‹ Poésies diverses. Avec une notice biobibliographiqueChapitre 5 sur 52 · LE DIX-HUITIÈME SIECLE · texte numérisé non relu

LE DIX-HUITIÈME SIECLE

A. M. Frêron.

NE prétends plus, Fréron, par tes savants efforts, Détrôner le faux goût qui règne sur nos bords, Depuis que nous pleurons l'innocence exilée : Sous tes mâles écrits, vainement accablée, On voit renaître encor l'hydre des sots rimeurs,

Et la chute des arts suit la perte des mœurs.

Un monstre dans Paris croît et se fortifie. Qui, paré du manteau de la philosophie. Que dis-je? de son nom faussement revêtu,

I. Publiée pour la premi;.re fois en 1775, réimprimée avec de nombreux changements en 1776, et de nouveau, avec des corrections très heureuses, en 1778.

i.}. Poésies de Gilbert.

Etouffe les talents et détruit la vertu.

L'univers, si l'on croit ce novateur moderne,

Fils du hasard, n'a point de Dieu qui le gouverne;

La mort doit frapper l'âme, et, roi des animaux,

L'homme voit ses sujets devenir ses égaux.

Ce monstre toutefois n'a point un air farouche;

Toujours l'humanité respire sur sa bouche,

D'abord, des nations réformateur discret,

Il semoit ses écrits à l'ombre du secret,

Errant, proscrit partout, mais souple en sa disgrâce ;

Bientôt, le sceptre en main, gouvernant le Parnasse,

Ce tyran des beaux-arts, nouveau dieu des mortels.

De leurs dieux diffamés usurpa les autels ;

Et lorsque abandonnée à cette idolâtrie,

La France qu'il corrompt touche à la barbarie,

Flatteur d'un siècle impur, son parti suborneur

Nous a fermé les yeux sur notre déshonneur.

« Quoi ! votre muse en monstre érige la sagesse ! Vous blâmez ses enfants, et leur crédit vous blesse ! Je soupçonne, entre nous, que vous croyez en Dieu : N'allez point dans vos vers en consigner l'aveu ; Craignez le ridicule, et respectez vos maîtres. Croire en Dieu fut un tort permis à nos ancêtres; Mais dans notre âge ! Allons, il faut vous corriger. Eclairez-vous, jeune homme, au lieu de nous juger ; Pensez ; à votre Dieu laissez venger sa cause : Si vous saviez penser, vous feriez quelque chose. Surtout point de satire; oh ! c'est un genre affreux ! Eh ! qui put vous apprendre, écolier ténébreu.x, Que des mœurs parmi nous la perte étoit certaine, Que lesbeaux-artscouroient vers leur chute prochaine?

Satires. i ^

Partout, même en Russie, on vante nos auteurs. Comme l'humanité règne dans tous les cœurs ! Vous ne lisez donc pas le Mercure de France ? Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance. »

Ainsi Caritidès, ce poëte penseur, De la philosophie obligeant défenseur, Conseille, par pitié, mon aveugle ignorance, De nos arts, de nos mœurs garantit l'excellence; Et, sans plus de raisons, si je réplique un mot, Pour prouver que j'ai tort, il me déclare un sot.

Mais de ces sages vains confondons l'imposture, De leur règne fameux retraçons la peinture; Et que mes vers, enfants d'une noble candeur, Eclairent les Français sur leur fausse grandeur.

Eh ! quel temps fut jamais en vices plus fertile? Quel siècle d'ignorance en beaux faits plus stérile. Que cet âge nommé siècle de la raison ? Toute une populace, en style de sermon. De longs écrits moraux nous ennuie avec zèle; Et l'on prêche les mœurs jusque dans la Pucelle. Je le sais; mais, ami, nos modestes aïeux Parloient moins des vertus et les cultivoient mieux. Quels demi-dieux enfin nos jours ont-ils vus naître .' Ces Français si vantés, peux-tu les reconnaître ? Jadis peuple-héros, peuple-femme en nos jours, La vertu qu'ils avoient n'est plus qu'en leurs discours.

Suis les pas de nos grands : énei-vés de mollesse, Ils se traînent à peine, en leur vieille jeunesse, Courbés avant le temps, consumés de langueur, Enfants efféminés de pères sans vigueur ; Et cependant, nourris des leçons de nos sages,

i6 Poésies de Gilbert.

