‹ Poésies diverses de Gilbert avec une notice bio-bibliographiqueChapitre 1 sur 51 · ET LES ŒUVRES DE GILBERT · texte numérisé non relu

ET LES ŒUVRES DE GILBERT

„ K politique aura, pendant de longues 5 SJ années, dirigé Us affaires de son pays c beaucoup de circonspection et de sagesse ; un giniral aura vingt fois honorablement conduit son armie, hii- ' tant le combat quand le succis rie lui payait point profitable ou sûr, n'ayant en vue que le rétablissement de la paix par la banne guerre, pouvant se glorifier d'une suite d'avantages so- Udes et de belles actions. L'un et f autre n'obtiendront pourtant qu'une renomntii sans Iclat, mesurée comme leurs caractères et tempérée comme leur génie. Qu'un autre poim^ue, au contraire, porte uns de ces lois reten-

II Notice sur la

vie

tissantes qui changent le cours des événements, quelque^ fois la physionomie du monde, quHlprononce un discours, un seul, dans uru grande occasion populaire, tel discours de Mirabeau, par exemple, si Von veut supposer que ce prince des orateurs n'ait parlé qu'une fois et soit mort le lendemain; qu'un autre général saisisse le drapeau du pont cVArcole, — ceux-ci auront violé la victoire; ils connaîtront mieux que les « succès d'estime >, que la ghire sourde et du second degré. Leur mémoire est immortelle. Dansles-lettres, il n'en va pas différemment; il n'y a pas plus de justice, et dest la même loi. Le bon écrivain met au jour uru longue série de volumes sérieux et bien travaillés, et souvent il n'a point creusé sa trace. Un autre a rencontré, parmi beaucoup de scories, un diamant; il a fait une trouvaille, et l'inspiration d'un moment lui a fourni le <chrf-(f oeuvre i^. Si court qu'il soit, c'est assez. Le poète est désormais des rois de l'espace et du temps,

Gilbert, mourant, a fait quarante vers qui vivront autant que la langue française ; et cet admirable instrument du génie de la race moderne littéraire par excellence est heureusement encore bien trempé. Beaucoup de petits et de gros compagnons s'occupent à lémotisser; bien qu'ils s'y ingénient avec toute V ardeur d'une passion malhonnête et d'un mystérieux intérêt, ne nous en soucions pas outre mesure. Sourions à la littérature prétendue nouvelle; soyons indulgents à ces boursouflés, et ne jetons point des anathèmes inutiles à leur façon iroquoise; ces débats ne sont pas terminés, la fin en sera bonne. Le dernier mot demeurera, cette fois encore, à ceux qui écrivent en français.

et les œuvres de Gilbert. m

La mémoire de Gilbert est doublement ineffaçable, car à son titre dé gloire une légende de tristesse et de mi* sère est attachée.

Au banquet de la vie, infortuné convive, J'apparus un jour et je meurs.

Le public croit et ne voudrait point cesser de croire qu'à ce banquet la place du poète fut, en effet, un peu moins que le bas bout; même que le dessous de la table, avec le droit de recueillir les miettes, — quelque chose enfin cC aussi maigrement illusoire que la permission accordée à je ne sais plus quel philosophe antique de venir au soupirail de la cuisine des riches retirer la fumée des sauces et V odeur des mets. Ce fantôme d'aliments suffisait à ce pauvre hère qui était un sage, Gilbert ne devait pas s'en contenter, étant rêveur, point philosophe, La détresse le rendit fou; dans sa folie, il avala la clef ^une cassette oie ses manuscrits étaient renfermés. Transporté à V Hôtel-Dieu, il y recouvra une lueur de raison qui lui permit de cotnposer ce morceau sublime : fOde imitée de quelques psaumes : puis il mourut. Voilà cette légende que la pitié de plusieurs générations a consacrée, que, dans leur fureur de recherches et de redressements, des érudits ont détruite. Seulement il arrive que tous les écoliers et toutes lès écoliéres de France continuent d^ apprendre ces beaux vers; que, devenus grands, ils ne lisent point les travaux des redresseurs, et que ce conte touchant, si c'est un conte, se perpétue avec les rimes.

Les érùdits ont peut-être toujours tort déporter d'à-

IV Notice sur la vie

bord leur loupe, ensuite d'appesantir leur plume sur les choses de sentiment. Pourtant la vérité a ses droits. Elle est ici passablement difficile à démêler, et n'en doit paraître que plus précieuse à établir. Les Souvenirs de la marquise de Créquy sont le principal document qui contredise la misère du poète, mais leur authenticité a été contestée quelquefois, J'avoue que si on doit les en croire, l'infortune de Gilbert change de couleur : cette pauvreté poignante devient une médiocrité dorée dont se trouveraient plus que satisfaits bien des fils de familles bourgeoises venus à Paris pour y chercher la fortune des lettres. On sait qu'elle est fugitive. Suivant M"^^ de Créquy, Gilbert réunissait, à la fin de sa courte vie, des sources diverses de revenu qui ne composaient pas un total de moins de 2,200 livres.

Or nous sommes en lyj^.La valeur de l'argent et le prix des objets nécessaires à la vie ayant suivi depuis un siècle une marche ascensionnelle, aussi flatteuse pour les développements de l'offre et de la demande et pour les progrès de la civilisation que parfaitement incommode aux pauvres civilisés, on peut dire que la situation de Gilbert eût été celle, ou à peu près, d'un homme de nos jours qui posséderait huit mille livres de rente. Si l'offre et la demande continuent d'aller dn même train, ce sera l'indigence avant V expiration d'un autre siècle; pour un travailleur sans famille, c'est encore la liberté; il y a cent ans, c'était mieux que l'aisance. Voici comment M^^ de Créquy dresse les comptes du poète :

Sur la cassette royale, 800 livres de pension; sur le Mercure de France, 100 écus ; sur la caisse épisccpale des économats, 500 livres; au 1^^ janvier, comme

et les œuvres de Gilbert, v

don d'ètrennes, sur la cassette particulière de Mesdanus de France, filles de Louis XV, 600 livres. C'est bien un total de 2,too livres; V addition est aisée.

Encore, n'est-ce pas tout : Jf"»* de Crèquy, dans son impatience d^ entendre sans cesse attribuer la mort du poète à la misère, en donne la véritable cause : une chute de cheval qu'il aurait faite en compagnie de deux jeunes Anglais, ses élèves. Il aurait donc ajouté à son revenu le prix de ces leçons. Enfin, dès que cet accident fut connu, le ministre de la maison du roi lui aurait envoyé 50 louis. — De nos jours, la bienfaisance de l'État se manifeste encore, en des cas pareils, envers les gens de lettres peu fortunés. Le secours, ordinairemetit, arrive trop tard; il sert, du moins, aux funérailles. Si ce n'est pas un soulagement pour le mort, c'en est un pour les vivantSf et une satisfaction pour la décence.

