‹ Poésies diverses; Coups d'aile et coups de becChapitre 12 sur 91 · LA N'EIGE ET LA PLUIE · texte numérisé non relu

LA N'EIGE ET LA PLUIE

— Que faisiez-vous au temps chaud ?

Dit-elle à cette écœurante.

^Jour et nuit, sur tout venant, Je tombais, ne vous déplaise,

Vous tombiez? J"en suis fort aise ;

Eh ! bien ; ibndez maintenant.

LA CYRIADE

POEME HEROÏ-COMIQUE

Je chante les exploits d'un ministre pervers

Qui résolut un jour d'étonner l'Univers,

Et, transportant ici ses remords de conscie nce.

Vint crier aux badauds : " Admirez ma science.

" Je suis le professeur, le savant mag ister ;

" J'ai parcouru Boston, Marlboro, Worceste r.

" L'Institut m'a chassé, mais j'aurai ma revanche :

" Le Netos de Fall River m'a donné carte blanche,

" Et, pendant les loisirs de mon professorat,

*' Je prends tous les crétins sous mon protectorat.

* Cette satire à mis fin h une violente polémique entre l'auteur et M. C)T, ministre ])rotestant et professeur de français aux Etats-Unis. Afin de prouver h l'auteur que les écoles canadiennes ne valaient rien, M. Cyr avait trouvé moyen d'atfermer une des quatn> images d'un journal imblié en anglais. N'ayant pas eu le dessus dans la discussion qui s'était engagée, il résolut de dénoncer l'auteur comme déserteur do l'armée régulière des Etats-Unis.

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" Gare à V Indépendant * ; malheur à qui discute " Ce que j'ose affirmer.

Ceux que je persécute " Soutiennent que je suis un mauvais garnement, " Un triste sire enfin. Mon organe, qui ment " A ravir, est nommé Bulletin du Dimanche ; '' (Un sale déversoir où m'a bile s'épanche), " J'ai tué le Semeur et le Républicain, " J'ai flagorné l'Anglais, flatté l'Américain, " Je leur dis que les fils de la Nouvelle- France " Sont tous des ignorants. Or, en fait d'ignorance, " Tout homme qui m'a lu sait que je m'y connais ; " J'en ai souvent donné la preuve aux Bostonnais.

" Donc, je viens devant vous, ô vilo multitude,

" Vous offrir les trésors de ma sollicitude.

" Vous êtes, croyez-moi, de fieflfés ignorants,

" Vils esclaves courbés sous le joug des tyrans.

" Paroisse d'insurgés, Notre-Dame de Lourdes,

" Abandonne tes chefs pour avaler mes bourdes.

" C'est à tort que tu veux un curé canadien :

" De la religion, moi, l'unique gardien,

" Je puis t'otfrir le choix entre quatre ou cinq sectes,

* L'auteur était alors rédacteur de l'Indépendant de Fall Kiver.

" Organiser chez toi de fréquentes collectes, " Entreprendre à forfait ton salut éternel, " Ou te faire un sermon obscui*, sempiternel. " En attendant, souscris à mon quart de gazette, " Organe insignifiant d'ime vielle mazette, " Un journal transcendant, plein d'érudition, " Capable de sauver la Constitution.

'' Et vous, les gros bonnets de notre politique,

" Vous, les chefs canadiens, patronnez ma boutique.

" Si je vous vois encor lire V Indépendant,

" Je lance contre vous mon sarcasme mordant.

" Voilà bientôt trente ans que j'écris des sottises

" Et vous ne voulez pas lire mes balourdises ?

*' Vous ralliez les gens, vous fondez un journal I

" Et ce n'est pas pour moi ? 0 tourment infernal !

" C'est un franc Canadien qui rédige la feuille,

'• Lorsque, depuis des mois, dans l'ombre je recueille

" Tous mes anciens clichés pour redire aux lecteurs :

" Chapeau bas ; je suis Cyr, le roi des radoteurs !

" On Fait que mes écrits sont durs pour la mâchoire : " On bâille, en me lisant, d'une façon notoire : " Jadis tous mes lecteurs s'éveillaient écloppés ; " Ils n'en mouraieiUpas toita^mais tous étaient ffappés. " Et si, par vos dédains, vous soulevez mon ire, '' Tremblez : des imprudents se risquent à me lire,

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" Ils s'affaissent bientôt, vaincus par le sommeil ;

" Leur bouche s'ouvre, on voit leur râtelier vermeil

" Se décrocher soudain, des profondeurs du gouffre ;

" Il se met en travers et le malade souffre ;

" Chaque abonné devient précipice béant

" Et, tombant dans sa bouche, y trouve le néant.

" Cette fin si tragique est déjà bien fréquente,

" Car j'ai des abonnés, j'en ai même cinquante,

" Cinquante gros gaillards qui se sont avalés,

" Et ces individus n'étaient pas déballés. *

" Ce n'est pas merveilleux ; moi-même je m'avale,

" Tout aussi prestement qu'au besoin je m'emballe.

" Lorsque je disparais, faut pas désespérer :

'• C'est que je suis, hélas ! très dur à digérer,

" Mais je reviens baver sur les bons patriotes."

Quelqu'un lui répondit : " Bonhomme, tu radotes :

" A ton aise tu peux, si tu veux, t'avaler,

'• Mais nul de tes pareils ne peut nous ravaler.

" Pourquoi venir ici nous offrir tes lumières ?

" Les maîtres, dont tu suis les quatre ou cinq bannières,

•' Pour toi se montrent-ils donc froids, indifférents,

" Que tu gardes cela pour nous, les ignorants ?

" Ah! tu soutiens partout que nous sommes des cuistres!

