‹ Poésies diverses de Gilbert avec une notice bio-bibliographiqueChapitre 11 sur 51 · AU ROI · texte numérisé non relu

AU ROI

MOI, prodiguer aux grands de servi les hommages, £t dans mes humbles vers mendier leurs outrages ! Non, non : l'art des neuf sœurs est-il Fart de flatter ? Hélas I jamais ces grands leur daignent-ils sourire, Et d'une fleur parer la lyre Qui s'avilit à les chanter ?

Ainsi ces dieux de bronze, enfants de l'ignorance. Ouvrent les yeux sans voir celui qui les. encense. N'entendent ni ses vœux ni ses accords flatteurs, Dorment sur leurs autels quand l'homme les réclame ;

Dieux vains, dont le culte difl^me

Leurs insensés adorateurs.

1. Publiée en 1774. — Cette ode n'a point de titre : Pouteur auroit pu IMntitaler la Décadence des lettres.

02 Poésies de Gilbert.

Heureux qui, satisfait de lumières bornées,

A d'utiles travaux consacre ses années,

Ignorant le désir d'éterniser son nom !

Malheureux qui se voue aux nymphes du Permesse, S'il ne possède pour richesse Qu'un grand cœur et son Apollon !

Ils ne sont plus ces jours où les muses chéries,

Sous l'appui des héros, par des routes fleuries,

Ainsi qu'à la fortune arrivoient aux honneurs :

Sur le monde, en tyran, le vice altier domine,

Et des arts toujours la ruine

Suit de près la perte des mœurs.

O crime ! ô des mortels ingratitude extrême ! Le citoyen, les rois, les États, le ciel même, Tout reçoit de nos chants un renom glorieux : Et, pour vivre jouet du mépris populaire,

Il suffit, aux yeux du vulgaire,

De parler la langue des dieux.

Fuyez, semez les champs de vos l3rres brisées, Muses, fuyez des lieux où vos voix méprisées Ne sauroient plus fléchir les destins irrités ; Ces bois, du fier sauvage empire immense et sombre, Vous offrent déjà sous leur ombre Les temples que vous méritez.

Jadis, vaste forêt, notre univers barbare

Voyoit, comme ces bords dont la mer nous sépare,

L'homme errer, habitants des antres ténébreux :

Odes, 63

Vous chantez; nos forêts, nos déserts, s'embellissent, £t les rochers s'enorgueillissent, Changés en palais fastueux.

Que d'empires naissants, de cités florissantes ! Partout régnent les mœurs; partout des lois prudentes Gouvernent d'un frein d'or peuples et potentats : La victoire les suit ; souveraine des ondes,

L'Europe enferme les deux mondes

Dans l'enceinte de ses États.

Ce que vous avez pu, vous le pouvez encore.

Tremble, Europe ; ah I bientôt l'éclat qui te décore Va suivre les neuf sœurs dans ces mondes nouveaux. Oui, tremble; c'en est fait, le dieu des arts se venge;

La nuit sombre en jour pur se change,

Tes esclaves sont tes rivaux.

Je vois, je vois de loin l'Amérique étonnée Sortir du fond des eaux, de villes couronnée, Les forêts du Mexique errantes sur nos mers, Les mers couvrir nos bords de nations armées,

Nos campagnes de morts semées,

L'Europe entière dans les fers.

Dieux, éloignez de nous ces funestes ravages ; Restez, muses, daignez embellir nos rivages : La- France a relevé vos autels abattus; Sous l'ombrage des lis brille un jeune monarque

Qui près de son trône vous marque

Une place, ainsi qu'aux vertus.

64 Poésies de Gilbert.

Par lui de l'Hélicon l'indigence bannie N'osera plus trancher les ailes du génie.

Prompt à toucher le ciel de son front radieux. Il commande, et, suivis d'un respect légitime, Voyez les arts, par son estime.

Vengés d'un mépris odieux.

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