Au demeurant, cette marquise de Créquy donne de bonnes preuves de ses dires, qui sont presque des médisances; je les ferai connaître tout à l'heure» En revanche, on peut remarquer à ce sujet, chez les ennemis que Gilbert s'était faits par les violences de sa plume, un concert de discrétion bien étrange. Le plus acre, et il faut bien le dire, le plus vil, car celui-là apporte toujours dajts ses rancunes, comtne dans ses autres sentiments, beaucoup de bassesse, La Harpe, a écrit seulement que le poète avait vécu « du pain de l'archevêque et du vin de maître Fréron »/ rien déplus. Tous devaient connaître ces pensions servies à Gilbert; quelques-uns les ont enviées peut-être, ils n'en soufflent mot et s'accordent, au contraire^ à représenter sa mort comme la suite d^uru folie causée par

r excès de l'orgueil et les tourments d'une indigence que

VI Notice sur la vie

son mauvais caractère et ses attentats contre les maîtres du jour avaient, d'ailleurs, bien méritée.

Le parti des philosophes avait sans doute quelque intérêt à laisser croire que le parti des dévots laissait généreusement fnourir de faim les imprudents qui le servaient. Leurs adversaires n* auraient pas eu plus de bonne foi peut-être; — ce doute que j exprime est pour honorer les partis. C'est ici une étude courtoise,

Gilbert, quand il mourut, en 1780^ n'avait pas trente ans. Il était né en 175 1 à Fontenay-le-Château, près de Remiremont, de parents placés dans une condition fort médiocre^ mais pourvtis de l'ambition ordinaire à ces petits bourgeois de campagne, car ils cr^re?lt qu'une éducation littéraire serait un honneur pour leur fils, et ils ne se demandèrent point si ce serait une ressource. Le jeune homme fut mis au collège de Dôle; c'était une maison ecclésiastique, il n'y en avait guère de laïques en ce temps-là. Ses professeurs ne l'aimèrent point et tu crurent pas en lui, Charles Nodier, à qui l'on doit l'édition la plus récente de ses œuvres (1840), raconte qu'un de ces maîtres de Dôle, grand bonhomme ritneur, se vantait d'avoir fait des poètes de tous ses principaux élèves — « «« certain Gilbert excepté ».

Le jeune homme, ses études terminées, fut envoyé à Nancy ; c'était un centre littéraire, avec de petits airs de capitale. En 1769^ il y habitait, dans la rue des Dominicains, une chambrette d'oii il ne sortait guère que le soir, après l'étude, pour se rendre aux réceptions d'un comte de Lupcourt, On s'y livrait au jeu des énigmes, et l'on y faisait des bouts rimes, on cherchait ensuite les anagrammes; quelqu'un en trouva une assez sinistre.

et les œuvres de Gilbert, vu

un jour, dans des mots proposés par Gilbert /Tu mourras fou.

En 1770^ le poète use un peu lègèrenunt le bon l'onloir if un autre Mécène lorrain , M, Darbès, ancien secrétaire intime du roi Stanislas, Ce personnage important lui fournit un emploi de 1,200 livres; Gilbert le refuse. Il fait un cours public de littérature à r hôtel de ville de Nancy, Les auditeurs étaient clairsemés; un soir, pourtant, ils arrivent en foule. Surprise délicieuse pour l'orateur; mais bientôt tout s'explique. Impatienté d'entendre parler de choses qu'il ne comprend pas, un homme si est levé dans l'assistance : Est-ce que vous n'allez pas montrer les figures? — Dans la salle à côté, un montreur défigures de cire s'était établi, et tous ces prétendus amateurs de poésie s'étaient trompés de porte. Cet accident confirma Gilbert dans la pensée, qu'il nourrissait depuis longtemps déjà, de quitter Nancy, petit théâtre pour ses talents. Il les avait éprouvés par quelqtus morceaux de poésie et mêtne par des travaux plus étendus, un roman, par exemple : les Familles de Darius et d'Éridame ou Statira et Cimestris, histoire persane, imprimé à la Haye en cette même année 1770; l'épreuve, naturellement, lui paraissait sati^aisante. Ce roman n'a reparu dans aucune des éditions de ses œuvres; quant à ses poésies, au contraire, il les réunit en un petit volume, sous ce titre : Début poétique.

Vers ce temps, la nouvelle dauphine Marie- Antoinette passa par Nancy : on la conduisait à Versailles. Gilbert composa un épithalame qu'il eut l'honneur de réciter devant cette grande princesse. Marie- Antoinette mit à le féliciter toutes ses grâces qui étaient vives. Les sourires de

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cette enfant auguste parurent au pauvre rvneur comnic une source charmafite de lumière qui éclairait sa destinée. Ses parents étaient morts/ rien ne le retenait plus en Lorraine; son génie V appelait à Paris, Il n'y serait point isolé et sans appui jet d'abord, il saurait bien réveiller dans la mémoire de la future reine de France l'heureuse impression de Vèpithalame; d'ailleurs, il aurait pour lui d'autres puissances que les personnes royales; il emportait une recommandation pour d'Aletnbert,

Ce célèbre personnage promit sa puissante assistance et fu la fournit point. Il avait parlé d'un enfant de qualité dont le nouveau venu pourrait être le précepteur. Gilbert, ravi, s* en alla plein d* espérance. On ne le rappelait point, il vint aux nouvelles et apprit que V enfant était décidément trop jeune; on reconduisait. Mauvais début avec les philosophes. Le poète se tourna peut-être un peu trop tôt vers leurs adversaires, qui parlaient moins d'humanité, qui, d'ailleurs, n'en avaient pas beaucoup davantage. Fréron l'accueillit bien; il déplut à Palissot, qui devina peutêtre le satirique en ce jeune postulant, et qui, lui-même, prétendait à la satire. Pour la froideur naturelle des sefitiments et du cœur, Palissot, au reste, ne le cédait en rien à d'Alembert. Enfin, Gilbert, il faut bien V avouer, n'avait pas un heureux visage. En tête de plusieurs éditions de ses oeuvres, on voit de ces portraits de convention qui ne font pas connaître le modèle; mais un de ses biographes nous dit qu'il avait les traits bien formés, le nez droit, la bouche petite et volontiers ironique, de fort grands yeux sous des sourcils épais, le front haut, creusé en son milieu. Tout cela n'est point laid ; seulenunt de certaines miius farouches gâtaient une physionomie assez

et les œuvres de Gilbert. ix

frappante» Les inquiétudes de Gilbert se lisaient apparemment sur sa figure; elles étaient bien naturelles, s*il est vrai qu'il n'avait apporté de Lorraine d^ autres ressources que ses vers, et s'il ne voyait alors qu'une chance de commencer sa fortune, chance fragile et trompeuse : le concours académique.