Vous les voyez encore, amoureux et volages, Chercher, la bourse en main, de beautés en beautés, La mort qui les attend au sein des voluptés; De leurs biens, prodigués pour d'infâmes caprices, Enrichir nos Phrynés, dont ils gagent les vices ; Tandis que l'honnête homme, à leur porte oublié. N'en peut même obtenir une avare pitié. Demi -dieux avortés, qui, par droit de naissance, Dans les camps, à la cour, régnent en espérance. Que d'exploits leurs talents semblent nous présager ! Ceux-ci font avec art courir ce char léger Que roule un seul coursier sur une double roue ; Ceux-là, sur un théâtre oii leur mémoire échoue. Savent, non sans honneur, se jouer dans ces vers Où Molière prophète exprima leurs travers ; Par d'autres, avec gloire, une paume lancée Va, revient, tour à tour poussée et repoussée : Sans doute c'est ainsi que Turenne et Villars S'instruisoient dans la paix aux triomphes de Mars.

La plupart, indigents au milieu des richesses, Achètent l'abondance à force de bassesses. Souvent à pleines mains d'Orval sème l'argent ; Parfois, faute de fonds, monseigneur est marchand •.

I. Après ce vers, on lisoit dans la première édition les quatre suivants :

El l'éUonnl Mcctor, pour éteindre ses dettes. Met sa jeune tendresse aux gages des coquettes ; D'Orimond, pour suffire aux frais de son amour. Adjuge au plus offrant les faveurs de la cour.

L'auteur, en retranchant ces vers, en a employé les idées dans les portraits suivants d'Arcas et d'Iphis.

San

Que dirai-je d'Arcas, quand sa tète blanchie, En tremblant, sur son sein se penche appesantie ; Quand son corps, vainement de parfums inondé, Trahit les maux secrets dont il est obsédé ? Scandalisant Paris de ses vieilles tendresses, Arcas, sultan goutteux, veut avoir vingt maîtresses; Mais, en fripon titré, pour paj-er leurs appas, Arcas vend au public le crédit qu'il n'a pas. Digne fils d'un tel père, Iphis, chargé de dettes, Met ses jeunes amours aux gages des coquettes : Plus philosophe encor, Lisimond ruiné Epouse un riche opprobre en épousant Phryné.

Qui blàmeroit ces nœuds ? L'hymen n'est qu'une mode, Un lien de fortune, un veuvage commode, Oi!i chaque époux, brûlé d'adultères désirs. Vit, sous le même nom, libre dans ses plaisirs.

Vois-tu parmi ces grands leurs compagnes hardies Imiter leurs excès, par eux-même applaudies, Dans un corps délicat porter un cœur d'airain, Opposer au mépris un front toujours serein ; Et de l'homme en public affectant l'assurance. Sous leur casque de plume étaler l'impudence ?

Assise dans ce cirque où viennent tous les rangs Souvent bâiller en loge, à des prix différents, Cloris n'est que parée, et Cloris se croit belle. En vêtements légers l'or s'est changé pour elle : Son front luit, étoile de mille diamants ; Et mille autres encore, effrontés ornements. Serpentent sur son sein, pendent à ses oreilles : Les arts, pour l'embellir, ont uni leurs merveilles : Vingt familles enfin couleroient d'heureux jours.

r8 Poésies de Gilbert.

Riches des seuls trésors perdus pour ses atours. Malgré cet appareil d'un luxe héréditaire, Cloris, on le prétend, se montre populaire ; Oui, déposant l'orgueil de ses douze quartiers Madame en ses amours déroge volontiers : Indulgente beauté, Zélis la justifie; Zélis qui, par bon ton, à la philosophie Joint tous les goûts divers, tous les amusements ; Rit avec nos penseurs, pense avec ses amants ; Enfant sophiste, au fond coquette pédagogue. Qui gouverne la mode, à son gré met en vogue Nos petits vers lâchés par gros in-octavo. Ou ces drames pleureurs qu'on joue incognito ; Protège l'univers, et, rompue aux affaires. Fournit vingt financiers d'importants secrétaires; Lit tout, et même sait par nos auteurs moraux Qu'il n'est certainement un Dieu que pour les sots.

Parlerai-je d'Iris ? chacun la prône et l'aime ; C'est un cœur, mais un cœur... c'est l'humanité même. Si d'un pied étourdi quelque jeune éventé Frappe, en courant, son chien qui jappe épouvanté, La voilà qui se meurt de tendresse et d'alarmes ; Un papillon souffrant lui fait verser des larmes : Il est vrai; mais aussi qu'à la mort condamné ^ Lalli soit en spectacle à l'échafaud traîné, Elle ira la première à cette horrible fête Acheter le plaisir de voir tomber sa tête.

I. Le lieutenant général comte de Lalli, gouverneur de Pondichéri, après la capitulation de cette place, fut accusé d'avoir trahi les intérêts du roi dans son commandement, et en 1766 le parlement de Paris le condamna à être décapité.

Tu frémis à l'aspect de ce dernier tableau ; Moi-même avec horreur je reprends le pinceau.

