MON APOLOGIE
PSAPHON, philosophe du jour. — GILBERT, poète dramatique. La scène tst dans un hosquit, prés i* Paris '.
PSAPHON, à part.
LE voilà ! c'est ce monstre I Oui, son œil le décèle. Sans cloute en ce bosquet il médite un libelle. J'en ai pitié.
I. Elle parut au mois d'avril de 1778 et eut dans l'espace de six semaines jusqu'à quatre éditions. Les trois premières diffèrent très peu entre elles; mais la dernière se distingue par des corrections précieuses. — Dans cette seconde satire, Gilbert s'attache à justifier ce genre de poésie en général, et son premier essai en particulier; ce qui amène de nouveaux tableaux des vices du siècle et de nouveaux traits satiriques contre les auteurs contemporains.
a. Gilbert n'avoit pas d'abord marqué le lieu de la scène. Ce fiit Fréron le fils qui lui fit apercevoir cette omission, en ajoutant toutefois qu'il seroit ridicule d'exiger dans un simple
32 Poésies de Gilbert.
GILBERT, & part.
Je bâille, et je ne sais pourquoi :
Quelque mauvais auteur seroit-il près de moi ?
PSAPHON, 4 part.
Parlons-kii...
GILBERT, & part.
Cest Psaphon ! c'est lui-même ! il s'avance : L'ennui qui m'environne annonçoit sa présence. Où fuir ? de ses discours comment me garantir ?
PSAPHON
Jeune homme ! écoutez-moi ; je veux vous convertir.
GILBERT
S'il faut vous écouter, j'aime encor mieux vous lire. Vous me calomniez, et blâmez la satire ?
Vous êtes philosophe ?
PSAPHON
Oui, j'en fais vanité, Et. mes écrits moraux prouvent ma probité.
Fameux par ses talents que la Russie honore, Psaphon par ses vertus est plus célèbre encore ; Je ne me flatte point; mais vous, dont les clameurs D'un nouvel âge d'or osent noircir les mœurs,
dialogue un assujettissement scrupuleux aux règles théâtrales. Mais Gilbert ne négligeoit rien pour perfectionner son travail.
Satires, jj
Et qui, des vrais talents déchirant la couronne, Diffemez des auteurs qui n'offensent personne ; De la religion soldat déshonoré, Vous qui croyez en Dieu dans un siècle éclairé,'' Gilbert, de votre cœur savez-vous ce qu'on pense ? Hypocrite, jaloux, cuirassé d'impudence.
C'est ainsi qu'on vous peint ; votre méchanceté Donna seule à vos vers quelque célébrité.
Et l'oubli cacheroit votre muse hardie Si vous n'aviez médit de l'Encyclopédie.
Encor si, démasquant les prêtres, les dévots. Vous lanciez contre Dieu quelqu'un de nos bons mots. Peut-être on vous pourroit pardonner la satire : Lorsqu'on médit de Dieu, sans crime on peut médire. Mais toujours critiquer en vers pieux et froids, Sans daigner seulement endoctriner les rois, Sans qu'une fois au moins votre muse en extase Du mot de tolérance attendrisse une phrase ; Blasphémer la vertu des sages de Paris ; De la chute des mœurs accuser leurs écrits ; Tant de fiel corrompt-il un cœur si jeune encore Infortuné censeur, qu'un peu d'esprit décore Que vous a donc produit votre goût si tranchant ? Vous payez cher l'honneur de passer pour méchant. A-t-on vu votre muse, à la cour présentée, Pour décrier les rois, du roi même rentée ?
Peut-on citer un duc qui soit de vos amis ?
Parmi vos protecteui*s comptez-vous un commis ? Vend-on votre portrait ? Quel corps académique Vous a pensionné d'un prix périodique ?
Des quarante immortels journaliste adoptif,
j4 Poésies de Gilbert,
Êtes-vous du fauteuil héritier présomptif?
Quelle bourgeoise enfin, quelle actrice opulente.
De la cour des neuf sœurs tapissière obligeante,
De ses présents discrets meubla votre Hélicon,
Et vint avec respect visiter votre nom ?
Tout le monde vous fuit; votre ami, dans la rue,
N'osant vous reconnoître, à peine vous salue.
Jamais à vous chanter un poète empressé
De petits vers flatteurs ne vous a caressé ;
Et jamais, comme nous, en bonne compagnie.
On ne voit chez les grands souper votre génie.
Dans nos doctes cafés par hasard entrez-vous ^
L'un vous montre du doigt, l'autre sort en courroux ;
Chacun, vous dénonçant à la haine publique.
Se dit : Fuyez cet homme, il mord, c'est un critique.
Mais, de tant de mépris méchamment consolé,
Vous sifflez l'univers dont vous êtes sifflé.
Croyez-moi : laissez-nous vivre et penser tranquilles ;
Sur d'utiles sujets rimez des vers utiles.
Chantez les douze mois *, prêchez sur les saisons • ;
Egayez la morale en opéras-bouffons*;
Que vos nobles talents s'élèvent jusqu'aux drames.
Et sur l'agriculture attendrissent nos dames.
Votre jeune Apollon, qui n'a point réussi,
Dans la satire encor ne peut être endurci ;