L' Académie française, en ce temps-là, n'était pas plus qu'à présent un jury impeccable. Elle trouvait, comme aujourd'hui, des détracteurs, apparemtnent intéressés, qui lui reprochaient de ne point porter ordinairement des jugements libres. « L'esprit départi, disaient-ils, a infecté toute la littérature. T^ Z^s philosophes dominaient l'assemblée; ils n'avaient pas reconnu pour un des leurs cet inspiré de Lorraine, fraîchement débarqué dans Paris. Gilbert, pourtant, se flattait de vaincre tous les mauvais vouloirs; il connaissait peut-être le mot du vieux La Fare à Jean-Baptiste Rousseau, dont il voulait être Vémule : Dieu vous protégera, car vous faites bien les vers. — LHeu n'intervint pas en faveur du candidat de 1772. Gilbert échoua même deux fois avec son Poète malheureux, une élégie ou une épître, et avec son ode du Jugement dernier. De là, les ressentiments qui décidèrent de la tournure de sa vie et peut-être de la rapidité de sa mort. Il les exprima tout de suite avec une âcreté qui eût paru quelquefois plaisante, si elle n'eût toujours été sincère, qui, certainement, était périlleuse, et qui effraya ceux mêmes qui jouissaient de ces violences à r adresse des philosophes. On lui disait doucement : Cest peut-être aller un peu loin que d'attaquer la supériorité de Voltaire! — D'Arnaud, dont il obtint qîulque amitié, l'avertissait « que la satire empoisonnerait sa vie^; d'autres personnes plus pratiques.

XII Notice sur la

vie

faisaient les réputations; mais il ne se pouvait plus maîtriser. Dans le Poète malheureux, il s'était bien, comme il le dit, peint lui-même. La crainte de Vindigerue et r impatience de la renommée le dévoraient.

Il n'est qu'un vrai malheur, c'est de viATe ignoré.

Le pauvre garçon s'était itnaginé sans doute, tandis qu'il cheminait sur la route de la Lorraine à Paris, que le soleil de gloire se levait pour lui, là-bas, dans la grande ville; ses illusions n'avaient pas été différentes de celles qui, dans tous les temps et dans tous les pays, ont mené à mal tant d'aspirants à la fortune littéraire; mais la déception entrait ici dans un cœur plus fier et plus sombre. La pauvreté lui causait autant d'humiliation qu'elle lui imposait de souffrances.

Malheur à ceux dont je suis né !

Père aveugle et barbare ! impitoyable mère !

Pauvres, vous fallait-il mettre au jour un enfant, Qui n'héritât de vous qu'une affreuse indigence ? . £ncor si vous m'eussiez laissé votre ignorance, J'aurais vécu paisible en cultivant mon champ.

C'est de ce dernier vers que Nodier s'est inspiré pour dire « que les parents de Gilbert pouvaient faire de leur fils un ouvrier qui aurait vécu paisible encore du travail de ses mains et joui dune douce obscurité à Vabri de la haine et de l'envie ». Ces bonnes gens le pouvaient sans doute; d'autres, avant Nodier, avaient pris leurs ombres à parti et leur avaient fait la même leçon, vraiment un peu tardive. L édition de iS2$, la meilleure jusqu'à présent, des œuvres du poète, contient à ce sujet une réflexion

et les œuvres de Gilbert. xiii

assez judicieuse •' « Si l'on avait fait de Gilbert un ouvrier, dit r annotateur, oit seraient ses deux satires et son ode immortelle f »

Tel que Gilbert nous apparaît^ nous devons même croire que, si les âmes ont quelque ressouvenir des choses de la terre, il n* est pas fâché d^ avoir si peu vécu, puisqu*après tout il vit toujours. Cette ode et ces deux satires sont, en effet, des gages de cette durée; Tune lui a donné un rang élevé parmi les lyriques français, les autres une place intéressante dans l'histoire d'un temps.

« // osa presque seul lutter contre une opinion puissante T>, a écrit Villemain.Les appuis cependant lui vinrent assez promptement : Sabord l'archevêque de Paris, ce Christophe de Beaumont aussi infatigable ennemi des philosophes qtie des jansénistes et du parlement, et encore tout étourdi du coup que lui avait porté la lettre fameuse de ^ean-^acques Rousseau défendant contre lui son Emile; puis Fréron, F abbé de Crillon, l'abbé Grosier qui, de tous ses protecteurs, devint le plus efficace^ car il tenait de fort près à l'archevêque et n'était pas moins bien placé au centre de l'agitation dévote entretenue autour de Mesdames de France, filles du roi. Le poète eut aussi quelqius amitiés particulières, avec d'Arnaud, avec 3f"** de la Verpilière, personne bien située, fort littéraire, et qui portait, comme on le voit, un nom de comédie. C'était la femme du prévôt des marchands de Lyon; elle tenait sahn et donnait à ses invités la primeur des grandes rimes antiphilosophiques de Gilbert, qui lui écrivait : « // me fallait un Mécène, et vous daignez m'en servir.... Ma j'eunesse vous a inté-

XIV Notice sur la vie

ressée et vous m'avez permis d'entrer dans la carrière des lettres sous vos ailes. »

On ne sait point si ces ailes, qui étaient peut-être celles d'une tourterelle surannée, retinrent le poète enserré bien longtemps; Gilbert parait avoir été peu sensible à la passion principale de son âge, qui, au xviii' siècle comme au xix*^ était quelque chose d'à peu près semblable à l'afnour. Il adressa des vers à une demoiselle Rosalie; il s'essaya plus tard à des ritnes voluptueuses dédiées à Dorât Tout cela est un peu bien cherché, et s'il fait avec ce galant compagnon un voyage à Cythère, il est aisé de reconnaître que c'est un voyage intéressé. Ce qui lui plaisait en Dorât, ce n'était point sa muse polissonne, mais la fureur de haine que ce libertin irascible avait vouée à La Harpe. L'explosion en était quotidienne, mais faillit, une fois, tourner à la tragédie : — Qu'il est risible, ce petit homme! avait écrit Dorât. Quand il importune, une chiquenaude en débarrasse. Les amis de La Harpe lui représentèrent qtie cette chiquenaude était un trop grand affront, et qu'il fallait la laver par l'épée. L'agresseur se fnontrait fort disposé à la bataille; l'insulté revint à la patience et ce retour ne lui fit pas de bien dans l'opinion publique. L'Académie profita de l'occasion pour gourmander le critique sur la violence et le mauvais ton qui régnaient ordinairement dans ses écrits. Gilbert, lui, n'avait plus besoin d'occasion pour donner Vassaut à l'objet de la réprimande, et il le donna du même coup aux réprimandeurs. Il avait composé la Diatribe au sujet des prix académiques, et ce morceau contenait des choses plaisantes sur les singulières ambitions et prétentions scientifiques qui travaillent les corps littéraires. Il imagi-

et les œuvres de Gilbert, xv

nait un jeune poète qui, dans son désir déplaire, avait envoyé au concours une épître < Sur la chimie dans ses rapports avec l'éloquence »^ et se croyait bien sûr d'obtenir le prix. Et puis, il en revenait au Poète de La Harpe, pièce couronnée, élucubration c hermaphrodite >, tenant à la fois de l'épopée, de la tragédie et de la satire, parfait modèle enfin de la confusion des genres, — Et voilà, disait-il, comment M, de La Harpe connaît les règles, lui qui € régente par ses extraits la haute et basse littérature ». Tout cela était assez vrai; les jugetnents de La Harpe étaient bien différents de la critique de nos jourSf telle que Sainte-Beuve fa réformée. Rien d'élevé, rien de libre, rien de personnel que les inimitiés et les colères. Pour le reste, c* étaient bien des cours, des leçons; La Harpe, aujourd'hui, nous paraît un pédagogue, et il n'est que trop avéré que ce fut un Zoîle,

D'autres furent déchirés par Gilbert, qui valaient mieux que La Harpe, Diderot, par exemple. Après Vaventure du Jugement dernier, le poète déçu ru devait plus tarir. Il faut dire et redire que s'il montre une indiscrète manie de vengeance, l'iniquité dont il se plaignait avait été criante. Une grande compagnie qui dispose des récompenses et de la renommée se doit de lire avec attention les morceaux proposés à son jugement, oi^ se rentontrent des strophes comme celle-ci :

L'Océan révolté, loin de son lit s'élance, Et de ses flots séditieux.

