I. Voici les principaux discours ei travaux imprimes de
XLii Notice sur la vie
sagesse et d'une douce modération, rien de plus. Avec Malouet, Virieuet La Rochefoucauld-Liancourt, il fut l'un des fondateur s du Club des Impartiaux eii 1790, et l'on trouve dans le Moniteur la trace de ses travaux législatifs.
Sur la fi7i de sa vie, de 1790 à 181 5, Boufflers est moins saisissahle pour le biographe. Nous le x'oyo7is, avec M""' de Sabran, devenue sa femme, èmigrcr à la cour de Reinsberg, oii il fut accueilli par le prince Henri de Prusse, dont il s'était montré à plusieurs reprises le panégyriste, et qui le fit nommer membre de l'Académie de Berlin, en lui faisant obtenir, par Frédéric-Guillaume, de vastes concessions en Pologne, dans le dessein d'y fonder une colonie d'émigrés.
Vers 1800^ Bonaparte, voyant le nom du poète sur Jinc liste des proscrits, biffa ce nom. célèbre en s'.écriant : « Qu'on le fasse revenir, il nous fera des chansons. » Et Boufflers revint ; mais il ne reinnt pas chansonnier. Lorsqu'il remit les pieds sur le sol de la France, il était vieux, usé, cassé, découragé, sombre, obscur et ennuyeux.
Boufflers, député- de la Meurtiie. — Discours prononcé parle Chevalier de Boufflers à l'Assemblée du •iislrict de Nancy. Nancy, 1788. — Opinion du même sur les affaires du Clergé dans la circonstance présente, 1790. — Discours de M. de Boufflers, député du département de la Meurtlie, sur le traitement des titulaires ecclésiastiques, 1790. — Discours du même pour la conservation de l'ancien traitement des octogénaires, 1790. — Rapport par le même sur la propriété des auteurs de nouvelles découvertes et inventions en tout genre d'industrie, 179 1.
et les œuvres de Boufflers. xliii
En 1804, il fut admis à l'Institut d/uis la classe de littérature'^, et il composa à cette époque quelques-uties des poésies que nous donnons plus loin, ainsi que des fragments littéraires et une indigeste élucuhration métaphysique, le Libre Arbitre (1808), qui obtint un succès d'estime. Il ne sigjiait plus alors le Chcr'alier de Boufflers, mais modestement: Stanislas Boufflers-, membre de l'Institut. — Ce dernier ti'M'e semblait devoir être son èteignoir.
On a reproché à Botifflers d'avoir honoré de ses sjiffrages poétiques le pomioir de NapoléoJi. Il adressa en effet des vers au prince Jérôme, mais la reconnaissance parlait seule en lui. En 181 3, lorsqu'il vit mettre à Vincennes, sur l'ordre de l'Empereur, le jeune comte de Sabran, qti'il regardait comme son Jils, il éprojiva Ji?îe telle secousse qu'il ne put depuis se dominer. Vif et brillant encore par instants, il alla cacher ses désillusions, sa tristesse et sa philosophie datis la solitude; il devint gentilhomme campag7iard et fermier, vécut au milieu des blés, qu'il nommait spirituellement ses dernières poésies, tandis que le bon Ducis, ce Janin avant
I. Dans un article sur Rœderer (août 1853), Sainle-Beuve raconte que ce savant proposa au choix du premier consul, sur une liste d'inspecteurs des études, le Chevalier de Boufflers, et qu'il lui fut répondu: «Comment voulez-vous donner pour inspecteur aux lycées l'auteur de poésies si libres et si connues? Les élèves, en entendant son nom, demanderont : Est-ce le Chevalier de Boufflers qui a fait... etc.? » Et il indiquait une pièce plus que légère.
2. Lorsque le régime des Bourbons fut restauré, Boufflers reprit son titre de Marquis.
XLIV Notice sur la vie
la lettre, lui adressait ses vœux, e7i le peignant ainsi :
Ami sûr, philosophe, et poète, et fermier, Mari tendre et fidèle, et Boufflers tout entier.
