‹ Poésies diverses du chevalier de BoufflersChapitre 2 sur 98 · La Marquise de Boufflers mdurul eil 1787. Elle se com · texte numérisé non relu

La Marquise de Boufflers mdurul eil 1787. Elle se com

et les œuvres de Boufflers. v

èiait la vie et l'ornement de toutes les fêtes qii 'on y donnait, et répandait dans son entourage la gaieté, la grâce et le plaisir. Le Roi Stanislas avait fondé dajis son sem- Uant de royaume une royale société des sciences et des lettres, et il s'était fortiié autour du Philosophe bienfaisant^ jpie académie des plus beaux esprits du siècle.

posa elle-même cette cynique épitaphe, qui résum; assez bien son esprit et ses moeurs :

Ci-gU, dans une paix profonde.

Celle Dame de volupté, Qui, pour plus grande sûreté. Fit son paradis en ce monde.

Boufflers adressait à sa mère les plus galantes exhortations, qui révoltent aujourd'hui le sens moral.

Reniez Dieu, brûlez Jérusalem et Rome,

Pour docteurs et pour saints n'ayez que les amours.

Un jour, la peu crédule marquise jurait qu'elle ne pourrait jamais aimer Dieu. « Ne jurez de rien, lui répondit son fils; si Dieu se faisait homme une seconde fois, vous l'aimeriez tout comme un autre. » Ce mot rappelle un propos analogue tenu par M"'-' Arnould.

Il convient de lire sur La Dame de volupté un excellent et très long travail de M. Méaume : La .Mère du chevalier de Boufflers, étude sur les mœurs de la société en Lorraine et en France, d'après une correspondance inédite, ij38-ij85. Voir le Bulletin du Bibliophile d'août, septembre, octobre, novembreet décembre 1884. C'est un travail de premier ordre qui, nous l'espérons, sera bientôt réuni en volume.

I. La Société des lettres que Stanislas avait fondée lui décerna ce surnom, que la France confirma. Stanislas Leczinski a laissé plusieurs volumes de morale, de politique et de philosophie qui ont été réunis sous le titre de : Œuvres du Philosophe bienfaisant, 176$, 4 vol. in-8». Les Œuvres choisies d: Stanislas, roi de Pologne, ont été publiées en 1825, in-8°.

VI Notice sur la l'ie

Voliiiire, Saint- Lambert, Moncrif, Tressan, Hclvètiits, le Président Hènault, yJ/'»M iju Châtclet, de Gramniont et beaucoup d'autres s'y donnaient souvent rendez-vous et composaient ainsi une Cour sans pareille, que Versailles eût pu jalouser.

C'est dans ce milieu littéraire, spirituel et galant que le chevalier de Boîifflers fit ses premiers pas. Son esprit, tout d'abord, sembla engourdi; il se développa lentement, et le filleul de Stanislas reçut dans sa première jeunesse la dénomination peu flatteuse de Pataud. Cependant les brouillards qui obscurcissaient cette intelligence à son aurore ne devaient pas tarder h se dissiper pour faire place il un excès de précocité : sa malice sautilLvite, ses petites polissonneries pleines d'astuce, ses remarques éveillées, sa curiosité même révélèrent un digne rejeton de la Marquise sa mère, et le fameux Père de N'ettville, qui le vit à la campagne chez son aïeule, la Princesse de Craon, demeura émerveillé des remarquables dispositions de ce petit bo7ihomme. On lui donna pour précepteur l'abbé Porquet^, homme superficiel, qui avait de la littérature et tournait assez agréableme}it levers, mais qui était abbé mondain, frivole et sans convictions. C'est ce même abbé Parquet, plus tard aumônier de la maison du Roi de Pologne, qui, la première fois qu'il parut à la table de Stanislas, da7is ses nouvelles fonctions, scan-

î. Pierrc-Charles-François Porquet naquit à Vire en 1728 et mourut en 1776. La marquise de Boufflers le protégea et le fit admettre dans les réunions les plus intimes. Il fut grand bailli de Nancy et membre de l'Académie de cette ville. On trouve quelques pièces de vers de lui dans les Almanachs des Muses et d'autres recueils. Dans le Journal de Fréron,

et les œuvres de Boufflers. vu

dalisa si fort le monarque, au dire de La Harpe, en montrant sa coupable ignorance du benedicite. Uti tel instituteîcr, qui était plus âgé que son élève de dix ans à peine, ne devait pas exercer sur celui-ci utie autorité lien terrible; le maître et le disciple devijirent bons camarades et rimèrent bientôt ensemble sur tin thème qui leur était commun : les femmes, ï amour et la folie.

Jean-Stanislas de Boufflers, en dépit de cette éducation, qui n'eut certes rien de sacerdotal, fut de bomie heure destiné à l'état ecclésiastiqite, non par un sentiment de délicatesse et de piété ou par uncvocation qti'on n'aurait pu, découvrir en lui, mais plutôt par orgueil, par ambition et par lucre. L'Eglise était alors tinc carrière estimée pour les cadets de bonne maison; et comme les Boufflers ne s'étaient encore illustrés qtce par les armes, la famille du jeune hoinme pensa qu'un chapeau rouge à l'horizon, et, en l'attendant, quelque gros archevêché et de bons bénéfices conviendraient à merveille au descendant d'tin Maréchal de France : Boufflers devint 7in apprenti évcque au séminaire de Saint- Sulpice, oii il fut placé vers 1759; H y fif d'assez bonnes études, r apprit la théologie, fut considéré comme fort latiniste; mais la

il signait quelquefois : Le petit vieillard. Voici l'épitaplie qu'il se lit :

D'un écrivain solgitiux, il eut tous les scrupules. Il approjo'iâil l'art des points et des virgules, Il pesa, calcula tout ic fin du métier. Et, sur h laconisme, il fit un tome entier.

On a de l'abbé Porquet un Discours de réception, prononcé en 17^6 à l'Académie de Nancy, et des Réflexions sur l'usure. Le Magasin encyclopédique de 1807, tomes II et III, contient une intéressante notice sur cet abbé.