" Quand nous aurons besoin de pions ou de ministres.

• M. Cyr reprochait h l'auteur d'être tout frais déballé aux Etats-Unis.

" Nous ne les prendrons pas parmi les pervertis

" Qui, dans leur sot orgueuil, nous traitent d'abrutis.

Alors il se sentit pris d'une fureur noire :

** Quoi, vous ne voulez pas déchiffrer mon grimoire !

" Mon journal va crever, Bourgeon m'a planté là, (*)

*' C'était mon seul appui ; lorsqu'il me rappela

" Qu'il lui fallait gagner un peu d'argent pour vivre.

" Je lui répondis : Zut — Je n'avais que du cuivre,

'' Je le gardai pour moi. Bourgeon dût mendier.

" Puis, à \ Indépendant, pour me répudier,

" Il écrivit deux mots, lui racontant la chose,

" Qui fait que mon humeur, toujours un peu morose,

" Est aujourd'hui maussade au suprême degré.

" Ainsi, pendant deux mois, j ai menti, dénigré

" Tout ce qui parmi vous porte un nom respectable :

" Et vous ne trouvez jjas mon journal acceptable !

" Moi, j'aimais ce chiffon que nul ne voulait voir.

" Depuis qu'il est tombé, j'ai cru m'apercevoir

" Que j'avais trop mêlé les deux littératures,

'• L'anglais et le français.

Quand tu lis tes ratures.

" Me disait quelquefois le marquis de Bourgeon, * " J'enrage. A-ton jamais vu pareil badigeon ? " Où prends-tu le crottin qui toube de ta plume ?

* Bourgcou était uu typographe frauçais qui se faisait ]>nsscr i)Our marc^uis.

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^' Et moi je répondais : C'est mon œuvre posthume,

" Ça sent le corrompu, car je me suis tué

" Dans l'estime des gens qui souvent mont hué.

" Au moral je suis mort et je sens la charogne.

" Quand je songe à cela, vois-tu, je me renfrogne,

" J'appelle à mon secours ma putréfaction

'' Et j'empeste les airs de mon infection.

" Il ne répondait pas, estimant qu'à tont prendre,

'' On peut sentir parfois ce qu'on ne peut comprendre.

" Il faisait son travail et ne recevait rien :

" Pour le récompenser, je lui voulais du bien. (**)

" Si ma protection eut poursuivi cet homme,

'' 11 serait mort de fai m en deux mois, mais, en somme

" C'était un bon garçon, qui m'a quitté trop tôt,

" Emportant son riflard et son vieux paletot.

" Du fougueux Bulletin, voyons ce qu'il me reste : " Mon habit, mon chapeau, ma culotte, ma veste, " Les journaux renvoyés par plus d'un abonné, " {Un seul le conservait ; ce fidèle allié né *' Mourut disolement dans ma fameuse école), " Ma plume, mes ciseaux et mon vieux pot à colle. " Avec ces chers objets, reliques du passé, " Puisque le Ihdletin est dûment trépassé,

C'était du moius ce que M. Cyr disait dans sou journal.

" Enfermons-nous chez moi pour y tramer dans l'ombre

" Quelque hideux projet,queIque complot bien sombre.

" Je ne suis pas du tout ce qu'on nomme un richard,

" Mais j'ai tout ce qu'il faut pour faire un bon mouchard.

" Pourtant, lorsqu'à Boston, je dénonçais naguère

" Des hommes respectés, on ne m'écoutait guère.

" Mais un certain roman parle d'un déserteur, *

" Je m'en vais l'emprunter pour dénoncer l'auteur.

" Puis, j'écrirai ces mots: — Je veux qu'on me délivre

" D'un certain écrivain, lequel a fait un livre

" Qui parle d'un Leduc, ancien soldat, dit-on,

" Absent depuis vingt ans. Voyez à Washington

" Si vous ne trouvez pas son nom dans les régi très.

" Je puis vous le livrer. Il écrit des épitres

" Qui respectent fort peu vos zélés délateurs.

" J'espère qu'on fusille encor les déserteurs.

" Arrêtez celui-là. Voyez-vous, ça me vexe :

•' Il vous fait des écrits qui me rendent perplexe.

" Il se nomme Tremblay, Duroc ou bien Leduc ;

" Un jour à son sergent il a dit : Bonjour Luc.

" Puis il s'en est allé, comme cela, sans rire.

*• Encor, s'il promettait de ne jamais écrire

" Un seul mot contre moi quand je veux l'insulter,

'* Je me chargerais seul de le persécuter.

" Mais c'est qu'il se défend comme un vrai militaire,

• Un Revenant publié par l'auteur, livre que M. Cyr avait emprunté dans l'espoir d'y trouver quelque chose de compromettant contre sou adverwiire.

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" J'espérais tout d'abord que je le ferais taire

" Rien qu'en le menaçant, je t'en fiche, ah ben, oui !

'' Plus je l'ai menacé plus il s'est réjoui j

•' Et voilà son journal qui prend de l'importance,

" Le public applaudit chaque fois qu'on me tance.

'' J'ai beau mentir, pester, jurer, calomnier,

'■ Je ne puis dire un mot quil ne puisse nier.

'' Fusillez-moi donc ça, je vous en prie en grâce,

" Puisque ma vigilance a retrouvé sa trace,

" Vous pourrez le saisir sans trop vous déranger

" Et jeter au mouchard un bon os à ranger.'

Ce qui tut dit nu lait. Notre homme, en sa colère, Ecrivit sou rapport : — " Va te faire lanlaire ! ' Répondit Uncle Sam, " Au diable les espions, '' Lestraîtres, lessanscœursjlesmouchardset les pions.

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