Le 1% janvier 1 8 1 5 , Boufflers qui avait succède depuis six mois à son compatriote Palissot, daJis les calmes fonctions de conservateur adjoint à la Bibliothèque Mazarine, Boufflers achevait sa longue vie, vaincu par l'âge, la tristesse et de douloureuses injirmités. Il ne laissait qu'un fils, triste rejeton d'un pareil père, un fils à moitié fou ou tout au moins monomanc, dont la génération de 1830 a dû connaître suffisamme7it le visage et les allures pour que nous n'iJisistions pas davantage à S071 sujet.
Sur son désir, le poète du Cœur /ut inhumé auprès du poète Dclille, son ami. Sur sa tombe on grava son dernier joli mot: Mes amis, croyez que je dors, en dehors de cette épitaphe faite par lui-même :
Ci-gît un Chevalier qui sans cesse courut,
Qui, sur les grands chemins, naquit, vécut, mourut,
Pour prouver ce qu'a dit le sage,
Oue notre vie est un voyage.
I. Voici l'acte gui fut inscrit au regislra "de la première mairie de Paris : « Du 19 janvier 1815, à midi. Acte de décès de M. Stanislas-Jean, marquis de Boufflers, ancien maréchal des camps et armées du roi, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint- Louis et de la Légion d'honneur, membre de l'Académie française, décédé hier, en son hôtel, rue du Faubourg-Saint-Honoré, n» 144, à quatre heures du matin, âgé de soixante-dix-sept ans, marié à dame Françoise-Eléonore de Manville, etc. Signé : Elzéar de Sabran. Bertscher. »
et les œuvres de Boufflers. XLV
jVous veno7ts, dans cette Biographie de Boufflers, de rééditer en partie l'étude que nous avions publiée sur le chevalier, conteur rf'Aline et dtc Derviche, apportant qtielques variantes ou notes nouvelles à cette èttide très complète sur laquelle 7ious n'avions heureusemejit pas à revenir, Boufflers, poète, est plus ingénieux encore et plus personnel que le Boufflers des Cojites ; ce fut le trouvère typique du xviii" siècle, entraînant sa muse dans tous les casse-cou de sa vie aventureuse, rimant à travers monts et vallées et égrenant les gentillesses de sa galanterie poétique dans tous les petits sentiers coquets et ombreux, oie les mythologies polissonnes semblaient réfugiées. — La Bibliographie de ses pièces fugitives serait impossible à établir de main sûre, tant fut grande sa prodigalité de poète, improvisateur de bouquets à Chloris, de bagatelles d'albums et de chansons aimables. Soit ii Paris, à la Cour, soit dans ses voyages en France et à l'étranger, soit en exil, soit même encore dans les salons glacials de la Restauration, oîi il râla ses dernières strophes, le chevalier-marquis ne put se désapprendre de rimer ^. — 5^5 pièces aisées, frivoles, délicates comme
I. Pendant rémigiation. Boufllers vécut longtemps en Allemagne et fut reçu dans les meilleures familles. M. le comte Radolinski a bien voulu nous communiquer l'impromptu
XL VI Notice sur la vie
un rire de Sylphe, inondent tous les recueils de 1761 à 18 14^ bien qu'aux années du premier Empire son souffle ne fût pas assez fort pour faire soriner le clairoii d'airain des grands poèmes et des épopées. Sa muse n'eut jamais que les chevrottements exquis de l'èpinette ou les sons aigrelets de la cythare ; sa verve railleuse et ses « cascadetles » lyriques ne pouvaie?it résonner que dans les bosquets de Paphos; aussi fut-il anéanti quand les fortes voix de Baour-Lormian, de d'Avrigny, de Rouget de risle,. de Lebrun et d'Esmenard se firent entendre dans les solennités impériales. — La poésie officielle, les dithyrambes, les cantates, les épithalames, les chants nationaux et patriotiques n'étaient point le fait de ce lutiJi honoraire, qtti ne semblait être venu au monde que poîir gracieuser des f7ies fanfreluches sentimentales. Cependant partout, dans les feuilles consacrées et périodiques , on retrouve ce poète errant. Da7is les Almanachs des Muses, les Etrennes aux Dames, le Chansonnier des Grâces, les Flèches d'Apollon, il apparaît, porteur de migtionnes bleuettes éphémères, qui ont conservé comme un vague parfum de fleurs séchées. C'est dans ces herbiers poétiques qu'il 7tous faudrait pourchasser le malicietix chantre du Cœur, si nous avions la prétention ou le désir de dresser le très loni^ catalogue de son œuvre légère.
