d'abord dans la première édition du Début po.Hique, n'ont reparu dans la seconde qu'après avoir sabi de nombreuses corrections.

126 Poésies de Gilbert.

Sombres cités du peuple dévorant, Forêts, avez-vous vu le loup, brûlant d'envie. Arracher au loup expirant La brebis qu'il avoit ravie ?

Non : l'homme seul, jaloux, insensible, inhumain, Abhorre, ne plaint point, déchire son semblable. De l'homme avec regret l'homme apaise la faim ; Qui semble malheureux, à nos yeux est coupable ; Tous les cœurs sont d'airain ; le grand est orgueilleux,

Le riche avare, et le pauvre envieux.

L'univers est un temple où l'on voit l'injustice Se targuer sur l'autel, un sceptre dans la main. La modeste vertu, victime du dédain, Y marche l'œil baissé devant l'éclat du vice ; Et les pales talents, gênés dans leur essor \ Tombent découragés et meurent d'indigence, Sous l'ombre d'un laurier qu'on leur dispute encor ; Tandis que, sous le dais, l'opulente ignorance. Loin de les soulager, insulte à leurs soupirs. Et, tranquille, s'endort au milieu des plaisirs.

Et je vivrois encor dans ce coupable monde ! Non : autant mes destins y furent douloureux. Autant pour lui ma haine est brûlante et profonde. Tigres, daignez m'ouvrir vos séjours ténébreux ; Je veux vivre avec vous. Ce vaste et noir silence. Cette nuit dont l'horreur attriste au loin ces bois,

I. Ce vers et le prtcédent se trouvent également dans le Poëte malheureux.

Poésies div erses. 127

Ces arbres déployés comme une lente immense, L'écho qui multiplie et prolonge ma voix, Ces rochers entassés et pendants sur une onde Oui tombe de leur cime, écume, et, vagabonde, Imite en se plaignant la voix du malheureux ; Oui, tous ces noirs objets pour moi n'ont rien d'aflVeux

Quand tout devant mes yeux respire la tristesse, Je ne sais quel plaisir pénètre dans mon cœur; Mais mon front s'éclaircit, je sens moins mon malheur Je crois que la nature à mon sort s'intéresse : Etre plaint, c'est beaucoup pour un infortuné ! Et ce triste bonheur que l'homme lui dénie, En apparence au moins dans les bois m'est donné. Bois, cachez aux mortels mon importune vie. Hélas ! étois-je fait pour en être haï ? Ingrats, je vous aimois... vous m'avez tous trahi. J'aime à me retracer ma nouvelle carrière : ^lon lit sera la feuille, un antre ma chaumière, L'herbe ma nourriture, et l'onde ma boisson, INIes plaisirs l'innocence, et mon bien la raison.

Ainsi, par les sentiers de la misanthropie,

Quand au bord du tombeau je serai parvenu.

Avec ces tristes mots j'exhalerai ma vie :

« J'eusse aimé les humains s'ils aimoient la vertu. »

LE NOUVEL EPICUREi

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