‹ Poésies diverses de Gilbert avec une notice bio-bibliographiqueChapitre 7 sur 51 · Allusion aux comédies ou opéras-comiques de Marmontel · texte numérisé non relu

Allusion aux comédies ou opéras-comiques de Marmontel

Satires. 35

Un jour vous pleurerez d'avoir trop osé rire : Cessez de critiquer...

GILBERT

£h ! cessez donc d'écrire.

Tant qu'une légion de pédants novateurs Imprimera Tennui, pour le vendre aux lecteurs, Et par in-octavo publiera l'athéisme, Fanatiques criant contre le fanatisme ; Dussent tous les commis, à vos muses si chers, De leur protection déshériter mes vers ; Quand même des catins la colère unanime M'ôteroit à jamais Thonneur de leur estime, £t qu'enfin mon courage auroit plus de censeurs Que les sages du temps n'ont de sots défenseurs ; Appelez-moi jaloux, froid rimeur, hypocrite ; Donnez-moi tous les noms qu'un sophiste mérite; Je veux, de vos pareils ennemi sans retour.

Fouetter d'un vers sanglant ces grands hommes d'un jour. Philosophe, excusez ma candeur insolente ; Je crois, plus je vous lis, la satire innocente Quoiqu'on blâme le vice, on peut avoir des mœurs. Et l'on n'est point méchant pour berner des auteurs. Auriez-vous seuls le droit de critiquer sans crime ? Vous vantez l'écrivain dont l'audace anonyme. Interrogeant les rois, sur leur trône insultés, ^ Leur dit obscurément de lâches vérités ; Et vous osez noircir celui dont la franchise D'un parti de pédants démasque la sottise.

Qui d'un style d'airain flétrit ces corrupteurs, Et signe hardiment ses vers accusateurs !

36 Poésies de Gilbert.

Eh î quel autre intérêt peut dicter ses censures,

Qu'un généreux désir de voir les mœurs plus pures

Refleurir sur nos bords de vertus dépeuplés,

Et nos froids écrivains, au bon goût rappelés,

Orner d'un style heureux une saine morale,

De leurs partis rivaux étouffer le scandale,

Et, l'un de l'autre amis, noblement s'occuper

De mériter la gloire, et non de l'usurper ?

Parlez; au bien public s'immolant par malice,

Vengeroit-il le goût, proscriroit-il le vice.

Pour l'étrange plaisir de perdre son repos.

D'être gratifié de la haine des sots.

Doté sur vos journaux d'une rente d'injures.

Ou clandestinement diffamé par brochures ?

Non; s'il fait dans ses vers parler la vérité.

C'est qu'au fond de son cœur sa franche probité

Ne sait point retenir la haine vertueuse

Que porte au vice heureux l'équité courageuse.

Et cette impatience et ce loyal mépris

Que tout mauvais auteur inspire aux bons esprits.

A la satire enfin quel poëte fidèle.

Vengeur de la vertu, n'en fut pas le modèle ?

Perse, qui vécut chaste, en mérita* le nom.

Rappelez-vous Condé, Colbert, et Lamoignon,

Et toute cette cour de héros où de sages

Que Boileau pour amis obtint par ses ouvrages :

Interrogez leur cendre ; et, du fond des tombeaux.

Leur cendre véridique, honorant Despréaux,

Justifiera son art que vous osez proscrire,

Et ses mœurs, de son siècle étemelle satire.

Disciple, jeune encor, de ces maîtres fameux,

^ Satires, 37

Sans gloire, et cependant calomnié comme eux. Je pourrois aii mensonge opposer pour défense L'estime de Grillon *, ma vie, et le silence ; Mais je veux vous confondre, et voici mes forfaits : Ma muse, je l'avoue^ amante des hauts faits, Pour rappeler mon siècle au culte de la gloire. De sa honte effrontée osa tracer l'histoire.

O douleur, ai-je dit, ô siècle malheureux !

D'une morale impie ô règne désastreux !

Le crime est sans pudeur, l'équité sans courage, Et c'est de la vertu qu'on rougit dans notre âge. Visitons nos cités : hélas ! que voyons-nous Qui de l'homme de bien n'allume le courroux ? L'athéisme, en déserts convertissant nos temples; Des forfaits dont l'histoire ignoroit les exemples; De célèbres procès, où vaincus et vainqueurs Prouvent également la honte de leurs mœurs ; Tous les rangs confondus et disputant de vices; Le silence des lois, du scandale complices.

Peindrai-je ces vauxhalls, dans Paris protégés. Ces marchés de débauche, en spectacle érigés, Où des beautés du jour la nation galante.

Des sottises des grands à l'envi rayonnante.

Promenant ses appas, par la vogue enchéris.

Vient, en corps, aflScher des crimes à tout prix ; Où parmi nos sultans la mère va répandre Sa fille vierge encor, qu'elle instruit à se vendre.

I. M. Tabbé de Grillon, frère de M. le duc de Crillon Mahon, dont le suffrage et les bienfaits ne cesscrent d'encourager le talent po^Uque de Gilbert.

jS Poésies de Gilbert,

Jeune espoir des plaisirs d'un riche suborneur, Qui cultive à grands frais son futur déshonneur? Partout scandalisée et partout méconnue, La pudeur ne sait plus où reposer sa vue; Et l'opprobre, et le vice, et leur prospérité, Blessent de toutes parts sa chaste pauvreté.

La fille d'un valet, dont l'honnête misère Fut séduite aux appas du crime qu'on tolère.