suivant, qui est inédit, et fut écrit par le poète pour la comtesse Marie Radolinska, occupée d'un ouvrage de tapisserie :
Tout ce que votre main façonne Semble sortir des mains du Goûl ; Vous prêtez vos charmes à tout.
Et on ne les voit à personne.
et les œuvres de Bouffi ers. XLVli
Là n'est point notre but et nous ne saurions donner une plus complète bibliographie que celle qui figure en tête des Contes du chevalier. — Laclos, dans la Galerie des Etats Généraux, a laissé de Boufflers, sous le nom de Fulber, le très curieux et très sincère por trait que voici :
« Fulber ait été le plus hetireux des hommes s'il avait pu demeurer toujours à vingt-citiq ans. Ecrits voluptueux, couplets afnusants, vers agréables, cette foule de rieurs gui font le succès d'une jeunesse partagée entre l'amour et les talents donnent mie espèce de célébrité ; mais, lorsque la raison vient revendiquer ses droits, elle rougit des succès dus à de si petites causes. Fulber en est à ces tristes expériences; il a voulu faire succéder la vérité aux cojites, la pensée au coloris, la méditation à la poésie. Otiel a été son étonnemetit, lorsque l'habitude des choses frivoles a rendu pénible l'usage de l'esprit appliqué à des vues plus utiles !
« Fulber abonde dans ce qu'on appelle esprit, et il parle comme quelqu'uyi qui a besoin de ne rien perdre. Né sérieux, il veut être gai ; frivole, il veut être grave ; bon, il veut être caustique ; paresseux, il veut jouer le travailleur. Il court après les petits succès et paraît les dédaigner. A peine fut-il parvenu au fauteuil, qu'il plaisanta S2ir les hoivieurs académiqîies. Il est né quatrevingts ans trop tard. Du temps des Fontenelle, des La Mothc, des Gresset, il efct brillé sur le pâmasse français; à l'époque oii nous nous trouvons, qu'est-ce que l'esprit tout seul, ou de l'esprit poétique, ou de l'esprit d'Académie, ou de l'esprit de boudoir, ou de l'esprit des soupers? — Nous évitons, à un certain âge, le
XLViii Notice sur la vie
ridicule des couleurs tendres^ de la danse et autres amusements.
Qui n'a pas l'esprit de son âge, De son âge a tout le malheur. »
L'auteur des Liaisons dangereuses a peut-être pousse notre chauilier trop au noir. Le délicieux Prince de Ligne, qui montrait une austérité moins Spartiate en s écriant : « J'aime mieux une chanson d'Anacréon que /'Iliade et le chevalier de Boufflers que le Dictionnaire encyclopédique *, se montre plus indulgent dans le délicat pastel littéraire qu'il laissa du gentil poète ^.