VIII Notice sur la vie

foi, l'ardente piètè, l'idée de Dieu étaient absentes de ce cœur fait pour le monde et ses jouissances les plus vives.

Sa folie naturelle excitée par la réclusion, son imagination passionnée lui firent composer au sein même du séminaire des couplets d'une licence outrée, comme ceux de sa chanson : Mon plus beau surplis'^ çui dépasse en i7idècence tout ce que Pnrny, Piron et Grécourt ont écrit dans ce genre de plus grivois.

Le Chevalier, il faut le dire, n'avait puisé à la Cour de Ltinéville que des exemples frivoles et pernicieux bien inhérents à son époque. Le libertinage qui avait enviromié son enfance, la galanterie officielle de sa mère, la vue de la vertu misérable et du vice triomphant, les mœurs relâchées, coquettes et provocantes qui ne lui offraient que des images voluptueuses et friponnes, les aventurcs piquantes et décolletées qu'il entendait narrer à chacun, cette théorie succincte de la passion, qui consistait à avoir une femme ou à se laisser posséder/^;- un homme, tout ce dévergondage avait laissé sur la virginité de ses premières sensations et sur son teinpérament déjà dissolu une chaude et ineffaçable empreinte. — « En pensant à cette Cour de Lunéville, écrivait plus tard Boufflers, je crois plutôt me souvenir de quelques pages d'un roman que de quelques années de ma vie. »

Le gouvernement de la France, selon un mot d'alors, était une monarchie absolue tempérée par des chansons j l'esprit primait si fort le sentiment, qu'on le mettait à, la

I. Cette chanson, trop gaillarde pour être reproduite ici, se trouve p. 149 des Contes théologiques, suivis des litanies des catholiques du dix-huitième siècle, à Paris, de l'Imprimerie de la Sorbonne, 1783 (1793), in-S".

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place de l'âme; \o\\\x semblait résumer la vie des grands, et le cœur n'était pins qu'un sens, qu'un mot honnête destiné à couvrir nu autre mot qui ne l'était pas. L'aumônier du roi Stanislas, l'abbé Parquet lui-même, le précepteur de Boufflers, tenait des discours si libres et croyait si peu en Dieu, que le vieux monarque lui disait spirituellement : « L'abbc, il faut vous modérer, tâchez de croire à la religion dont votes êtes l'apôtre; je vous donne tm mois pour cela^. »

« Le monde que Boufflers voyait dans ses jours de congé, dit M. A. J'ai, dans sa courte notice stir notre poète^, ce monde était frivole et libertin, et comme les choses sériejises n'étaient point pour lui plaire, il reçut de ses fréquentatiotis des impressions qui développèrent en lui le goîct d'une littérature qui avait fait un nom, dans les ruelles, à Bernis, abbé et membre de l'Académiefrançaise. Il referma, pour ne plus les ouvrir, la Somme de saint Thomas et la Cité de Dieu de saint Augustin, et ouvrit, pour ne plus les refermer, les historiettes grivoises de La Fontaine et de Vergier. Ce furent ses derniers rudiments. — Il avait encore ! habit des Sulpiciens, lorsqu'à l'âge de vingt-trois ans, il composa et fit connaître son conte d'AVme, Reine de Golconde', qîti eut d'abord un succès d'étonnement, et qui fit vite son chemin

1. Le sens de cette saillie du roi Stanislas nous est fourni par Chamfort dans ses Caractères et Anecdotes.

2. Dictionnaire critique de Bioizraphie et d'Histoire, p. 2(îi, col. 3.

3. Le litre primitif était : la Reine de Golconde. Boufflers dut composer ce conte vers les premiers jours de l'année 1761. Grimm en adressait une copie à ses correspondants au mois

X Notice sur la vie

dans les cercles de la belle socièlè. Bien que le clergé ne fût guère austère, il y eut une certaine révolte contre la faveur accordée à ce petit ouvrage qu'avouait un j'etine lévite ; la pudeur se mêla de l'affaire, et l'on décida que M. de Boufflers devait renoncer à sa musc libertine ou à l'étude des canons de l'Eglise. »

O71 ne saurait se faire une idée exacte aujojird'hui de l'engouement qu'excita le délicieux co7ite rf'Aline; Grimm en parle avec enthousiasme : « y aimerais mieux avoir fait la Reine de Golconde que tous les Contes moraux de Marmontel, dit-il^, quoique le premier ne porte pas le titre de Conte moral. » Ce fut une fureur pendant plus de six mois; d'innombrables copies d'AWnQ couraient de ruelle en ruelle, de salon en salon, de société en société; on s'arrachait ces manuscrits, on ne parlait que du conte et de l'auteur. Boufflers eut tinc vogue qu'il n'avait point cherchée, mais qui n enfui que plus retentissante et le mit de plain-pied dans le domaine de la galanterie. Toutes les femmes voulurent connaître l'heureu.v amant de la jolie laitière, cet écrivain simple et charmant qui avait su, par la fraîcheur et la jolie tournure de son style, exciter la curiosité d'un public blasé par les fadeurs de tant de petits romans. Les Douairières se faisaient lire cette Bagatelle et souriaient en

de juillet de cette annde : « La Reine de Golconde est de M. l'abbé de Boufflers, dit-il (à la date du 15 juillet 1761). Il paraît par ce conte, qui est très joli, que M. l'abbé de Boufflers a plus de vocation pour le métier de bel esprit que pour celui de prélat. )i

I. Grimm, Correspondance, 15 mai J/fî]. Edition Garnier, t. V, p. 285.

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applaudissanlj à Versailles, la cour aiticre était sous le charme, et J/»'^ de Pompadour prit un intérêt si vif à la lecture (/'Aline, // lui en resta une impression si favorable, à ce gue nous apprend Bachauviont, que, dès ce jour, elle conçut l' idée de la petite ferme rustique et des jardins du Petit-Trianon. Elle voulut avoir des vaches, les traire elle-même, et revêtir parfois le corset et le cotillon blanc d'Aline pour séduire de nouveau, sous ce travestissement coquet, son royal et très volage amant.

