A M. IMBERT
Publiée en 1774, ^ ^^ ^^^^ ^^ quatre premières odes
gui suivent.
VOUS avez raison, monsieur : pour être aujourd'hui distingué de la foule des écrivains, poète et prosateur infatigable, il faut s'exercer dans tous les genres de littérature, entasser volume sur volume, et ne pas laisser au public, si j'ose m'exprimer ainsi, le temps de respirer : la célébrité est la récompense de l'auteur le plus fécond, et non de l'auteur
I. Voici une espèce de lettre dédicatoire qui offre une singularité piquante : c'est qu'elle est devenue la satire du poëte dont elle devoit fitre l'éloge. En effet, elle roule tout entière sur la stérile fécondité des hommes de lettres du temps, a La a fécondité, dit Gilbert à son ami, n'est désirable que lorsque, « semblable à la vôtre, elle ne nuit point à la beauté des oua vrages. » Or il est bien vrai qu'à la date de cette lettre, la fécondité de M. Imbert'n'étoit point malheureuse; elle n'étoit
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le plus excellent. Aussi seroit-il impossible de citer un siècle qui ait produit autant d'ouvrages savants et littéraires que le nôtre en a vu paroître. Le dernier des rimeurs modernes peut se vanter d'avoir plus écrit que le premier génie du siècle passé, et faire graver en lettres d'or au bas de son portrait : ^e suis un auteur universel.
Mais cette célébrité que l'homme de lettres acquiert par la multitude et la variété de ses productions, la conserve-t-il dans la postérité ? Non sans doute ; et l'on connoît les disgrâces tragiques de nos beaux esprits si vantés. Leur réputation survit à peine à leur savante personne; et pour ne parler que de Fontenelle et de La Motte, malgré tout leur mérite, combien sont-ils déchus de leur haute renommée ! D'ailleurs, Monsieur, quels ont été les fruits de cette manie générale d'écrire sans fin, de se transformer en auteur à cent têtes? La corruption du goût, le mépris des règles, la décadence des lettres, l'avilissement des écrivains même : cette assertion ne seroit pas difficile à prouver, et je me propose de la discuter avec vous dans notre premier entretien littéraire.
Au milieu de cette contagion qui s'est répandue
pas extraordinaire noa plus : il avoit fait paro!tre en 1772 le Jugement de PdriSy poëme agréable, et en 1773 ^t 1774 des fables et des historiettes qui offrent quelques détails ingénieux. Mais depuis il n'est genre de littérature que M. Imbert n'ait essayé : épitres badines, romans, contes, fabliaux, comédies, tragédies, parodies, épigrammes, sonnets, articles de journaux, to^t est devenu de son ressort, et il n'a rien soutenu. (Note de Védition de 1823.)
Odes, 5P
sur le Parnasse, que fera donc un homme à qui la nature a refusé cette prodigieuse facilité d'écrire dont elle a doué tous les grands génies de notre âge, et qui, par un goût gothique et bizarre, méprise assez leur fécondité pour ne la point envier; à moins que, semblable à la vôtre, elle ne nuise pas à la beauté de leurs ouvrages ? Ce qu'il fera ? S'il est possédé de la fureur de rimer, qu'il ne puisse absolument se vaincre, il doit choisir parmi les genres de poésie le plus analogue à son caractère, le plus facile, le genre lyrique par exemple, et s'y livrer tout entier. Lorsque avec de longs efforts il aura composé quatre odes passables, je lui conseille de les envoyer successivement à l'Académie. Elle daignera peut-être en lire huit vers. N'a-t-elle pas lu une stance entière du Jugement dernier ? Flatté d'apprendre un si beau succès, vite, qu'il coure chez l'imprimeur; que ses œuvres soient mises au jour. Si les gens de goût, en les parcourant, disent : « Ce jeune homme ne manque pas de talent... non... mais pourquoi faire toujours des bagatelles... comme des odes?... que n'entreprend-il un grand ouvrage ? « Je soutiens. Monsieur, que, fût-il Rousseau, ce laborieux poëte doit être satisfait : car enfin, si Rousseau a, de son aveu même, séché souvent six mois sur les strophes d'un cantique, notre stérile rimeur s'est épuisé certainement durant deux mortelles années sur ses quatre odes. Eh I bon Dieu ! je connois tel auteur qui, en moins de temps, auroit fait une encyclopédie. Cet effort n'est-il pas bien plus glorieux ?
Vous devinez aisément. Monsieur, qui je veux
6o PaéîUs de Gilbert.
peindre dans ce rimeur obscur. Oui, c'est votre ami même, le plus sincère de vos admirateurs. Vous ri cevrez sous peu de jours ses nouveaux essais pind: riques. Si le public les dédaigne comme il a dédaigné le Jugemint dernier, je bénis mon heureuse stérilité mais, pour être au comble de ses vœux, il faudroit que ma muse eût composé Paris.