‹ Poésies diverses. Avec une notice biobibliographiqueChapitre 6 sur 52 · L'Essai sur les mœurs Jes nations, par Voltaire · texte numérisé non relu

L'Essai sur les mœurs Jes nations, par Voltaire

Satires. 25

Que Malherbe est un sot, et Ouinault un Horace, Dans un long commentaire il prouve longuement Oue Corneille parfois pourroit plaire im momenL;__ J'ai vu l'enfant gâté de nos penseurs sublimes, La Harpe, dans Rousseau trouver de belles rimes. Si l'on en croit Mercier, Racine a de l'esprit ; Mais Perrault, plus profond, Diderot nous l'apprit, Perrault, tout plat qu'il est, pétille de génie : Il eût pu travailler à l'Encyclopédie.

Boileau, correct auteur de libelles amers, Boileau, dit Marmontel, tourne assez bien un vers. Et tous ces demi-dieux que l'Europe en délire A depuis cent hivers l'indulgence de lire. Vont dans un juste oubli retomber désormais. Comme de vains auteurs qui ne pensent jamais.

Quelques vengeurs pourtant, armés d'un noble zèle. Ont de ces morts fameux épousé la querelle : De là, sur l'Hélicon deux partis opposés Régnent, et, l'un par l'autre à l'envi déprisés, Tour à tour s' adressant des volumes d'injures, Pour le trône des arts combattent par brochures. Mais, plus forts par le nombre et vantés en tous lieux. Les corrupteurs du goût en paroissent les dieux : Si Clément les proscrit, La Harpe les protège ^ :

I. Clément de Dijon et La Harpe vécurent longtemps en ennemis déclarés : l'un faisant avec Fréron et quelques autres critiques une guerre implacable au parti philosophique ; l'autre combattant dans les rangs plus nombreux des philosophes. Les vives disputes qui éclatèrent entre eux sont oubliées aujourd'hui; et nous dirons seulement que les deux antagonistes finirent par s'embrasser publiquement.

Eux seuls peuvent prétendre au rare privilège D'aller au Louvre, en corps, commenter l'alphabet; Grammairiens-jurés, immortels par brevet : Honneurs, richesse, emplois, ils ont tout en partage, Hors la saine raison, que leur bonheur outrage; Et le public esclave obéit a leurs lois. Mille cercles savants s'assemblent à leur voix : C'est dans ces tribunaux galants et domestiques, Que parmi vingt beautés, bourgeoises empiriques. Distribuant la gloire et pesant les écrits. Ces fiers inquisiteurs jugent les beaux esprits. O malheureux l'auteur dont la plume élégante Se montre encor du goût sage et fidèle amante ; Qui, rempli d'une noble et constante fierté. Dédaigne un nom fameux par l'intrigue acheté, Et, n'ayant pour prôneurs que ses muets ouvrages, Veut par ses talents seuls enlever les suffrages ! La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré; S'il n'eût été qu'un sot, il auroit prospéré, Trop fortuné celui qui peut avec adresse Flatter tous les partis que gagne sa souplesse; De peur d'être blâmé, ne blâme jamais rien; Dit Voltaire un Virgile, et même un peu chrétien; Et toujours en l'honneur des tyrans du Parnasse De madrigaux en prose allonge une préface ! Mais trois fois plus heureux le jeune homme prudent Qui, de ces novateurs enthousiaste ardent, Abjure la raison, pour eux la sacrifie; Soldat sous les drapeaux de la philosophie ! D'abord, comme un prodige, on le prône partout : Il nous vante ! en effet c'est un homme de goût :

Salit

Son chef-d'œuvre est toujours l'écrit qui doit éclore ; On récite déjà les vers qu'il fait encore. ' Qu'il est beau de le voir, de dînes en dînes, Officieux lecteur de ses vers nouveau-nés. Promener chez les grands sa muse bien nourrie ! Paroît-il, on l'embrasse; il parle, on se récrie : Fût-il un Durosoy, tout Paris l'applaudit; C'est un auteur divin, car nos dames l'ont dit. La marquise, le duc, pour lui tout est libraire ; De riches pensions on l'accable; et Voltaire Du titre de génie a soin de l'honorer Par lettres, qu'au Mercure il fait enregistrer.

Ainsi, de nos tyrans la ligue protectrice D'une gloire précoce enfle un rimeur novice : L'auteur le plus fécond, sans leur appui vanté. Travaille dans l'oubli pour la postérité; Mais par eux, sans rien faire, un pédant nous impose; Turpin n'est que Turpin, Suard est quelque chose.