Tout Saint^Sulpicc avait lu en cachette ce conte qui n'était signé que des initiales M. />***/ le bruit qu'il excita parmi les camarades djc petit Prélat fut si scandaleux, que celui-ci fut invité à réfléchir sur son impiété et à décider, après un scrupuleux examen de conscience, si sa vocation pour l'cpiscopat était des plus inébranlables. — Le Chevalier ne fut pas Tartuffe j il s'écria, avec toute la franchise de son beau naturel, qu'il renonçait volontairement a la Poiirpre et au Chapeau, pour se lancer dans la carrière des armes; il troqua le petit collet contre la croix de Malte, ce qui ne l'empêchait pas de se conserver quarante mille livres de rente que le roi Stanislas lui avait cojiférécs par des bénéfices en Lorraine. L'Abbé de Boufflers redevint le Chevalier de Boufflers comme devant; sa qualité de Chevalier de Malte lui donnait le di oit étrangi* d'assister à l'office divin en unforme et en surplis, de sorte qu'on put le voir plus tard, à la fois Prieur et Capitaine de hussards, offrir ses vœux à l'Eternel dans ce bizarre accoutrement d'un abbé d'épée, le blanc surplis, aux ailes longues et plissêes, sur les épaules, et le sabre d'acier lui ballant aux talons.

XII Notice sur la vie

Voici une leUrc de Boufflcrs^, adressée à l'abbé Parquet an coinmenccvicnt de l'année 1762; c'est une manière de conjession, tine auto-biographie de cette période de son existence oii sa carrière se dessijie ; nous la citerons en partie. Cette lettre spirituellement écrite montre Boufflers dans toute sa belle Immcur, son jugement et son esprit d'aventure :

« Enfin, mon cher abbé, me voici sur le point d'exécîiter un projet que mon esprit a toujours chéri, et que votre raison a toiijours blâmé : celui de changer d'état. Ce n'est point une petite affaire que de commeiicer , pour ainsi dire, une nouvelle vie à l'âge de vmgt-quatre ans ; vous me direz peut-être qu 'il faudrait mettre à cela plus de réflexion que mon âge et surtout ma vivacité ne me le permettent ; mais ne me condamnez pas sans m'avoir entendu une dernière fois; et comme en matière de bonheur il n 'y a de véritables juges que les parties, laissezmoi, s'il vous plaît, plaider et décider dans ma propre cause.

« fêtais dans la route de lafortiine; les premiers pas que j'y avais faits suffisaie?it pour m'en assurer. Les circo>istanccs les plus favorables semblaient rassemblées pour présenter à mon imagination l'avenir le plus brillant. Sans aucun mérite, f aurais pu, comme bien d'autres, obtenir encore quelques bénéfices; avec un peu d'hypocrisie, je serais probablement devenu Èvêquc, peut-être, avec tin peu plus de friponnerie, Cardinal :

1. Voyez Correspondance de Grimm, édition Tourneux, t. VI, à la date du i'''' février 176^. — Cette lettre a été réimprimée dans les Œuvres posthumes de Boujlers, Paris, Louis, 1816, in-18, p. 83 et suiv.

et les œuvres de Boufflers. xili

qui sait si qnclqites ruses et quclqiies intrigues de phis ne m'auraient point mis à la tête du clergé? Mais J'ai mieux aimé être aide de camp dans l'armée de Souhise : Trahit sua quemque voluptas. La première règle de conduite n'est point de devenir riche et puissant, c'est de connaître ses véritables désirs et de les suivre. Alexa)idre, avec l'or de l'Asie dans ses coffres et le sceptre de l'Univers -dans ses mains, cherchait le bonheur dans Bahylone, et un petit pâtre de dix-huit ans le trouvera dans son hajiieatc, s'il obtient en mariage la petite paysanne qu'il aime.

i, « Mais quittons Alexandre, et revenons à moi, qui ressemble beaucoup plus au petit pâtre qu'à lui. Votis savez qtc'un sang bouillant, tm esprit inconsidéré, une humeur indépendaiite sont les trois premiers traits qui me caractérisent ; comparez ce caractère-là avec tous les devoirs de l'état que j'avais embrassé, et vous me direz si j'y étais propre. Vous n'ignorez pas de qzielle impossibilité ilestpojcr moi, et de quelle nécessité il est pour zin ecclésiastique de cacher tout ce qu'il désire, de déguiser tout ce qu'il pense, de prendre garde à tout ce qu'il dit, et surtout d'empêcher de prendre garde à tout ce qu'il fait. Pensez de plus aux haines atroces, aux noires jalousies, au.x perjidies indignes qui habitent encore plus dans les cœurs des prêtres que dans les autres, et à toute la prise que ma simplicité, mon indiscrétion, ma licence même auraient donnée sur moi : vous conviendrez que je li étais pas fait pour vivre avec ces gens-là. Comptezvous pour rien le cri général qui s'était élevé contre la liberté de ma conduite? Ce sont les sots qui crient, me direz-vous : tant pis, vraiment, il vaudrait bien mieux