« M. de Boufflers, dit-il, a été successivement abbé, militaire, écrivain, administrateur , dépiité, philosophe, et, de tous ces étais, il ne s'est trouvé déplacé que dans le premier. M. de Boufflers a beaucoup pensé, mais, par malheur, c'était toujours oi couraiit; son mouvement est ce qîii nous a le plus volé de son esprit. 0)1 voudrait potivoir ramasser toutes les idées qu'il a perdues sur les grands chemins avec son argent. Peut-être avait-il trop d'esprit pour qu'il fût en son pouvoir de le fixer, quand le feu de la jeunesse lui donnait tout son essor. Il fallait que cet esprit fit tout de lui-même et maîtrisât son maître ; aussi a-t-il brillé d'abord avec tout le caprice d'un feu follet, et l'âge seul pouvait lui donner la sagesse d'un fanal. Une sagacité sans bornes, une profonde finesse, une légèreté qui n'est jainais frivole, le talent d'aiguiser des idées par le contraste des mots, voilà les
I. Œuvres du prince de Ligne. Bruxelles et Paris, 1860, iii-i2, t. III, p. }oo. Boufflers fut très lié avec cet écrivain d'un esprit français de pure race. On trouvera dans ses poésies trois stances dédi(:es au Prince de Ligne.
et les œuvres de Boufflers. XLix
qualités distinctives de son esprit, à qui rien n'est étranger. Heureusement, il ne sait pas tout, mais il a pris la fleur des diverses connaissances et surprendra, par sa profondeur , tous ceux qui le savent léger, et, par sa légèreté, tous ceux qui ont découvert combien il pouvait être profond. La base de son caractère est une bonté sans mesure; il ne saurait supporter l'idée d'îtn être méchant et donnerait jusqu'à son plus strict nécessaire pour s'eti délivrer ; il se priverait de pain pour nourrir même un ennemi : ce pauvre tnéchant! dirait-il.
^ Il a de l'enfance dans le rire et de la gaucherie dans le maintien; la tête un peu baissée, les pouces qu'il tourne devant lui comme Arlequin, ou les mains derrière le dos, comme s'il se chauffait; des yeux petits et agréables, qui ont l'air de sourire, quelque chose de bo7i dans la physionomie ; du gai, du naïf dans sa grâce; ime pesanteur apparente dans la tournure et du mal tenu dans toute sa personne. Il a quelquefois l'air bête de La Fontaine ; on dirait qu'il ne pense à rien lorsqu'il pense le plus; il ne se met pas volontiers en avant, et n'en est que plus piquant lorsqu 'on le recherche. La bonhomie s 'est emparée de ses manières et ne laisse percer sa malice que dans ses regards et son sourire. Il se défie tellement de son talent pour l'épigramme, qu'il penche trop, peut' être, du côté opposé. Il a l'air de prodiguer des louanges pour empêcher la satire d'éclore, mais leur excès les rend suspectes. Il est impossible d'être meilleur ni plus spirituel; mais, chez lui, ces deux qualités ont peu de communications entre elles, et, si son esprit n'a pas toujours de la bonté, quelquefois aussi sa bonté pourrait manquer d'esprit, -i-
L Notice sur la vie de Bouffler s.
Nous quitterons ici Boujflers « sur la bonne bouche y-, ne pouvant rien ajouter aux charmes vivants de ce portrait. Nous avons présenté le chevalier, conté minutieusement sa vie, nous gardant bien d'écrire une étude analytique sur le poète. Un homme d'esprit, frappe de l'inanité des dissertations littéraires, s'écriait ufi jour : « Le lecteur éclairé, le lecteur faisant partie du public payant est encore plus sage que le plus sage critique. » C'est assez notre avis. — Boujfler s plaidera donc spirituellement la cause de sa muse par ses propres vers, noïts n'y aiderons d'aucuns commentaires inutiles, La sympathie qu'il nous inspire saura évidemment se généraliser parmi les nombrcu.x érudits qui viendrotit écouter ici les échos de sa lyre. — Ainsi se terminera, par ce douzième volume, cette collection des Petits poètes du XYiii"^ siècle, qui fut accueillie avec une rare bienveillance et que nous sommes heureux d'avoir tnenée à bonne fin.