Par un grand dérobée aux soupirs des laquais. Longtemps obscurs fermiers de. ses obscurs attraits, Possède ces hôtels dont la pompe anogante Reproche à la vertu sa retraite indigente :

Bientôt, par la fortune échappant au mépris, On verra sa beauté, fameuse dans Paris, Au sein de Paris même, encor plein de sa honte. Épouser les aïeux d'un marquis ou d'un comte. Armorier son char de glaives, de drapeaux.

Et se masquer d'un nom porté par des héros.

Et n'imaginez pas que sa richesse immense Ait de son fol amant dévoré l'opulence ; Qu'il soit, pour expier sa prodigalité, Réduit à devenir dévot par pauvreté :

L'état volé paya ses amours printanières.

L'état jusqu'à sa mort paiera ses adultères.

Tous les jours dans Paris, en habit du matin, Monsieur promène à pied son ennui libertin.

Sous ce modeste habit déguisant sa naissance, Penthièvre quelquefois visite l'indigence, Et, de trésors pieux dépouillant son palais.

Porte à la veuve en pleurs de pudiques bienfaits : Mais ce voluptueux, à ses vices fidèle,

Satires, ^p

Cherche pour chaque jour une amante nouvelle. La fille d'un bourgeois a frappé sa grandeur; II jette le mouchoir à sa jeune pudeur :

Volez, et que cet or, de mes feux interprète, Coure avec ces bijoux marchander sa défaite; Qu'on la séduise. Il dit : ses eunuques discrets, Philosophes abbés, philosophes valets, Intriguent, sèment For, trompent les yeux d'un père; Elle cède, on l'enlève : en vain gémit sa mère ; Échue à l'Opéra par un rapt solennel.

Sa honte la dérobe au pouvoir paternel.

Cependant une vierge aussi sage que belle Un jour à ce sultan se montra plus rebelle ; Tout l'art des corrupteurs auprès d'elle assidus Avoit, pour le servir, fait des crimes perdus. Pour son plaisir d'un soir, que tout Paris périsse ! Voilà que dans la nuit, de ses fureurs complice, Tandis que la beauté victime de son choix Goûte un chaste sommeil sous la garde des lois, Il arme d'un flambeau ses mains incendiaires ; Il court, il livre au feu les toits héréditaires Qui la voyoient braver son amour oppresseur.

Et l'emporte, mourante, en son char ravisseur. Obscur, on l'eût flétri d'une mort légitime : Il est puissant, les lois ont ignoré son crime.

Mais de quels attentats, nés d'infâmes amours, N'avons-nous pas souillé l'histoire de nos jours ? Quel siècle doit rougir de plus de parricides ? -^ Plus d'empoisonnements, de fameux homicides, Ont-ils jamais lassé le glaive des bourreaux ? Dans toutes nos cités j'entends les tribunaux

40 Poésies de Gilbert,

Sans cesse retentir de rapts et d'adultères ; Je ne vois plus qu'époux rendus célibataires; Le suicide enfin, raisonnant ses fureurs, Atteste par le sang le désordre des mœurs.

Telsfurent mes discours; mais lorsque mon courage A de ces vérités importuné notre âge, Je n'étois que l'écho des hommes vertueux ; Si j'ai blâmé nos mœurs, j'en ai parlé comme eux ; Et, démenti par vous, leur voix me justifie.

Mais plus d'un grand se plaint que, divulguant sa vie, L'audace de mon vers, des lecteurs retenu, A flétri ses amours d'un portrait reconnu :

De quel droit se plaint-il ? Ce tableau trop fidèle, L'ai-je déshonoré du nom de son modèle?

Quand de traits différents, recueillis au hasard. Pour corriger les mœurs je compose avec art Un portrait fabuleux et pourtant véritable, Si du public devin la malice équitable S'écrie, Ah ! c'est un tel, ce marquis diffamé ; Qu'il s'en accuse seul; ses vices l'ont nommé. Suis-je donc si méchant, si coupable ?

PSAPHON

Oui, vous Têtes :

Non parce que vos vers, du public interprètes Noircissent quelques grands que nous n'estimons pas: Immolez au mépris ces nobles scélérats ; Moi-même, ami des grands, parfois je les déprime : Vous nommez les auteurs, et c'est là votre crime.

GILBERT

Ah ! si d'un doux encens je les eusse fêtés,

Satires, 41

Vous me pardonneriez de les avoir cités.

Quoi donc I un écrivain veut que son nom partage

Le tribut de louange offert à son ouvrage,

£t sans crime on ne peut, s'il blesse la raison,

La venger par un vers égayé de son nom I

Comptable de Tennui dont sa muse m'assomme,

Pourquoi s'est-il nommé, s'il ne veut qu'on le nomme?

Je prétends soulever les lecteurs détrompés

Contre un auteur bouffi de succès usurpés ;

Sous une périphrase étouffant ma franchise,

Au lieu de d'Alembert, faut- il donc que je dise :

C'est ce joli pédant, géomètre orateur.

De l'Encyclopédie ange conservateur.

Dans l'histoire chargé d'inhumer ses confrères.

Grand homme, car il fait leurs extraits mortuaires *?

Si j'évoque jamais du fond de son journal*

Des sophistes du temps l'adulateur banal ;

Lorsque son nom suffit pour exciter le rire,

Doisje, au Ireu de La Harpe, obscurément écrire :

C'est ce petit rimeur de tant de prix enflé.

Qui, sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé,

Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique.

Tomba de Chute en chute au trône académique ?

Ces détours sont d'un lâche et malin détracteur :

Je ne veux point offrir d'énigmes au lecteur.

Sitôt que l'auteur signe un écrit qui transpire,

Son nom doit partager l'éloge et la satire.

1. Allusion aux éloges des académiciens décédés, que d'Alembert lisait, depuis 1774, dans les séances publiques de l'Académie.

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