XIV Notice sur la vie

que ce fussent les gens d'esprit; cela ferait moins de bruit. Les sots ont l'avantage du nombre, et c'est celui-là qui décide. Nous atirons beau leur faire la guerre, nous ne les ajaiblirons pas; ils seront toujours 7ios maîtres; ils resteront toujours les rois de l'Univers; ils contitmeront toujours à dicter les lois, à assigner tous les rangs de la société ; il ne s'introduira pas une pratique , pas un usage, pas un devoir dont ils ne soient les auteurs; enfin ils forceront toujours les gens d'esprit à parler et presque à penser comme eux, parce qu'il est dans l'ordre que les vaincus parlent la langue des vainqueurs. D'après l'extrême vénération dont l'ous me voyez pénétré pour la toute-puissance des sots, ai-jc tort de chercher à rentrer en grâce avec etix, et ne dois-je pas regarder comme le plus beau moment de ma vie celui de ma réconciliation avec les premiers souverains du monde? Pardonnez-moi de m égayer un peu dans le cours de mes raisonnements ; c'est pour m' aider et vous aussi à en supporter l'ennui. D'ailleurs, Horace, votre ami et votre modèle, permet de rire en disant la vérité, et le premier philosophe de l'antiquité n'était sûrement pas Heraclite. J'aurais pu, me direz-vous, d'après mon respect potcr l'avis des sots, quitter mon état sans en prendre un autre ; mais les sots m'ont dit qu'il fallait avoir un état dans la société. Je leur ai proposé d'avoir celui d'homme de lettres; ils m'ont dit de m'en bien garder, parce que j'avais trop d'esprit pour cela. Je leur ai demandé ce qu'ils voulaient que je fisse, et voici ce qu'ils m'ont répondu: « // y a quelques siècles que nous avons voulu que tu fusses gentilhomme ; nous vouloJis à présent que tout gentilhomme aille à la guerre. » Là-dessus je me suis fait

et les œuvres de Boufjlcr s. xv

faire iin habit bleu, j ai pris la eroix de Malte, et Je pars.

« // doit z'ous rester à présent lien des objeetions à me faire sur la manière dont f ai pris mon parti. Je me les suis déjà toutesfaitcs à moi-même. Je vais vous les détailler avec toute la sincérité que vous me connaissez, et y répondre avec un sérieu.x que vous ne me connaissez pas.

« Vous pourrez me dire que je n 'ai point assez constellé mes parents sur le parti que /allais prendre, et que pourtant je devais assez compter sur leur tendresse et sur leurs lumières pour écouter leurs conseils. Il est vrai que je me suis contenté de faire part à ma mère et à mon frère^ de mou projet sans les consulter ; mais je crois qu'il était inutile de le faire : marésolution était formée; je les aie rais trompés si je leur avais demandé leur avis avec l'air d'être disposé à le suivre. S'ils avaient pensé comme moi, les choses auraient été comme elles vont; s'ils avaient été contraires à mes idées, /aurais souffert de ne point leur céder : j'ai mieux aimé manquer à une petite formalité que de les tromper ou de leur résister en

face Le respect dû aux parents n'a point de terme;

l'obéissance en a jui marqué par la nature : c'est celui d: l'entier développement des organes de notre corps et de notre factdtè d'esprit...

« Vous me demandez si le Roi est averti de inoti changement d'état. Le Roi m'a souvent questionné sur le plan que je roulais choisir, et j'ai eu le courage de lui répondre, depuis environ dix-huit mois, qtie je ne me sou-

I. Le frère aîné de Boufflers. — Jean-François Régis de Boufflers.

XVI Notice sur la vie

ciais pas d'avancer dans mon état; que le hien qu'il m'avait fait jusqu'à présent me suffisait; que l'ambition était un scnti7nent étranger à mon cœur, et que je me seiitais plus fait pour être heureux que pour être graiid. Là-dessus le Roi voulut hien me parler des projets qu'il avait conçus à mon sujet : il y aurait eu de quoi éblouir qtielqu'un qui n'aurait point puisé la plus saine philosophie dans les leçons et dans les exemples de mon bienfaiteur mêjne. Je répondis que le Roi pouvait ajouter aux grâces dont il m'avait comblé, mais qu'il n'ajouterait ni à ma reconiiaissajice ni à mon contentement, et que je gagnerais plus à imiter sa modératioji dans ma sphère qu'à accu7mtler ses bienfaits. Le Roi, surpris de ce que je posais, pour ainsi dire, des limites à sa bienfaisance, daigna agréer ma réponse, et depuis ce temps ne me proposa point de me rétracter.

« Je n'entreprendrai point de répondre aux gens qui m'accuseront de manqtier de reconnaissance envers mon bienfaiteur ; je crains peu le reproche sur cet article : mon cœur parlera toujours plus haut que mes calomniateurs, et je puis d'avatice assurer que tous les moments oii l'on pourra dire ces horreurs-là de moi atiront été marqués dans ma pensée par un tendre soîiveîiir des bienfaits du Roi et par le désir vif de lui en rendre un jour le prix en les méritant. Vous connaissez le fond de mon âme ; vous savez qu'un enfant qui aimerait son père et sa mère comme j'aime le Roi passerait les bornes de son devoir, si un tel devoir pouvait avoir des borties...

« Concluez de ma longue lettre, mon cher abbé, et surtout du long temps que nous avons vécu ensemble, qiie je pourrai, comme il m' arrive sotivent, être emporté

et les œuvres de Boufflers. xvii

loin de mes devoirs par la léger etè de mon esprit, par la vivacité de mon âge, par la force de mes passions, mais que je mourrai avant de cesser d'être honnête :

« Ante, pudor, quam te violo, aut tua jura resolvo. »

Ce fut, comme on le voit, sans hésitations, avec la plus cordiale franchise, que notre Sulpicien, qui n'avait rien d'un Tiherge, jeta aux orties sa soutane encore neuve, poicr revêtir la sotibreveste rouge, à croix hlaiiche, desprofès de l'ordre de Malte. L'èpée dans sa main était mieux servie que le goupillon; les paroles d'amour sortaient plus librement, plus chaudement de son cœur que les prières; il chantait plus volontiers matines dans les alcôves, au milieu des aichades de baisers donnés et rendus, qu'au pied des autels; et, lorsqu'il s'agissait de tourner un madrigal ou une chanson, de dompter un cheval, de sabrer un ennemi ou de caresser une belle, le chevalier se redressait de toute la hauteur de sa race guerrière et galante, avec une crâncrie qui lui seyait à merveille. Il était à l'armée, comme dans les ruelles, plein de gaieté, de Jolie; il avait, dit Grimm, nommé un de ses. chevaux le Prince Ferdinand, tin autre le Prince Héréditaire. Quand on venait le voir le matin, il appelait un de ses palefreniers et lui demaiidait d'un grand sérieux si le Prince Ferdinand et le Prince Héréditaire étaient étrillés? « Oui, Monsieur le Chevalier », lui répondait-on. « Je les fais étriller tous les matins, disait-il alors à la compagJiie; vous voyez que f en sais plus long que nos Maréchaux. »