Court, en grondant, battre les cieux

Tout prêts à le couvrir de leur ruine immense.

C'en est fait : l'Étemel, trop longtemps méprisé. Sort de la nuit profonde

XVI Notice sur la

vie

Où, loin des yeux de rhomme il s'était reposé. Il a paru : c'est lui ; son pied frappe le monde, £t le monde est brisé.

Or Gilbert fut vraiment recevahle à dire que son Jugement dernier avait été écarté sans examen. Le parti dominant tout entier reconnaissait les talents du poète; mais d*ahord, le plus remarquable de ces talents était celui précisément qui manquait aux chantres de V église philosophique, Villemain l'a dit avec autorité, dans son Tableau de la littérature au xviii" siècle, les antiphilosophes ont eu la bonne fortune de retrouver V accent lyrique. On ne pardonna pointa Gilbert cette heureuse et illustre rencontre. Je me hâte d'ajouter qu'il fit tout pour empêcher qu'on ne la lui pardonnât. Rien de plus curieux que d'observer le sentiment que les philosophes éprouvèrent, quand parut la première satire. Ce fut d'abord une grande surprise de voir ce jeune homme donner tête baissée contre des puissances si solidement établies sur l'opinion, quand les puissances ordinaires ou légitimes, fondées sur des traditions rompues et des droits ébranlés^ croulaient de toutes parts. Eh quoi! le premier venu leur faisait de si cruelles leçons à eux, qui étaient les meilleurs amis des souveraifis étrangers et que redoutait le roi de France/ Ils savaient bien que, depuis quelque temps, il se préparait contre eux quelque chose, Fréron, l'abbé de Grillon, et cet abbé Gr osier, tous les dispensateurs des grâces de Mesdames et leur s conseillers étaient du complot, auquel Palissot ne paraît point décidément avoir été associé. Ce dernier n'aimait pas ce petit Gilbert, qui allait servir ^instrument à ces desseins secrète-

et les auvres de Gilbert, xvii

tfient politiques j il craignait fort les aventures. On le vit bien pendant la Révolution ; il sut se terrer comme un vieux renard.

Les philosophes, enfin, n'ignoraient pas quon imprimait la satire; ils ne s'attendaient point à cette impétuosité d'attaque et à cette vigueur de talent. Nodier a dit de Gilbert que ce fut « le premier satirique de son siècle ». Ce jugement parait d'abord entaché d'un peu défaveur hyperbolique envers le poète dont il se fit l'éditeur; en y réfléchissant, on en reconnaît la justesse. Ce temps produisit nombre d'épigrammatistes ; d'autre satiriste proprement dit, on n'en voit point. Il ne faut pas cottfondre les deux genres. C'est ce que Fréron fit ressortir; il ajoutait : < Ce n'est pas parce que cette satire m'est adressée que je me hâte d'en parler; c'est parce qu'elle nia frappé par l'excellent ton de versification, par Vénergie des pensées et des tableaux, y avais déjà fait remarquer des étincelles de génie dans les ouvrages du jeune auteur. Cependant, excepté sa belle ode sur le jugement dernier, toutes ses idées m'avaient paru peu liées, gavais trouvé {le grandes beautés dans ses premiers essais, mais presque jamais vingt vers de suite. Ici il s'est élevé au-dessus de lui-mêtne et les beautés l'emportent sur les d^auts, »

La satire était vraiment adressée à Fréron ; on peut même croire qu'U en fit modifier le début qui, dans la première édition, fut celui-ci :

C'est vainement, Fréron, qu'en tes sages écrits Dévouant nos Cotins à de justes mépris, Tu prétends du bon goût retarder la ruine.

XVIII Notice sur la vie

A ce texte, les éditions postérieures substituèrent celui qu'on va lire et qui est demeuré :

Ne prétends plus, Fréron, par tes savants eflforts, Détrôner le faux goût qui règne sur nos bords.

Le prefnier valait mieux; mais la variante a peu d'importance. Ce préambule n'est rien; la satire commeiue véritablement aux vers fameux :

Un monstre, dans Paris, croît et se fortifie, Qui, paré du manteau de la philosophie.

Ce monstre, toutefois, n'a point un air farouche. Et le nom des vertus est toujours dans sa bouche.

Le parti des philosophes, « de V univers réformateur discret », semant ses écrits dans l'on^bre, en est arrivé à conquérir la pleine lumière, la pleine liberté ati détriment de la liberté des autres, la puissance enfin, le sceptre, presque la foudre ; il se rit despyrinces de la terre et

...Des dieux diffamés, usurpa les autels.

Cependant, oii sont les avantages dans ces nouveautés pour l'honneur et potir la morale?

£h ! quel temps fut jamais en vices plus fertile ?

Suis les pas de nos grands : énervés de mollesse, Ils se traînent à peine en leur vieille jeunesse.

La satire ne visait point que la littérature « impie y>, mais aussi le relàchetnent effréné de la société noble et

et les œuvres de Gilbert, xix

bourgeoise, les grands et les petits philosophes, les grands et les petits mondains.

J'aurais pu te montrer nos duchesses fameuses, Tantôt d'un histrion amantes scandaleuses.

Tantôt, pour égayer leurs courses solitaires, Imitant noblement ces grâces mercenaires, Qui, par couples nombreux, sur le déclin du jour, Vont aux lieux fréquentés colporter leiu* amour.

Mais la corruption, à son comble portée.

Dans le cercle des grands ne s'est point arrêtée.

Madame, des beaux-arts boiu'geoise protectrice, En couvent d'esprits forts transforme sa maison. Et fait de son comptoir un bureau de raison.

Orgon, à prix d'argent, veut anoblir sa race.

Jadis son clerc, Mondor, enviait son partage. Tout à coup, des bureaux secopant l'esclavage. Il loge sa mollesse en un riche palais.

Mais sa fortune, ami, comment l'a-t-il accrue ? Il a vendu sa femme, et ce couple abhorré.

Enveloppé d'opprobre, est pourtant honoré.

