A MONSIEUR MONTAUDOUIN DE LA TOUCHE
UE les humains du premier âge î Vivoient contents et fortunés I A de vrais plaisirs destinés Leurs jours s'écouloient sans nuage.
La douce médiocrité, La modeste frugalité, Des feux Tinnocent badinage S'employoient de concert à leur félicité.
Du nom de siècle d'or, dans l'antique langage,
Cet heureux temps fut honoré ; Non pas que ce métal y fût considéré :
38 DesforgeS'Maillard.
C'est que les mœurs, sans alliage, Faisoient consister leur beauté.
Comme Tor, dans la pureté.
Ils n'avoient ni palais, ni pompeux équipage. La justice n'étoit que la simple équité.
Sans art et sans apprentissage.
Les suppôts de Thémis n'avoient point inventé Ces mots prodigieux dont l'obscur étalage
Embarrasse la vérité.
On ne reconnoissoit charge ni dignité :
Dans les rangs, entre humains, il n'étoit point d'étage ; Leurs idées se bomoient au terrain dont les dieux
Leur faisoient un juste partage.
Du luxe séduisant Féclat pernicieux N'avoit point jusqu'alors pris le cœur par les yeux. De tant de mets malsains le divers assemblage N'ofiroit point à leur goût d'homicides appas.
Des bois voisins le fruit sauvage.
Un peu de lait et de fromage
Composoient leurs humbles repas.
Le miel, dont les ruisseaux serpentoient sous Tombrage
Ne confondoit pas sa douceur
Avec le bachique breuvage, £t des habits l'industrieux ouvrage N'empruntoit point de Tyr l'étrangère couleur.
La terre offroit au voyageur Un lit de verdure au passage.
Pour y dormir à la fraîcheur.
Pour éteindre la soif, sur son charmant rivage,
Un fleuve étaloit sa liqueur :
Pour garantir de la chaleur.
Un arbre étendoît son feuillage. Daphné, se destinant à l'emploi du ménage, Ne mettoit point son cœur et ses appas à prix. Entre elle et son berger, de ses charmes épris,
L'Amour, sans vouloir d'autre gage,
Sans examen du parentage,
Dressoit le contrat; et les ris, Les grâces et les jeux signoient au mariage.
Le nautonier, malgré l'orage.
Ne fendoit point encor le vaste sein des mers. Le marchand, qu'aujourd'hui le gain sordide engage
A p^ourir tout l'univers.
Craignant alors les flots amers.
Ne s'exposoit point au naufrage .
Les clairons, les tambours n'ébranloient point les airs ;
La haine au funeste visage,
La fureur à l'œil irrité,
La guerre au bras ensanglanté,
Ces cruels auteurs du carnage, Ne s'étoient point encor échappés de l'enfer.
On n'avoit point encor l'usage
De donner des ailes au fer :
Il ne servoit qu'au labourage,
£t l'homme sociable et sage, J>e la nature en lui sentant l'étroit lien.
Perçant le flanc d'un autre eût cru percer le sien. Au reste, qui d'entre eux, des transports de la mge
Soudain se laissant enflammer.
4D DesforgeS'Maillard,
Eût le premier conçu le dessein de s'armer ?
Le meurtre, monstre né de Favide pillage , Du fantôme d'honneur et du libertinage, Eût été détesté, s'il eût été connu.
Chacun suivoit sans crainte un penchant ingénu : Et pouvoit-on enfin redouter quelque outrage Sous les ailes de la vertu ?
Ah ! siècle pervers I que n'es-tu De ce siècle innocent la plus parfaite image ! Le sordide intérêt, frère du brigandage, Dans les cœurs corrompus a mis un germe afireux. L'ardente soif du gain fait un plus grand ravage Que l'Etna vomissant un déluge de feux.
A l'or on rend partout hommage.
Enfin, les avares mortels, A Plutus dans leur âme élèvent des autels.
Ah ! qui fut le premier, qui pour notre dommage
Barbarement of&cieux.
Creusa la terre avec courage Pour tirer les métaux qui se cachoient aux yeux.
Et tria sur les bords du Tage Les sablons d'or qu'il roule en son sein radieux? *
C'est ce métal trop précieux Qui change en jours de fer les beaux jours de cet âge Qu'on n'eût point nommé <tor si nos sobres aïeux En avoient comme nous recherché l'esclavage.
Ah I qui fut le premier l'humain ambitieux Qui, dans les maux publics trouvant son avantage. Vit briller, et bientôt fit voir aux curieux X^ feu des diamants, ces biens contagieux?
Podties diverses.
Ami du bon vieux temp^ je vous dois sa peinture A vous de qui la foi, si constante et si pure. Dans ce siècle infidèle est un rare trésor ; A vous de qui l'esprit si brillant et si juste Sait assembler le goût du beau règne d'Auguste Avec les mœurs de l'âge d'or.