L'auteur de la Reine de Golconde fit avec éclat la

xv'iii Notice sur la vie

cmiipagne de Hanovre. Il avait toutes les qualités requises pour la guerre; ïuie bravoure innée, iC7ie furia radieuse, le mépris du danger et le défaut même de ces qualités, ce je ne sais quoi que noies traduisons aujourd'hui par : un cerveau hvu[é.E7itre deti.x batailles sangla?ites, dans les entr'actes de ses tueries, son admirable esprit français reparaissait dans toute son insouciatice ; loin de songer à se reposer, il ne pensait qu'à ses amours, et après azvir largement saccagé la vie humaine, sa philosophie le poussait à rétablir l'équilibre, en procréant de nouveaux petits combattants.

Faisons l'amour, faisons la guerre, Ces deux métiers sont pleins d'attraits ; La guerre au monde est un peu chère ; L'amour en rembourse les frais.

Que l'ennemi, que la bergère, Soient tour à tour serrés de près...

Eh ! mes amis, peut-on mieux faire, Quand on a dépeuplé la terre, Que de la repeupler après ?

Boujfflers, à son retour de l'armée, rendu à Paris et à la vie facile, se livre tout entier à la dissipation, aux plaisirs de son âge, aux femmes, au jeu, aux chevaux — sa passion favorite. — Comme poète, sa réputation était faite : ses vers faciles, élégants, aimables, spirituels, d'wie licence coquette et délicate, jamais grossière, mais juste assez osés dans leur libertinage pour faire rougir et sourire à la fois les Dames qui se plaisaient à les entendre; ses petites poésies que Chamfort comparait aux meringues et à la crème fouettée, sa pièce du Qotwx, surtout, qui, dans sa légèreté, était wie véritable profession

et les œuvres de Bouffie rs. xix

de foi libertine; toutes ces ravissantes fleurettes q:i' il savait cueillir avec art sur le Parnasse, dans le coin réservé aux Bernis, aux Parny, aux Grécourt, aux Laltaignant ; sa conversation enjouée et frivole, enfin, lui donnèrent accès dans les cercles de la meilleure compagnie. — Le chevalier portait, du reste, avec lui lapins sûre des lettres de crédit : son visage, d'wi gracieux ovale, mettait en relief deux petits yeux ardents, pétillants de désirs et d'audace, et ses lèvres sensuelles, retroussées aux commissures par une malice et un scepticisme du diable, savaient lancer le propos avec une langueur à la fois nerveuse et caressante.

Aux bonnes et belles manières, à une tournure noble et harmonieuse, Bozifflers joignait un tempérament à la Casanova et îine assurance de lui-même qtd lui attirèrent plus de bonnes fortunes qu'il atccnn gentilhomme de son èpoqtie . Il ne sonblait créé que pour rendre hommage aux belles ; pour hii, point de cruelles ; il vole de conquête en conquête, sans prendre le temps d'être un mourant; il n'agonise amour eicsement que pour renaître plus vaillant et, lorsqu'on songe à lui reprocher de n'avoir jamais aimé, d'être inconstant et de s'adresser aux hétaïres faciles, il s'écrie :

Je le connais trop bien, ce dangereux amour ; Dès mes plus jeunes ans il reçut mon hommage, Il n'est le plus souvent que l'ouvrage d'un jour. Mais un jour ne peut pas détruire son ouvrage; J'ai goûté ses douceurs, et j'ai senti ses coups ; Je sais qu'il se nourrit de plaisirs et de larmes.

Vous ne connaissez que ses charmes ;

Ah ! je le connais mieux que vous.

Las des mépris, des inconstances

Notice sur la

Dont furent payés tous mes soins,

Je cherchai d'autres jouissances, Moins pures, il est \Tai, mais qui me coûtaient moins. J'eus recours, je l'avoue, à ces beautés faciles Qui veulent de l'argent, et non pas des soupirs :. Elles ont essuyé, courtisanes habiles, Les larmes de l'amour par la main des plaisirs.

A l'amant qui leur plaît, ces belles.

Pour n'en point violer, ne font pas de serments : Que de femmes, hélas ! devraient faire comme elles.

Pour ne point tromper leurs amants ' !

Souffler s, quoiqu'il veuille hicn affirtner le contraire, Ht plus souffrir par son inconstance qu'il ne souffrit de celle de ses maltresses; au temps passager de son bel âge, les te7idres feux lui semblèrent ennuyeux, la constance de mauvais ton ; ce fut un fatme d' esprit et de gentillesse, comblé de faveurs comtne le Dieu des Jardins; ce fut un sèductetir, qui, avec une philosophie machiavélique, laissa parler son cœur, ne voulut jamais mêler l'absinthe delà jalousie et des pitoyables querelles au miel des amours soudaines, et qui trouva toujours sa grâce aji pied des victimes immolées à son caprice.

Le tendre amour se blesse De serments indiscrets ; Ne l'enchaînons jamais, Pour le garder sans cesse.

Avec nos feux,

I. Ces vers sont adressés à M. de Choiseul, en réponse à une épître rimée de celui-ci. M. de Choiseul-Meuse (au nom de plusieurs Dames, dont il se faisait l'interprète) reprochait à Boufflers son libertinage : voy. Mémoires secrets de la République des lettres, à la date du i'^'" avril 176$.

et les œuvres de Bo iiffl ers. x x i

Avec nos vœux,

Qu'il finisse ou qu'il dure ; Qu'il renaisse à chaque moment :

Mais qu'il renaisse li'orement ; Car, dès qu'on songe à son serment,

On est déjà parjure.