Orgon, Mondor, la bourgeoise protectrice des beauxartSy les duchesses fameuses, tout ce monde put se reconnaître. H est probable que la conduite de la satire avait été longuement discutée, que Fréron, l'abbé de Grillon et d'autres désignèrent souvent à l'auteur les modèles qu'il fallait choisir. Ces portraits sont aujourd'hui pour nous autant if énigmes dont nous chercherions vainement la clef; mais faction et les conseils ou les ordres du € parti

XX Notice sur la vie

des ffiœurs », du < parti dévot >, se manifestent partout ici avec éclat. Après ces tableaux parlants, le satirique en revient à ceux qui lui ont fourni l'occasion de les peindre. La corruption fnondaine et populaire, c'est l'effet; il faut frapper la cause!

Qui sait, grâce aux docteurs du moderne Évangile, Qu'en vain le pauvre espère en un Dieu qui n'est pas.

Chacun veut de la vie embellir le passage.

La monarchie entière est en proie aux Laïs ; Leurs vices sont les dieux qu'encense le pays; Et la religion, mère désespérée,

Dans un cercle brillant de nymphes fortimées. Entends ce jeune abbé : sophiste bel esprit.

Monsieur fait le procès au Dieu qui le nourrit.

Ce vers, dont la facture est vraitnent forte, signale le retour offensif du poète contre les philosophes; ils n'auront rien perdu pour attendre. Ce terrible Pygmée s* en prend d* abord aux Titans,

Arouet parle d'humanité !

// ne déguise plus les nofns /

Dans un livre où Thomas, rêve comme en extase. Je cherche un peu de sens et vois beaucoup d'emphase.

Saint-Lambert, noble auteur, dont la muse pédante Fait des vers fort vantés par Voltaire qu'il vante.

Et ce froid d'Alembert, chancelier du Parnasse.

ei les œuvres de Gilbert, xxi

La rancune nourrie contre (VAlemberl par le poète, depuis son arrivée à Paris, se trahissait D'ailleurs, dans les deux sens du mot, ce trait peut-être était juste; mais voici les iniquités puériles par excès de violence, les coups imprudents qui se retournent contre la main qui les porte :

£t ce lourd Diderot, doctetir en style dur, Qui passe potir sublime à force d'être obscur.

£t ce vain Beaumarchais qui, trois fois avec gloire, Mit le mémoire en drame et le drame en mémoire.

La satire ne contenait qu'un mot à Tadresse de La Harpe :

La Harpe est-il bien mort ? Tremblons...

Aussi le critique put-il écrire : « Un nommé Gilhert vient étimprimer une satire oii il traite avec le plus grand mépris M» de Voltaire, ctAlemhert, Thomas,

Parmi tant de héros je n'ose me placer.

Sa place, vraiment, était maigre, et d'autant plus insupportable. Au demeurant, toute la philosophie se trouvait atteinte et blessée. Ces attaques- étaient vives, cruelles; une chose heureusement en relevait la portée : c'est qu'elles (paraissaient bien comme l'œuvre de tout un parti exécutée par un homme; d'un parti dont Gilbert, en terminant, avait nettement arboré le drapeau.

Oh ! si ces vers, vengeurs de la cause publique. Qu'approuva de Beaumont la piété stoîque, Portés par son suffrage, au pied du trône admis,

XXII Notice sur la vie

Obtiennent de mon Roi quelques regards amis ; ' S'il prête à ma foiblesse un bras qui la soutienne, On verra de nouveau ma muse citoyenne Flétrir ces novateurs que poursuivront mes cris ; Ils ne dormiront plus qu'en lisant leurs écrits.

Le bras de Louis XVI, qui venait de succéder à son aïeul Louis XV, n'était pas assez ferme pour soutenir les débris du passé contre les novateurs; l'événement le prouva bien. Et qui le savait mieux que ces novateurs eux-mêmes? Tou^ pourtant ne montrèrent pas dans cette aventure autant de flegme, <f esprit et de bonne foi que Grimm, qui écrivit : « Personne n'a fait contre nous des vers d^une touche si originale et si vigoureuse. » Les petits compagnons de la troupe philosophique, qui n'avaient pas même été nommés , se démenèrent ; on vit paraître des répliques à la satire : le xviii® siècle vengé, FAnti- Gilbertine, etc. Personne ne lut ce fatras. Déplus importants parmi les offensés pourraient bien avoir alors recherché quelqu'une de ces bonnes vengeances sourdes qui ne s'obtiennent point par la plume, car un orage inattendu menaça tout à coup Gilbert, Un des personnages les plus, considérables, sinon les plus considérés, de la cour et du royaume, le duc de Fronsac, avait été circonvenu; on lui avait dénoncé certain passage de V œuvre sanglante où il eut envie de se reconnaître :

Demi-dieux avortés, qui, par droit de naissance... Dans les camps, à la cour, régnent en espérance.

Et plus loin :

Souvent à pleines mains d'Orval sème l'argent ; Parfois, faute' de fonds, monseigneur est marchand.

et les œuvres de Gilbert, xxiii

Cependant, pour cette fois, ce libertin effréné ne bougea point; mais l'occasion allait renaître.

On ne peut guère se demander si Gilbert avait été poussé dans le parti dévot par V ardeur de la foi ou par celle de la vengeance. Il est permis, en lisant la préface qu'il avait placée, deux ans auparavant, en tête de son Poète malheureux; de penser que ses convictions religieuses étaient alors assez tièdes, car ce morceau renfertne, sur l'infaillibilité du pape comparée à celle de V Académie, une plaisanterie qui ti est pas d'un catholique bien titnoré ni même fort respecttéeux. Nos croyances, à nous tous pauvres humains, changent, il est vrai, avec 7ios passions, Gilbert avait entre tous une de ces âmes mobiles: bailleurs, il avait accepté un poste de combat. Ceux qui Vy avaient mis voulurent lui ôter la pensée même d'une retraite, ce qui peut paraître moins un calcul de méfiance que de bonne politique. Ici doit se placer la preuve fournie par M^^ de Créquy de l aisance relative que Von assura au poète; f avais promis de la faire con* naître.

C'est un document à peu près irréfutable, une lettre adressée à la marquise elle-mêtne, parente du ministre de la maison du roi, par Madame Louise de France, religieuse carmélite, et que voici :

Je vous prie de vouloir bien accorder votre protection au sieur Gilbert, en le recommandant à votre cousin pour qu*il puisse obtenir la première pension qui viendroit à vaquer sur la Gazette de France. Ayant de grands talents, // les a consacrés à la défense de la Religion; et, non seulement il trouveroit du pain dans le parti opposé, mais il pourroit y faire sa fortune. Cest une tentation dont il faut

XXIV Notice sur la vie

le préserver. Vous n'avez besoin, madame, pour vous y engager, que de votre propre attachement pour la Religion et le bien de l'Etat.