Dois-je encor te montrer nos duchesses fameuses Tantôt d'un histrion amantes scandaleuses, Fières de ses soupirs obtenus à grand prix, Elles-même aux railleurs dénonçant leurs maris, Tantôt, pour égayer leurs courses solitaires. Imitant noblement ces grâces mercenaires Qui, par couples nombreux, sur le déclin du jour, Vont aux lieux fréquentés colporter leur amour; Contents d'un héritier, comme eux frêle et sans force, Les époux, très amis, vivant dans le divorce; Vainqueurs des préjugés, les pères bienfaisants Du sérail de leurs fils eunuques complaisants; De nouvelles Saphos, dans le crime affermies, Maris de nos beautés, sous le titre d'amies, Et de galants marquis, philosophes parfaits. En petite Gomorrhe érigeant leurs palais?

Mais la corruption, à son comble portée, Dans ces riches hôtels ne s'est point arrêtée ; Le peuple imitateur suit l'exemple des grands. Et les mêmes travers diffament tous les rangs.

Vois ce marchand flétri, philosophe en boutique. Qui, déclarant trois fois sa ruine authentique. Trois fois s'est enrichi d'un heureux déshonneur. Trancher du financier, jouer le grand seigneur. Monsieur, pour ses amis, entretient une actrice; Madame, des beaux-arts bourgeoise protectrice, En couvent d'esprits forts transforme sa maison, Et fait de son comptoir un bureau de raison. Partout s'offre l'orgueil, et le luxe, et l'audace.

20 Poésies de Gilbert.

Orgon, à prix d'argent, veut anoblir sa race : Devenu magistrat de mince roturier, Pour être un jour baron, il se fait usurier. Jadis son clerc Mondor envioit son partage; Tout à coup, des bureaux secouant l'esclavage, Il loge sa mollesse en un riche palais. Et derrière un char d'or promenant trois valets, Sous six chevaux pareils ébranle au loin la rue. Mais sa fortune, ami, comment l'a-t-il accrue? Il a vendu sa femme; et ce couple abhorré. Enveloppé d'opprobre, est pourtant honoré. Eh! quel frein contiendroit un vulgaire indocile Qui sait, grâce aux docteurs du moderne évangile, Qu'en vain le pauvre espère en un Dieu qui n'est pas, Que l'homme tout entier est promis au trépas ? Chacun veut de la vie embellir le passage; L'homme, le plus heureux est aussi le plus sage ; Et, depuis le vieillard qui touche à son tombeau. Jusqu'au jeune homme à peine échappé du berceau, A la ville, à la cour, au sein de l'opulence, Sous les affreux lambeaux de l'obscure indigence, La Débauche, au teint pâle, aux regards effrontés, Enflamme tous les coeurs vers le crime emportés. C'est en vain que, fidèle à sa vertu première, Louis instruit aux mœurs la monarchie entière : La monarchie entière est en proie aux Laïs ; Leurs vices sont les dieu.x qu'adore mon pays ; Et la religion, mère désespérée, Par ses propres enfants sans cesse déchirée, Dans ses temples déserts pleurant leurs attentats, Le pardon sur la bouche, en vain leur tend les bras;

Satires. 2i

Son culte est avili, ses lois sont profanées.

Dans un cercle brillant de nymphes fortunées,

Entends ce jeune abbé : sophiste bel esprit,

Monsieur fait le procès au Dieu qui le nourrit ;

Monsieur trouve plaisants les feux du purgatoire,

Et, pour mieux amuser son galant auditoire,

Mêle aux tendres propos ses blasphèmes charmants,

Lui prêche de l'amour les doux égarements,

Traite la piété d'aveugle fanatisme,

Et donne, en se jouant, des leçons d'athéisme.

Voilà donc, cher ami, cet âge si vanté. Ce siècle heureux des mœurs et de l'humanité : A peine des vertus l'apparence nous reste. Mais, détournant les yeux d'un tableau si funeste. Eclairés par le goût, envisageons les arts. Quel désordre nouveau se montre à nos regards ! De nos pères fameux les ombres insultées ; Comme un joug importun, les règles rejetées; Les genres opposés bizarrement unis ; La nature, le vrai, de nos livres bannis ; L'n désir forcené d'inventer et d'instruire; D'ignorants écrivains, jamais las de produire ; Des brigues, des partis l'un à l'autre odieu.x : Le Parnasse idolâtre adorant de faux dieux : Tout me dit que des arts la splendeur est ternie.

Fille de la Peinture, et sœur de l'Harmonie, Jadis la Poésie, en ses pompeux accords. Osant même au néant prêter une âme, un corps, Egayoit la raison de riantes images ; Cachoit de la vertu les préceptes sauvages Sous le voile enchanteur d'aimables fictions;

Audacieuse et sage en ses expressions,

Pour cadencer un vers qui dans l'âme s'imprime,

Sans appauvrir l'idée, enrichissoit la rime ;

S'ouvroit par notre oreille un chemin vers nos coeurs,

Et nous divertissoit, pour nous rendre meilleurs.