Plus iarJ, il rachitera ses fautes, il sera bon mari, bon pire, bon administrateur et bon fermier ; mais plus tard, ce ne sera plus Boufflers; plus tard, il vivra des souvenirs passés, car la jeunesse doit cnjuponner la mémoire, la tapisser de joyeuses équipées, la meubler avec les ris et les grâces : la jeunesse n'est que la pourvoyeuse des douces joies remémoratives de la vieillesse.

Dans les jours de la folie.

On jouit sans rien prévoir ;

En avançant dans la vie,

Le bonheur n'est qu'un espoir :

La vieillesse encor projette ;

Mais, avant d'exécuter,

L'heure sonne, et l'on regrette

Sans avoir à regretter.

Vers 1765, le Chevalier poète résolut de faire un pèleriîiage à Ferncy ; il alla à Voltaire comme on va au soleil, avec V aveuglement et la conscience du génie lumineu.x, qu'il se préparait à timidement regarder en face. C'est dans ce voyage en Suisse qu'il adressa à Madame sa mère cette correspondance espiègle, qui est une des phis gaies et des plus spirituelles qui aient été écrites dans notre langue. C'est un peu la manière de Chapelle et de Bachaiimont, mais avec plus de badinage et de vivacité dans le récit. Il partit en artiste, avec une légère

XXII Notice sur la vie

valise, connue un aimable coureur d'avenhircs ; et, afin de conserver l'incognito, de déguiser sa condition, il se présenta sous le nom de Monsieur Charles, peintre au pastel.

Suivons-le un instant : il passe à Soleurc, arrive à Genève et donne des aperçus charmants sur les mœurs et les habitants de la Suisse. « La terre est ici cultivée par des mains libres, écrit-il; les hommes sèment pour eux et ne récoltent pas pour d'autres. Les chevaux ne voient pas les quatre cinquièmes de leur avoine mangés parles rois; les rois n'en sont pas plus gras, et les chevaux le sont bien davantage. Les paysans so?it grands et forts, les paysannes sont fortes et belles; je remarque que partotit oie il y a de grands hommes, il y a de belles femmes, soit que les climats les produisent, soit qu'elles viennent les chercher, ce qui ne serait pas décent. » -I Genève, il s'enthousiasme sur le lac ; il lui semble que l'Océan ait voulu donner à la Suisse son portrait cîi miniature ; mais c'est la simplicité des habitants de Vevay qui le touche profondément. « On ne me connaît que connue peintre, dit-il dans sa troisième lettre à la Marquise de Boufflers; je suis traité partout connue à Nancy ; je vais dans toutes les sociétés; je suis écouté et admiré de beaucoup de gens qui ont plus de sens que moi, et fy reçois des politesses que j'ajirais tout au plus à attendre de la Lorraine; l'âge d'or dure encore pour ces gens-là. Cfi n'est pas la peine d'être grand seigneur pour se pré- ■ senter chez eux, il suffit d'être homme. L'inunanité est pour ce bon peuple-ci tout ce que la parenté serait pour un autre. » Plus loin, les Alpes le transporteiit, et il plaisante même leur majesté avec U7ie certaine irrévé-

et les œuvres de Boufflers. xxiii

rence et im goi'it douteux : « Oh ! poïir le coup, me voilà dans les Alpes jusqu'au cou. Il y a des endroits ici oîi un enrhumé peut cracher à son choix, dans l'Océan ou dans la Méditerranée. Oh est Pampan ^ ? c'est ici qu'il ferait beau le voir grossir les deux mers de sa pituite, au lieu, d'en inonder votre chambre. Oie est l'abbè Porquet? que je le place, lui et sa perruque, sur le sommet chauve des Alpes, et que sa calotte démettre, pour la première fois, le point le plus élevé de la terre. »

C'est dans ce même voyage que Boufflers se lia avec le célèbre Haller et soutint avec lui une conversatioji de cinq heures devant dix ou douze personnes. Il vit égalemeftt y.-y. Rousseau, mais ne plut sans doute pas au philosophe, dont l'humeur un peu sombre et le jugement sévère ne pouvaient s'accorder avec la gaieté et la pétulance du petit poète. Dans les Confessions du Citoyen de Genève, nous trouvons en effet ce passage malicieux, mais peut-être bien juste.

« Le Chevalier de Boujfflers a beaucoup de demitalents en tout genre, et c'est tout ce qu'il faut dans le grand monde, oie il veut briller ; il fait très bien des petits vers, écrit très bien de petites lettres, va jouaillant un peu du sistre et barbouillant un peu de peinture atc pastel. »

Voltaire devait venger le Chevalier de /^r demi-réception que lui avait faite l'auteur rf'Emile. // reçut son jeune confrère à bras ouverts, avec une joie non déguisée,

I. C'était un dis amis communs de M'"''' de Boufflers et de son fils à la petite cour de Lunéville ; il se nommait M. Devaux. Boufflers a fait des couplets sur lui.

XXIV Notice sur la vie

avec toute la cliatcdc sympathie qu'il ne cessa de lui témoigner par la suite. « Me voici enjin chez le roi de Garbcs, s'écrie le jeîine disciple, datis une lettre à sa mère, datée de Ferney ; car, jusqu'à présent, j'ai voyagé comme la fiancée ; ce n'est qu'en le voyant que je me suis reproché le temps que j'ai passé sans le voir. Il m'areçu comme votre fils, et il m'a fait u7ie partie des amitiés qu 'il voudrait z'ous faire. Vous ne pouvez avoir iine idée de la dépense et du bien qu'il fait. Il est le roi et le père du pays qii'il habite; il fait le bonheur de ce qui f entoure, et il est aussi bon père de famille que bon poète. Si on le partageait en deux et que je visse d'uti côté l'homme que f ai lu et de l'autre l'homme que f entends, je lie sais auquel je courrais. Ses imprimeurs auront beau faire, il sera toufours la meilleure édition de ses livres. » Boiifflers anima par sa turbuletice, ses bons mots, ses folies, la maison du patriarche de Ferney ; il conquit l'amitié de M"" Denis et de M""^ Dupuis, née Corneille, ces deux nièces de Voltaire : la première, bonne de la bonté qu'on aime; la seconde, remarquable par ses grands yeux Jioirs et son teint brun. L'auteur de Candide lui-même ne peut se défendre du charme, de la jeunesse, de la verve gaillarde de son hôte ; les mille polissonneries du sémillant Chevalier le rajeunissaient ; il aimait à le voir sauter crânement à cheval et parcourir les campagnes superbes qui eiivironnaient sa demeure, à la recherche de quelque petite bergère à séduire ou d'une belle et piquante bourgeoise à peindre, ce qui équivalait à une séduction. Dans une lettre à M. Dupont, à la date du 15 janvier 1766, Voltaire écrivait: «Nous avons à Ferney un de vos compatriotes ; c'est M. le Chmalier de

