‹ Poésies diverses de Gilbert avec une notice bio-bibliographiqueChapitre 39 sur 51 · I. Baculard d'Arnaud, né à Paris en 1718, et mort en · texte numérisé non relu

I. Baculard d'Arnaud, né à Paris en 1718, et mort en

J'aurai dit, Ce mortel me consen-a la vie; Et Ton me courbera sous le £sdx du mépris !... Si la vertu s'accroît, c'est quand on la publie : Chantons, muse, la honte en fût-elle le prix.

Mais que vois-je ? d'Arnaud ! Vient-il m'ôter la lyre ? Non : mes accords pour lui ne sont point sans attraits; Il craint d'être nommé dans mon brûlant délire : Le grand cœur veut dans l'ombre épancher ses bienfaits.

Ainsi, contre les vents fortifié par l'âge,

Dans la nuit des forêts un chêne à longs rameaux

Se plaît à protéger de son épais ombrage

Un peuple, foible encor, de jeunes arbrisseaux.

Vous, auteurs, qui, nageant dans des flots de richesses. Prêchez l'humanité dans vos écrits pompeux.

Répondez : avez-vous jamais, par vos largesses, Tari les pleurs amers de quelques malheureux ?

Insensé ! jusqu'ici, croyant que la science Donnoit à l'homme un cœur tendre et compatissant, Je courus à vos pieds, plongé dans l'indigence ; Vous vîtes mes douleurs et mon besoin pressant.

Qu'en reçus-je ? des dons ? Non : des refus, la honte. « Travaillez, disiez- vous, vous avez des talents ; « Si le malheur vous suit, le travail le surmonte : « On peut veiller sans crainte à la fleur de ses ans. >

Barbares ! travailler ! Eh ! voulois-je autre chose ? A vos pieds prosterné, dévoré par la faim.

138 Poésies de Gilbert,

Si j'osois de mes maux vous dévoiler la cause, Mes cris vous demandoient du travail et du pain.

Vous refusâtes tout à mon humble prière, Et votre avare main loin de vous m'écartoit; Je vous fuis en pleurant... j'expirois de misère : D'Arnaud vint : c'est un dieu, mon malheur disparoît

Vers la terre courbée, une fleur, jeune encore, Alloit ainsi périr après un jour brûlant :

^Par ses pleurs rafraîchie a-t-elle vu l'aurore, La fleur lève aussitôt son calice brillant.

Toi qui verses dans moi tout le feu qui t'enflamme. Arbitre des beaux vers, Apollon, loin de moi ! Pour célébrer d'Arnaud, pour chanter sa grande âme. Mon cœur dicte; il suffît, qu'ai-je besoin de toi ?

Pour peindre son amour aux yeux de sa maîtresse. L'amant va-t-il d'un dieu mendier le secours ? Il dit ce qu'il ressent, et toute sa tendresse De son cœur amoureux coule avec ses discours.

Vanterai-je, ô d'Arnaud, l'éclat de ton génie ? Sophocle, Anacréon, Ovide tour à tour.

Tu nous peins les plaisirs, les langueurs, la furie Qu'inspirent aux amants les transports de l'amour.

Sous ces dômes sacrés, séjour de l'innocence, Muse, entends-tu Comminge et son amante en pleurs? De leurs feux, de leurs maux tu sens la violence. Pour la peindre à d'Arnaud ils ont prêté leurs coeurs.

Poésies diverses. ijç

Vois-tu Fayel, brûlant d'amour, de jalousie, Combattre pour mourir^ Couci percé de coups : Tu frémis, Gabrielle ; et ma muse attendrie Pleure avec toi, te plaint, et maudit ton époux.

Mais qu'entends-je ? mes chants ont réveillé l'Envie ; Et sa bouche me dit, en écumant de fiel :

t Crois-tu persuader qu'il n'est point de génie « Plus brillant que celui de l'auteur de F*ayel ?... »

Non : mais est-il une âme aussi tendre, aussi pure ? Et que devient l'esprit sans les trésors du cœur? Un beau masque qui couvre une horrible figure. Il faut d'abord être homme, avant que d'être auteur.

J'aime mieux l'arbrisseau dont la tête modeste Se charge tous les ans de fruits délicieux, Que le cèdre qui touche à la voûte céleste.

Et n'a que des rameaux à m'étaler aux yeux.

Maintenant que ma voix a chanté ta grande âme, D'Arnaud, goûte le prix de tes dons répandus. Jai peint tous mes malheurs, j'aime mieux qu'on m'en blâme Que d'avoir de leurs fruits dépouillé les vertus.

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