O combien d'écrivains languiroient inconnus. Qui, du Pinde français illustres pars'enus, En servant ce parti, conquirent nos hommages ! L'encens de tout un peuple enfume leurs images : Eux-même, avec candeur se disant immortels. De leurs mains tour à tour se dressent des autels. Sous peine d'être un sot, nul plaisant téméraire Ne rit de nos amis, et surtout de Voltaire. On auroit beau montrer ses vers tournés sans art, D'une moitié de rime habillés au hasard, Seuls, et jetés par ligne exactement pareille. De leur chute uniforme importunant l'oreille, Ou, bouffis de grands mots qui se choquent entre eux,

28 Poésies de Gilbert.

L'un sur l'autre appuyés, se traînant deux à deux ; Et sa prose frivole, en pointes aiguisée, Pour braver l'harmonie, incessamment brisée : Sa prose, sans mentir, et ses vers sont parfaits; Le Mercure trente ans l'a juré par extraits : Oui pourroit en douter ? Moi. Cependant j'avoue Que d'un rare savoir à bon droit on le loue ; Que ses chefs-d'œuvre faux, trompeuses nouveautés, Etonnent quelquefois par d'antiques beautés; Que par ses défauts même il sait encor séduire : Talent qui peut absoudre un siècle qui l'admire. Mais qu'on m'ose prôner des sophistes pesants, Apostats effrontés du goût et du bon sens : Saint-Lambert, noble auteur dont la muse pédante Fait des vers fort vantés par Voltaire qu'il vante ^ ; Qui du nom de poëme ornant de plats sermons. En quatre points mortels a rimé les saisons ; Et ce vain Beaumarchais qui, trois fois avec gloire-, Mit le mémoire en drame et le drame en mémoire; Et ce lourd Diderot, docteur en style dur. Qui passe pour sublime, à force d'être obscur; Et ce froid d'Alembert, chancelier du Parnasse,

1 . Dans son poëme des Sciisons le marquis de Saint-Lambert proclama Voltaire

Vainqueur des deux rivaux qui règnoieni sur la scène.

2. On sait qu'en 177J et 1774 Beaumarchais publia, dans son procès contre le conseiller de Goczmann, non pas trois, mais quatre mémoires, qui sont tout à la fois une plaidoirie forte de raisonnement, une satire très fine, une comédie pleine d'intérêt.

Satires. 29

Qui se croit un grand homme et fit une préface ; Et tant d'autres encor dont le public épris Connoît beaucoup les noms et fort peu les écrits; Alors, certes, alors ma colère s'allume, Et la vérité court se placer sous ma plume.

Ah ! du moins, par pitié, s'ils cessoient d'imprimer, Dans le secret, contents de proser, de rimer; Mais, de l'humanité maudits missionnaires, Pour leurs tristes lecteurs ces prêcheurs n'en ont guères. La Harpe est-il bien mort ? Tremblons; de son tombeau On dit qu'il sort, armé d'un Gustave nouveau : Thomas est en travail d'un gros poëme épique' ; Marmontel enjolive un roman poétique ; Et même Durosoy, fameux par des chansons, Met l'Histoire de France en opéras-bouflfons : Tant d'écrits sont forgés par ces auteurs manœuvres, Qu'aucun n'est riche assez pour acheter ses œuvres.

Pour moi, qui, démasquant nos sages dangereux, Peignis de leurs erreurs les effets désastreux. L'athéisme en crédit, la licence honorée, Et le lévite enfin brisant l'arche sacrée; Qui retraçai des arts les malheurs éclatants. Les brigues, le pouvoir des novateurs du temps. Et leur fureur d'écrire, et leur honteuse gloire, Et de mon siècle entier la déplorable histoire; Sans rien craindre, je parle avec sincérité; Je chéris mon repos moins que la vérité.

I. La Pétrêide, poëme épique en l'honneur de Pierre le Grand. L'auteur mourut en 1785, avec le regret d'avoir seulement ébauché ce poëme.

Poésies de Gilbert.

Oh ! si ces foibles vers, satire de notre âge, Que Beaumont de malice absout par son suffrage^, Obtiennent de mon roi les regards protecteurs, Sa vertu cessera de haïr les flatteurs Avant que par l'effroi ma muse désarmée Pardonne aux novateurs leur folle renommée : Que leurs noms soient placés parmi les noms flétris ; Je veux qu'on les méprise autant que leurs écrits.

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