et les œuvres de Boufflers. xxv

Boufflcrs, un des plus aimables eiifatits de ce inonde, tout plein d'esprit et de talent. » Le 21 janvier de la même année, il écrit également au Maréchal de Richelieic : « Le Chevalier de Boufflcrs est icne des plus singulières créatures qui soient au monde. Il peint au pastel fort ioliment ; tantôt il monte à cheval tout seul à cinq heures du matin et s'en va peindre les femmes à Lausanne... Tantôt il cfijole ses modèles; de là, il va en faire atctant à Genève, et de là il revient chez moi se reposer de... ses forces perdues avec des Iniguenotes. »

A Ferney, Boufflers fait chère lie, il est traite en enfant gâté; il Camuse, il amuse ; il trousse des impromptus galants à toutes les dames; il est minaudicr ,étojirdi ,primcsautier, quelquefois sériett.x et profond ; mais cela ne dure guère ; il est adoré de tous les convives, on ne peut plus se passer de lui. « Oii est donc notre chevalier ? » denmndc-t on lorsqu'il est absent, et l'on bâille d'ennui; on se morfond dans son attente. Voltaire improvise sur lui, à propos d'u?ie dame Cramer, courtisée par Boufflers, le huitain suivant qui résume la vie de celui-ci :

Mars l'enlève au séminaire ; Tendre Vénus, il te sert ; Il écrit avec Voltaire, Il sait peindre avec Hubert ; Tous les arts sont sous sa loi :

De grâce, dis-moi, ma chère.

Ce qu'il sut faire pour toi.

Dans ses soirées au château, s'il ne parle pas, il dessine le Maître, qui s'est engagé dans une partie d'échecs, et il envoie ce croquis à sa mère pour ses élrenncs. « Cela

XXVI Notice sur la vie

n'a ni force ni correction, lui dit-il, parce que je l'ai fait à la hâte, à la lumière et au travers des grimaces qu'il fait toujours quand on veut le peindre j mais le caractère de la figure est saisi, et c'est l'essentiel. Il vaut mieîix qu'un dessin soit bien commencé que bien fini, parce qu'on commence par l'ensemble et qu'on finit par les détails^. »

A Genève, à Lausanne, à Vex>ay, il n'est question que de ses succès en tout genre : il est recherché partout, M. Charles est le peintre et l'homme d'esprit à la mode ; toutes les femmes veulent se faire croquer au pastel par lui, et les maris, sans défiance, le conduisait eux-mêmes dans leur intérieur, comme on mine un renard dans un gélinier. Les séances ne sont pas enmiyeuses : il sait égayer les jolis minois qu'il caresse de son crayon par cent contes égrillards; il invente des madrigaux sur la bouche qu'il trace à la sanguine, sur les yeux de flamme qui le regardeftt, et, de temps à autre, il se lève potir empourprer de ses baisers un visage qiiil trouve peut-être

I. Boufflers dessina à Ferney et f;rava à l'eau-forte et au pointillé, dans la manière de Rembrandt (dit la Biographie Michaud), avec beaucoup d'art et d'esprit, un portrait en profil de Voltaire, très ressemblant et très expressif. Il l'a représenté assis devant son bureau, la plume à la main et coiffé d'un bonnet. Cette estampe fut très reclierchée. — Il est à regretter que, de tant de portraits au pastel qu'il dessina dans son voyage en Suisse, aucun ne soit parvenu jusqu'à nous. Il doit y avoir une curieuse galerie de miniatures féminines; nous eussions aimé contempler les victimes du chevalier et pouvoir apprécier son talent de peintre, mais nous avouons n'avoir rien découvert qui puisse révéler l'artiste à nos veux.

et les œuvres de Boufflers. xxvii

trop pâle. Toutes les principales habitantes de la Suisse ont leur portrait peint par Boufflers, trop heureuses lorsqzie ce dernier ne leur laisse pas le sien exécuté en collaboration. Il a la répiitation d'un homme unique, car il ne prend qu'un petit ècu par mitiiature, quand il n'est pas payé entre les bras de ses modèles. Plus tard, lorsquHl songea à reprendre son véritable nom, les bons Suisses, confus de leur méprise, le regardèrent comme un aventurier.

Boufflers dut cepetidant quitter Ferney et les vallons de l'Helvétie. Il y eut ttne effusion de tendresse entre le peintre poète, ses nombreuses maîtresses et ses innombrables amis; vers 1768, le solitaire de génie qui l'avait si bien accueilli lui écrivait utie lettre en prose et eji vers très laudatifs qui se termittait par ces mots: « La Sîiissc est émerveillée de vous, Ferney pleure votre absence, et le Bonhomme (Voltaire) vous regrette, vous aime, vous respecte infiniment. »

Cette amitié, qui ne se dément pas un seul instant, n' est-elle pas merveilleuse dans l'âme du Bonhomme? Cette affection avait pris naissance par lafameicse pièce du Cœur adressée à Voltaire et à laquelle celui-ci répondit par ces stances si connues, dont voici la première :

Certaine dame honnête, savante et profonde,

Aj'ant lu le Traité du cœur, Disait en se pâmant : Que j'aime cet auteur ! Ah ! je vois bien qu'il a le plus grand cœtir du monde.