Maudit soit à jamais le pointilleux sophiste

Qui le premier nous dit en prose d'algébriste :

Vains rimeurs, écoutez mes ordres absolus;

Pour plaire à ma raison, pensez, ne peignez plus.

Dès lors la poésie a vu sa décadence;

Infidèle à la rime, au sens, à la cadence.

Le compas à la main, elle va dissertant;

Apollon sans pinceaux n'est plus qu'un lourd pédant.

C'étoit peu que, changée en bizarre furie,

Melpomène étalât sur la scène flétrie

Des romans fort touchants, car à peine l'auteur

Pour emporter les morts laisse vivre un acteur;

Que, soigneux d'évoquer des revenants affables,

Prodigue de combats, de marches admirables.

Tout poëte moderne, avec pompe assommant.

Fît d'une tragédie un opéra charmant :

La muse de Sophocle, en robe doctorale,

Sur des tréteaux sanglants professe la morale.

Là^ souvent un sauvage, orateur apprêté,

Aussi bien qu'Arouet, parle d'humanité;

Là, des Turcs amoureux, soupirant des maximes,

Débitent galamment Sénèque mis en rimes ;

Alzire au désespoir, mais pleine de raison.

En invoquant la mort, commente le Phédon;

Pour expirer en forme, un roi, par bienséance,

Doit exhaler son âme avec une sentence;

Satires. 23

Et chaque personnage au théâtre produit, Héros toujours soufflé par l'auteur qui le suit, Fût-il Scythe ou Chinois, dans un traité sans titre, Interroge par signe, ou répond par chapitre. Thalie a de sa sœur partagé les revers : Peindre les moeurs du temps est l'objet de ses vers ; Mais, lasse d'un emploi que le goût lui confie, Apôtre larmoyant de la philosophie.

Elle fuit la gaîté qui doit suivre ses pas, Et d'un masque tragique enlaidit ses appas. Tantôt c'est un rimeur, dont la muse étourdie, Dans un conte ennobli du nom de comédie. Passe, en dépit du goût, du touchant au bouffon. Et marie une farce avec un long sermon; Tantôt un possédé, dont le démon terrible Pleure éternellemeni dans un drame risible. Que dis-je? oser blâmer un drame, un drame enfin ! La comédie est belle, et le drame est divin. Pour moi, j'y goûte fort, car j'aime la nature. Ces héros villageois, beaux esprits sous la bure; \Ét j'approuve l'auteur de ces drames diserts, Qui ne s'abaisse point jusqu'à parler en vers : Un vers coûte à polir, et le travail nous pèse ; Mais en prose du moins on est sot à son aise *. Partout le même ton ; chaque muse en ses chants, Aux dépens du vrai goût, fait la guerre aux méchants : Le plus lourd chansonnier de l'Opéra-Comique Prête à son Apollon un air philosophique,

I. Ce fui Diderot qui le premier proposa le drame en prose. Vinrent ensuite Beaumarchais et Mercier le dramaturge.

24 Poésies de Gilbert.

Et des vers sont charmants, pourvu qu'ils soient moraux.

y^ Mais, de la poésie usurpant les pinceaux, L'éloquence aujourd'hui, prodigue en métaphores, Avec un air penseur enfle des riens sonores. Que d'orateurs guindés, dans un discours savant, Se tourmentent sans fin pour enfanter du vent ! Dans un livre où Thomas rêve, comme en extase'. Je cherche un peu de sens et vois beaucoup d'emphase.

'Un plaisant, des dévots Zoïle envenimé. Qui nous vend par essais le mensonge imprimé', Des oppresseurs fameux développant les trames, Met, pour mieux l'ennoblir, l'histoire en épigrammes. Chaque genre varie au gré des écrivains, Et ne connoit de lois que leurs caprices vains.

Sans doute le respect des antiques modèles Eût au vrai ramené les muses infidèles; Eux seuls de la nature imitateurs constants. Toujours lus avec fruit, sont beaux dans tous les temps; Heureux qui, jeune encore, a senti leur mérite ! Même en les surpassant, il faut qu'on les imite : Mais les sages du jour, ou de fiers novateurs. De leur goût dépravé partisans corrupteurs, Ne pouvant les atteindre, ont dégradé leurs maîtres; Et flatteurs des pédants flétris par nos ancêtres, O de la sympathie inévitable effet !

Ils vengent les Cotins des affronts du sifflet. / Voltaire en soit loué ! chacun sait au Parnasse

1. Ici Gilbert fait allusion à VEssai sur le caractère, les mœurs et l'esprit des femmes, qui parut en 1772.

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