Sœur Thérèse de Saint-Augustin,

R. C. L (religieuse carmélite indigne).

Cette lettre porte la date de 1775. La pension fut accordée, non sur la Gazette^ mais sur le Mercure. La Harpe, qui avait eu le privilège de ce journal, dut certainement la connaître. Ainsi se vérifie le com^tQ présenté par M^^ de Crèquy; le total de 2^200 livres formant le revenu du poète a été, comme on l'a vu, exactement justifia. Gilbert traité largement ne pouvait plus déserter; rien ne démontre que jamais il y songea, La « tentation > ne lui fut pas offerte^ mais tout porte à croire qu'il l'aurait repoussée; l'art et l'impudence des palinodies avaient encore des progrès à faite, et les ont faits. Ce jeune homme, au reste, n'avait point l'avidité en partage; â était bien plutôt l'orgueil qui le conduisait. Reconnu désormais pour un « défenseur de la religion »^ il fut invité sans doute à faire acte de champion dans une conjoncture solennelle, H y eut en France un jubilé. Les spectacles qu'il fit voir n'éveillèrent pas moins de surprise dans l'âme des philosophes que ne leur en avaient causé les re^ vanches audacieuses du parti religieux par la plume de Gilbert, Seulement, cette surprise fut bien plus naïve; ceux qui, par zèle pour ce qu'ils croient être la raison, ou dans un intérêt de parti, se sont imposé la tâche d* entamer la foi des peuples, s'imaginent trop aisément que leurs coups ont porté,

H y eut partout une grande ferveur, Lesphilosophesn'en

ei les œuvres de Gilbett, xxt

croyaient point leurs yeux. Les ironiques s'amusèrent à leurs dépens comme à ceux de cette foule dévote; ils leur disaient malicieusement que dépasser le but c'est le manquer ^ qu'ils avaient frappé trop fort et qu'au demeurant ils devaient bien voir comment on travaille à rebours de ses intentions, et comment on réchauffe la foi de son siècle qu'on s'était proposé déteindre. Les philosophes eux-mêmes devenaient modestes et convenaient que la philosophie n'avait peut-être pas fait encore tous les progrès dont elle s'était flattée ; l'un d'eux, s'étant écrié devant l'abbé Arnaud qu'ils avaient abattu pourtant une forêt immense de préjugés, l'abbé qui n'était point pur de tout philosophisme, — // s'en fallait bien, — répondit avec son humour ordinaire : Voilà donc et où, nous viennent tant de fagots! Le parti religieux voulut célébrer sa victoire, et Gilbert fut chargé de composer une oàe sur ce grand sujet, La pièce parut belle et mit le comble à Vhumeur des adversaires, Grimm lui-même perdit patience et n'usa plus de bonne foi,

La composition de Gilbert renfermait des figures har~ dies, que les dévots n'avaient d'abord pas bien comprises et qui les avaient effrayés, — Grimm feignit de prendre le change : il écrivit que l'ode avait failli ne point pa^ raître, mais qu'enfin le poète ayant consenti à reporter dans le corps de la pièce deux vers qui auraientparu trop scandaleux au début, tout s'était arrangé. Ces vers étaient ceux-ci :

Nous t'avons sans retour convaincu d'imposture, O Christ!

Grande hardiesse, en vérité; seulement, Gilbert la

XXVI Notice sur la vie

plaçait dans la bouche des ^philosophes; voilà ce que Grimm avait omis de dire. Le poète reprenait ensuite la parole pour son' propre compte y peignait la confie» sion des « impies » et la déroute de leurs espérances.

Ainsi parlait hier un peuple de faux sages.

Ses inspirateurs, qui avaient quelquefois T entendement un peu rebelle, finirent par mieux comprendre et, en effet, « tout s arrangea ». L'ode sur le Jubilé eut du retentissem£nt; cette nouvelle production montrait sous son autre face le double talent croissant de Gilbert : lyrique et satirique; et ce sont vraiment les deux genres qu'on peut, en poésie, considérer comme les premiers.

Les années qui s'écoulèrent & 1775 à 1780 ne furent donc pas pour le poète des années ingrates; cependant le prix touché pour sa vigoureuse campagne contre les philosophes et en faveur de la religion, aurait pu être plus large et aussi plus délicatement distribué. Un peu plus tard Grimm disait : Comment un service de cette importance n'a-t-il pas été mieux payé f Grimm avait raison. Gilbert était loin cependant de la chètive condition de ses débuts, loin de cette humble épître dédicatoire à Âl*^^ de la Verpilière, la riche bourgeoise amie des arts. Il aurait pu consacrer les loisirs d'une existence assurée à la revision de ses premières œuvres, châtiant, émondant, sacrifiant même des pièces hâtives et souvent incorrectes, presque toujours assez faibles; mais on ne prévoit point que l'on mourra avant trente ans, La sévérité de la critique ennemie aurait du pourtant l'avertir qu'il était tenu d'être parfait sous peine cCètre

et les œuvres de Gilbert, XXTII

décrié sans cesse, La Harpe continuait à se montrer implacable.

En 1778, Gilbert composa son ode Sur la Guerre présente, qui renferme des beautés. Il avait eu à célébrer le combat naval d'Ouessant, engaj^é par l'amiral anglais Keppel avec trente vaisseaux, contre l'escadre française de M. d' Orvilliers. Les Anglais avaient battu en retraite, et ce grand événement fut accueilli avec ivresse à Paris, à Bordeaux, à Nantes.

Il a fui devant nous pour retarder sa perte, Ce peuple usurpateur de l'empire des eaux.

Ces vers parurent trop hyperboliques à La Harpe qui, pourtant, confessait le mérite de l'ode etsa € marche lyrique ». // prit contre Gilbert le parti des Anglais, disant qu'on tu pouvait vraiment les accuser d'avoir fut, quand ils n'avaient fait que céder devant des forces supérieures. Les Français avaient, en effet, trente-deux vaisseaux et quinze frégates ou bâtiments plus légers. Voilà ce qui s'appelle une critique au fond, et non pas seulement sur la formai Notre gloire nationale en faisait les frais. La Harpe fut blâmé; ce qu'il mit naturellement au compte des torts que le poète lui avait causés et ce qui ne le radoucit point.

Gilbert, après cette ode de la Guerre présente, n'en devait plus produire qu'une , celle qu'il exhala avec la vie, sa seule œuvre sans taches et le gage de la durée de son nom à travers les temps. Il ne songeait guère, en 1778, à cette fin misérable et sublime et ru s'occupait qu'à donner un pendant à sa satire. Il croyait devoir cettetnarque

xxviil Notice sur la vie

de gratitude aux personnes qui « avaient défendu le Tableau du XVIII* siècle, du mépris dans lequel la cabale philosophique prétendait l'ensevelir ». // devait aussi cette bravade « atix gens du monde qui semblaient avoir fait Une ligue contre lui avec ces prétendus philosophes ». y emprunte ces passages à un court morceau de sa main qu'il intitula Réflexions sur la Satire du xviii* siècle. Au cours de cette année 1778^ // lança le nouveau bran* don de guerre sous ce titre : Mon apologie. ^

Ce fut l'occasion de sa perte, occasion imprévue par lui, peut-être préparée par d'autres.

On devait naturellement croire que, dans cette seconde attaque, ce cruel champion des mœurs reviendrait aux victimes de sa première satire, désireux d'achever l'exécution commencée; il n'y manqua point,

La fille d'un valet, qu'entraîna dans le crime Le spectacle public des respects qu'il imprime, Par un grand dérobée aux soupirs des laquais.

