‹ Poésies diverses de Gilbert avec une notice bio-bibliographiqueChapitre 47 sur 51 · Cétait l'abbé de Gange · texte numérisé non relu

Cétait l'abbé de Gange

i68 Poésies de Gilbert.

D'oublier sur mon sein les rigueurs de Tabsence,

Revient-il à l'instant, croyant déjà me voir

Voler, ouvrir mes bras, prêts à le recevoir.

Vain son^e ! quel spectacle étonnera sa vue !

Sur un Âinèbre lit son épouse étendue,

Pâle, sanglante encore et d'une foible voix

Lui criant : « Gange, adieu pour la dernière fois. »

Quel désespoir pour lui ! que de larmes versées !

Quels maux seront les siens ! ô funestes pensées !

J'entends déjà ses cris : « Quels sont ses assassins ?

« Les monstres ! où sont-ils ? qu'ils meurent de mes mains. »

Mais que deviendra-t-il, grand Dieu ! que va-t-il faire,

Quand on lui répondra : « Ce monstre est votre frère?»

Il mourra de douleur, et peut-être à mes yeux !

Non : Dieu m'épargnera ce spectacle odieux ;

Dieu devant son retour fermera ma paupière.

La douceur de le voir à mon heure dernière

Sans doute embelliroit les bords de mon cercueil ;

Mais s'il faut de ses jours acheter ce coup d'œil.

J'aime mieux expirer sans jouir de sa vue,

Et ie pardonne encore à l'ingrat qui me tue.

C'est ce d'Orme imposteur, cet amant inhumain Qui contre moi de Gange avoit armé la main ; Ce d'Orme qui, feignant de partager mes peines. Obtint de mon époux qu'il briseroit mes chaînes. Et qui, se prévalant du nom de bienfaiteur.

Revint insolemment me demander mon cœur; Lui, seul auteur des maux où l'on m'avoit réduite Sans doute il ignoroit que j'en étois instruite : Mais mieux je le savois, mieux ces fers, tour à tour

Héroïdes, 169

Rompus, forgés par lui, me montroient le détour Par où ses yeux cherchoient la route de mon âme Moins votre fille osa désespérer sa flamme :

Mon cœur saignoit encor des maux qu'il m'avoit faits. D'un rayon d'espérance amuser ses souhaits, Malheureuse ! c'étoit compromettre ma gloire : Instruire mon époux d'une ardeur aussi noire, Cétoit troubler ses jours; pour m'en faire un appui' C'étoit semer la haine entre son frère et lui : Que faire ? d'Olinval *, pour comble d'infortune, Me rapportoit encor sa tendresse importune... Non, tout ce qu'en prison j'avois souffert de maux ; Non, ces nuits sans sommeil ; non, ces jours sans repos. L'horreur de voir à tort ma vertu soupçonnée. D'être par mon époux trahie, abandonnée.

Tout cela n'étoit rien près de mon embarras : Grange en ce temps encor s'arracha de mes bras. Je ne sais si mon cœur, alors qu'il vint m'apprendre Ce voyage fatal qu'il devoit entreprendre.

Pressentit le destin qui m'alloit accabler, Mais mon sang se glaça; je ne pus lui parler : Tout mon cœur frissonnoit de secrètes alarmes, Je poussois des soupirs, mes yeux fondoient en larmes. Et je crus même entendre une plaintive voix Me dire en l'embrassant : C'est la dernière fois.

Il partit ; et, le front tout rayonnant de joie, Déjà ses deux rivaux croyoient tenir leur proie. En vairi je me voulus dérober à leurs yeux ;

I Le chevalier de Gange.

Poésies de Gilbert,

Partout je retrouvois leur visage odieux.

Avant-hier enfin, de tristesse abattue,

Après l'aurore au lit je me vis retenue.

Je jette, en m'éveillant, les yeux autour de moi :

Ils étorent à mes pieds : jugez de mon effroi...

Jétois seule, on avoit écarté mes suivantes.

Que faire? hélas !... « Répondre à nos flammes brûlantes,

Me crioient-ils tous deux, madame, ou bien mourir :

Il n'est plus de retard, parlez, il faut choisir. »

Et tout en me parlant, d'Orme, d'un air farouche,

L'œil en feu présentoit une coupe à ma bouche :

Je la saisis, je feins d'en boire le poison.

J'implore les secours de la religion :

D'Orme va les chercher: et moi, dans son absence,

J'ose de d'Olinval invoquer la clémence ;

Je m'élance à ses pieds que je baise en pleurant :

« Si la vertu sur vous a le moindre ascendant.

Si vous aimez un frère à qui l'hymen me lie,

Si vous m'aimez moi-même, accordez-moi la vie. »

Mes larmes, mon effroi, la pâleur de mon teint.

Ce trouble attendrissant qui m'agitoit le sein,

Ce pouvoir que mon sexe a sur l'homme sensible,

Tout sembloit adoucir ce lion inflexible :

J'allois tout obtenir, il répandoit des pleurs :

D'Orme rentre, il le voit partager mes douleurs ;

Et, sans l'importuner d'un reproche inutile.

Terrible, un glaive en main, l'œil de rage immobile,

Fond sur moi^ de vingt coups me déchire le flanc,

Fuit, emmène son frère, et me laisse en mon sang

Me traîner en criant : Au secours ! on me tue !

Je mourois : on arrive, et je suis secourue :

Héroïdes. 171

Mais en vain ; c'en est fait, mon trépas est certain :

Tous mes coups sont partis d'une trop sûre main.

Ce n'est que pour souffrir que je respire encore :

Le ciel, entre un époux qui m'aime et que j'adore,

Entre ma mère et moi, va de l'éternité

Élever malgré nous le rempart redouté.

Nous ne nous verrons plus, nous qui n'étions qu'une âme

Vous n'avez plus de fille, et Gange plus de femme :

Moi, je vous perds tous deux, et j'emporte en mourant

La douleur d'affliger ma mère et mon amant.

Mon amant ! en prison par lui je fus plongée.

Il me persécuta, je dois être vengée ;

Ah ! je le serai trop... on va le soupçonner

De m'avoir fait, hélas ! lui-même assassiner.

Et sans autre raison que mes pleurs, que mes peines

Peut-être sera-t-il chargé d'horribles chaînes,

Comme un vil criminel traîné dans un cachot ;

Que vous dirai-je enfin ? conduit sur l'échafaud !

Ah, ma mère ! mais non, vous prendrez sa défense :

Allez aux magistrats prouver son innocence;

Montrez-leur cet écrit : c'est votre fille en pleurs.

C'est moi qui vous en prie au nom de mes douleurs.

Lisez, contez-leur tout d'une bouche fidèle ;

Dites... mais pardonnez, déjà ma main chancelle.

Tout mon corps se roidit, je me sens assoupir.

J'expire, et c'est pour vous qu'est mon dernier soupir.

HEROÏDE III

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