Bientôt de sa beauté, fameuse dans Paris, Vous verrez la fortune échappée au mépris, Au sein de Paris même, encor plein de sa honte. Épouser les aïeux d'un marquis ou d'un comte. Armorier son char de glaives, de drapeaux, £t se masquer d'un nom porté par des héros.

Les mêmes gens qui, trois ans auparavant, avaient averti M, de Fronsac, retournèrent près de lui et lui dirent : Ce fils des héros, c'est vous. Ces habiles et obligeants entretnetteurs, eux aussi déchirés par le poète, au lieu de lui répondre, trouvaient bien plus piquant de lui procurer des coups de bâton, Gilbert comprit bien qu'en face d'un si grand seigneur, r appui de ses protecteurs

et les œuvres de Gilbert. xxix

ordinaires serait moins sûr que contre les philosophes; il écrivit au duc une lettre fort humble. On ne saurait s'empêcher dépenser que ce furent peut-être bien les pro» tecteurs qui la lui dictèrent :

Monsieur le duc, de toutes les persécutions que mes ennemis pourront me susciter, ils ne sauraient m'en faire éprouver une qui me soit plus sensible que de me noircir injustement dims votre esprit. Votre rang, le respect que je dois à votre personne, mon nom placé à la tête de mon ouvrage suffiraient pour rendre invraisemblables les sentiments qu'on me prête si généreusement. Le diffamateur se cache dans Fombre ; si mon dessein eût été de vous offenser, aurais-je eu l'imbécillité de me nommer ?

V attaque, si elle avait été dans l'intention du poète, était vraiment forcée et plus qu'obscure. On ne comprend pas bien ce seigneur, « dérobant ufte beauté fameuse' aux soupirs des laquais, et l'épousant ensuite ». L'aîné de la maison de Richelieu n'a point contracté un de ces inariages sur lesquels les écrivains d'aujourd'hui, bien plus libres que les contemporains, seraient eux-mêmes embarrassés de s'expliquer, Fronsac a chargé sa frivole mémoire d'un assez grand nombre d'autres méfaits. En toute cette affaire il n'y a de clair et d'incontestable qu'une grosse machination autour de Gilbert et que sa lettre. D'ailleurs, elle n'eut pas de suite, Fronsac, encore une fois, s'apaisa, le poète fut sauvé de la bastonnade qui n'était pas une crainte chimérique; il y en avait des exemples célèbres.

Cet incident devait seulement faire toucher du doigt au satirique les inconvénients de la situation qu'il avait conquise dans le parti dévot. Il ru s'y voyait point libre

XXX Notice sur la vie

et honoré comme l'étaient, dans l'autre parti, les philos(h pkes gui vivaient de pair à compagnon avec des princes héritiers, des impératrices et des rois. On le traitait comme un soldat précieux de la bonne cause, mais aussi comme un petit compagnon. Il recevait des gages assez beaux, mais c'étaient des gages ; il le sentait vivement, amèrement quelquefois :

J'ai perdu ma fortune à Venger la vertu.

Si je vois mes travaux payés d'un peu d'estime.

Ce peu était encoreflatteur sans doute par la haute qualité de ceux qui le donnaient; mais l'aventure avec M, de Fronsac luijit bien connaître que ses nobles protecteurs se trouveraient embarrassés d'avoir à le défendre contre leurs pairs; alors il eut pour la première fois la vision claire et poignante de son isolement au milieu de ce grand monde mourant qu'il avait servi, en face de ce monde nouveau qu'il avait attaqué. Il pressentit l'ingratitude de l'un et ressentit la crainte de l'autre, La première phrase de sa lettre à Fronsac est significative : « De toutes les persécutions que mes ennemis pourront me susciter,., ». // n'ajouta point : « Et dont mes amis ne sauraient pas me défendre »y mais il le pe7isa,Et, de ce moment, commença peut-être en lui ce trouble de l'esprit qui parait avoir empoisonné ses derniers jours; ce dérangement particulier, dont les effets paraissent toujours si douloureusement plaisafits, la manie, enfin, des persécutions,

La marquise de Créquy a nié tout cela ; elle a prétendu que la mort lamentable de Gilbert était une pure

et les œuvres de Gilbert. xxxi

invefUian des philosophes, çu'il n'avait point fini, sans ressources, à l^ hôpital, mais chez lui, dans son lit. Bien soigné, bien rente, victime du plaisir qu'il aimait le mieux, l'êçuitation. C'était alors comme un art now veau, par l'addition des façons d'outre-mer, de ces grâces anglaises, le dernier mot de la mode. On voit bien Vinter et du parti philosophique à établir que le parti des dévots laissait mourir de désespoir et de faim ceux qui lui avaient dévoué le meilleur de leur jeunesse avec leurs talents. Cependant, il faïut reconnaître que si la légende est imaginaire, la trame a été bien ourdie !

Elle a survécu au temps, à la critique, à toutes les démonstrations contraires, cette légende navrante. Aucune n'est mieux connue : Gilbert, un jour, serait arrivé défait, agité, dans la maison du curé de Charenton, et criant que la fièvre le dévorait, qu'il allait mourir, aurait demandé qu'on lui donnât V extrême-onction. Ce prêtre n'ayant jamais vu aucun chrétien faire deux lieues h pied pour chercher le dernier sacrement, est pris de peur, Gilbert, heureusement, le quitte. Il s'en va tout droit à la résidence de l'archevêque, qui était voisine, se couche aux pieds du prélat, dénonce le curé qui, gagné par les philosophes, refuse de l'assister h son heure dernière. Monseigneur de Beaumont entre en, surprise à son tour, console ce furieux doucement, mais fait qué~ rir des hommes qui s'emparent de lui et le conduisent à l'Hôtel-Dieu, Là, on découvre que le malheureux a aofalé la clef de sa caissette. Au bout de trois semaines il meurt,

JkT^ de Créquy dément encore cette histoire de clef; elle reconnaît l'existence de la cassette, ajoutant même

XXXII Notice sur la vie

qu'on y trouva la moitié des cinquante louis envoyés par le ministre de la maison du roi; point d* ouvrages achevés, mais quelques notices et un testament qui léguait 200 livres à un jeune soldat aux gardes françaises, lequel, depuis, obtint une fortune si éclatante, que souvent il dut s'égayer en pensant h ce modeste legs d'un poète; — car ce jeune soldat, c'était Bernadette,

Incident curieux à noter au passage, mais qui n'apporte que peu de lumière au procès. Les ennemis de Gilbert ont admis la clef qui leur fournit même un grand sujet d'hilarité : — C'est la clef de l'Académie, disaient-ils. La Harpe et Grimm décrivent avec soin la situation qu'elle occupait dans le corps du pauvre poète qu'on ouvrit : « Elle était accrochée par une de ses dents aux membranes de T œsophage, près de l'orifice supérieur de l'estomac ». D'ailleurs « le fait est attesté par tous les chirurgiens de V Hôtel-Dieu ». Mais voici oii la contradiction commence : c'était la clef d'une cassette, tous les écrivains du parti le disent; et pourtant (tétait « une grosse clef>. Autres choses contradictoires : ils acceptent, ils proclament la folie née de la misère comme l'incontestable cause de cette déplorable mort, et cependant, ils admettent les dons de l'archevêque, La Harpe, avec sa noirceur ordinaire, va plus loin; il insinua que Gilbert recevait du ministre des affaires étrangères « une de ces pensions que ce ministre peut prendre sur le privilège accordé aux papiers politiques ». Voilà ce qu'il en coûtait au poète mort d'avoir reproché naguère aux philosophes d'être pensionnés par les cours étrangères. C'était la réplique. L'insensibilité de la troupe philosophique tout entière est, d'ailleurs, frappante, Grimm écrivit : < Un

et les œuvres de Gilbert, xxxiii

Jeune poète vient de mourir, qui fut non moins célèbre par ses talents que par l'abus qu'il en a fait dans deux satires oit les philosophes ont été insultés sans pudeur,., » Et Grimm continue de ce ton sec; il raconte brièvement lafoUe, D'autres, qui avaient moins d'esprit que Grimm, ont fait entendre que ce délire pourrait bien avoir été le fruit du remords allumé dans le poète par le sentiment de ses torts et de ses outrages envers les dieux du moment. Cette folie causée par le remords ou par la misère, par le dégoût de soi-même ou des autres, fait invraisemblablement le fond de tous ces récits. Pour la bien établir, quelques-uns ont encore admis la chute de cheval, suivie à l'Hôtel-Dieu de l'opération du trépan faite par Dessault. — Voilà, pourtant, une affirmation positive.

iP"* de Créquy réassure pas moins nettement que ce « scandale » fut une oeuvre noire, imaginée, préparée tout d'une pièce par ceux qui croyaient avoir intérêt à la répandre, et ^que Gilbert, encore une fois, mourut chez lui. Elle ne raconte point cette mort. On aimerait pourtant à savoir que ses protecteurs P assistèrent; les deux principaux étaient alors l'abbé de Grillon et rabbé Gro^ sier, — sans parler du prince de Salm. Le premier pouvait se croire de trop grande maison pour se commettre en une démarche de charité, bien que ce fût un bon prêtre; mais le second, cet abbé Grosier, n'était-il pas tout roture f On s'expliquerait mal son absence au che» vet du moribond, car il avait entretenu avec lui, depuis quelques années, des rapports déplus en plus fréquents, étant devenu l'âme de la résistance aux philosophes; il continuait ce qu'on appelait dédaigneusement dans l'autre camp les <k papier si^ de Fréron, qui avait cessé de vivre

XXXIV Notice sur la vie

em 1776. Le souvenir des visites de l'abbé Grosiet au poète mourant n'a pas été conservé. L'abbé, dans tous les cas, dut connaître le fond de ce drame. C'est lui, peutêtre, qui tint la vérité, et il aurait pu la dire à la génération suivante, car il était encore vivant en 1823. Mais étant alors conservateur de la bibliothèque de Monsieur, après avoir été le confident et l'agent de Mesdames de France et de monseigneur de Beaumont, il se crut obligé sans doute à beaucoup de réserve que lui commandaient, en effet, des considérations délicates; il n'a pas parlé!

Au demeurant, il est difficile de croire que Gilbert mourut pauvre et affamé, s'il est trop certain qu'il ne vécut pas heureux. Les bons esprits n'en peuvent guère accuser que lui-même. Il eut un orgueil démesuré, l'humeur chagrine, une âme fière, il est vrai, mais le casur mal ouvert et médiocrement généreux. Il mx>ntra moins de fermeté à soutenir la mauvaise fortune qtu de courage imprudent à la braver pour la satisfaction excessive de ses ressentiments. Il est bien le premier modèle de ces ieunes maîtres, richement doués par la 7iature, et mécontents d'une société qu'ils trouvent mal faite, parce qu'elle ne l'est point à leur image, point ordonnée de telle sorte qu'ils y tietinnent le premier rang. Nous en avons eu après lui toute une troupe nombreuse et variée : harmonieuse boJiême enfiellèe, qui ajoute beaucoup à la couleur pittoresque d'un temps, fort peu à ses richesses littéraires, Heureusemejit il 71 en fut pas de même pour Gilbert : il vivra, je l'ai déjà dit, parce qu'il a rencontré plusieurs morceaux véritablement éloquents^ un surtout qui ne peut mourir.

Les personnes sensibles et romanesques regretta

et les œuvres de Gilbert, xxxv

raûht qu'il n'eût pas composé dans un lit d'hôpital a chant divin du cygne. Ce cadre de misère funèbre leur est cher ; quant à moi, j'avoue qu'il me paraît inutile. L'émotion est assez douloureusement éveillée par lapen^ sée de ce jeune homme si vaillant malgré ses erreurs et ses défaillances mêmes, et sinon glorieux, déjà fameux. Il regrette ses fautes autant que la vie; âest qu'il sent bien que les fatalités des unes ont entraîné la chute rapide et cruelle de l'autre. Il voudrait vizre encore; Sabord pour la joie de vivre, ensuite pour réparer le mal qu'il s'est ^ait.

J'ai révélé mon cœur au Dieu de l'innocence ; Il a vu mes pleurs pénitents.

Mes ennemis riant ont dit dans leur colère :

Qu'il meure et sa gloire avec lui !

Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,

Et vous, riant exil des bois.

Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,

Salut pour la dernière fois !

Des gravures populaires représentent le poète dans le lit de l' Hôtel-Dieu. Il est dressé sur ses maigres oreillers, et, les mains levées au ciel, il assemble ces rimes superbes ; une soeur de charité est assise à son chevet. N'y aurait-il pas à faire un autre tableau : — La chambre du poète; auprès de son lit, un jeune homme en ce galant habit des gardes françaises, son légataire^ Bernadotte? Il assiste son ami mourant, il est tout plein, lui, des forces et des désirs de la vie et ne sait guère ce qu'elle lui réserve. Le moribond regrette la gloire et lui, le futur grand capi'

XXXVT Notice sur la vie

taine, lui qui sera roi, ne la pressent point Plus tard, se souvenant de cette triste scène, songeant à la fin prématurée du poète, confident autrefois de ses rêves d! avenir, lui-même arrivé au faîte d'une grandeur inattendue, il pourra dire : Ni l'un ni l'autre de nous n'avait prévu sa destinée.

Mais si l'on en croit l'Ode imitée de plusieurs psaumes^ et il faut l'en croire, car dans ces vers célè* bres tous les accents ont une sincérité sublime, la chambre du mourant était déserte. Pas un compagnon de l'heure dernière, pas même Bernadotte, que le poète avait aimé puisqu'il lui légua le peu qu'il possédait au monde.

Ciel, pavillon, de lliomme, admirable nature,

Ahl puissent voir longtemps votre beauté sacrée

Tant d'amis sourds à mes aidieux!

Qu'ils meurent pleins de jours! Que leur mort soit pleurée

Qu'un ami leur ferme les yeux 1

Décidément le protecteur Gr osier n'était point là, — pas plus que Bernadotte; l'abbé et le garde française s'étaient également éclipsés,

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