L'historien de Charles XII professait certaiyiement une sincère estime pour ce badin noîirrisson des Muses, qui

XXVIII Notice sur la vie

se faisait si volontairement son disciple ; il y avait des affinités gauloises entre eux, et Bouffler s s épanchait sympathiquemoit dans l'esprit de Voltaire, comme nn clair petit ruisseau qui se jette en murmîirant dans le cours d'un grand fleuve. Le Chevalier, qui maniait si bien les hochets de la gaieté française, avait du sourire dans l'esprit et de la jeunesse radieuse dans sa poétique; le vieillard aimait cette fraîcheur de verve et cet épanouissement de factiltés vitales, et il s'ébaudissait copicusetnent de ses chansons et de ses pièces erotiques, en particulier de cette curieuse histoire de Loth mise en quatrain ^ :

Il but, Il devint tendre; Et puis il fut

Son gendre.

Le poète prit toujours Voltaire pour guide; lorsque l'âge le gagna sans trop le mûrir, lorsqu'il en vint à avouer qu'il fut, dans son printemps, guidé par la folie dupe de ses désirs et bourreau de ses sens, c'est encore à son vieux maître qu'il s'adresse dans cette confession délicieuse :

Soyez mon directeur, donnez-moi vos avis ; Convertissez-moi, je vous prie :

Vous en avez tant pervertis !

I. On pourrait retirer à BoufHers la paternité de ce quatrain, car son originalité se trouve presque entièrement dans le dernier vers de ce distique de Deslandes [Épilaphes, page i68) :

Ci-Lolh, sa femme en sel, sa ville en cendic, Il but et fut son gendre.

et les œuvres de Boufflers. xxix

Sur mes fautes je suis sincère, Et j'aime presque autant les dire que les faire.

Je demande grâce aux amours :

Vingt beautés à la fois trahies,

Et toutes assez bien servies, En beaux moments, hélas ! ont changé mes beaux jours.

J'aimais alors toutes les femmes :

Toujours brûlé de feux nouveaux.

Je prétendais d'Hercule égaler les travaux,

Et sans cesse auprès de ces dames Etre l'heureux rivai de cent heureux rivaux. Je regrette aujourd'hui mes petits madrigaux, Je regi-ette les airs que j'ai faits pour les belles,

Je regrette vingt bons chevaux

Que, courant par monts et par vaux.

J'ai, comme moi, crevés pour elles;

Et je regrette encor bien plus Ces utiles moments qu'en courant j'ai perdus.

Les neuf Muses ne suivent guère Ceux qui suivent l'amour. Dans ce métier galant, Le corps est bientôt vieux, l'esprit longtemps enfant; Mon esprit et mon corps, chacun pour son affaire,

Viennent chez vous sans compliment.

L'esprit pour se former, le corps pour se refaire

Jadis les chevaliers errants, ■ Sur terre après avoir longtemps cherché fortune,

Allaient retrouver dans la lune

Un petit flacon de bon sens :

Moi, je vous en demande une bouteille entière ;

Car Dieu mit en dépôt chez vous L'esprit dont il priva tous les sots de la terre Et toute la raison qui manque à tous les fous.

De iioxiveaux succès semblaient attendre Boufflers à sou retour à Paris. Les lettres sur son voyage en Suisse

XXX Notice sur la vie

furent publiées en 1770; elles firent sensation dans un milieu de délicats, et le Chevalier de Bonnard lui adressa une èpître eji vers très fine et pleine de traits piquants. En 1771, il se disposait à suivre les troupes co7ifédérées e7i Pologne ; mais, retenu à Vienne, il s'y fit le représentant de la France galante, et il obtint encore auprès des femmes allemandes jine réputation dont il eût pu s' enorgueillir. En 1772, nous le voyons capitaine d'un régiment de hussards, il accompagne le duc d'Orléans au combat d' Ouessant ; en 1780, il est fait Brigadier d'infanterie, et, quatre ans plus tard. Maréchal de camp. Il dex>ient difficile à cette époque de suivre Boufficrs : il dépiste les biographes par ses voyages multipliés du nord au midi, de l'est à l'ouest; on le voit tour à tour en Lorraine, en Prusse, en Danemarlt , sur toîis les points de l'Europe; c'est bien réelle^ncnt le plus errant des Chevaliers. Voisenon, dans ses Anecdotes littéraires ^, dit à ce sujet : « // n' est guère possible d'être plus aimable que le Chevalier de Bouffiers. Son goût dominant est celui d'être toujours ambulant; c'est apparemment pour avoir la satisfaction de répandre le plaisir partout. Quelqu'un {31. de Tressaji), l'ayant rencontré sur les grands chemins, lui dit : Monsieur le Chevalier, je suis enchanté de vous trouver chez vous. »

Le mot est drôle et malicieu.x ; Souffler s y donnait prise. Ses histoires comiques, ses aventures, ses satires, ses bonnes fortunes, ses moindres mots étaient saisis avec empressement et racontés par les compilateurs d'Ana.

I. Voisenon, Œuvres complètes, in-80, 178/, tome IV, page 16^.

et les œuvres de Bouffler s. xxxi

Aîi milieu d'tuie foule d'anecdotes sur notre poète, nous ne cueillerons guc celle-ci dans la Correspondance secrète de Metra :

L'un de nos plus aimables courtisans, ègahînent bien vcmi au Parnasse, à Cyih'ere et à Versailles, M. de Boufflers, se vengea dernièrement par une èpigrammc sanglante de l'infidélité d'une belle Marquise. Cette petite pièce ne parvint à sa destination qii après avoir passé dans vingt cercles. La Marquise écrivit immédiatement au Chevalier pour lui demander pardon de ses torts, le supplier de détruire toutes les traces de sa vengeance, et l'engager à venir chez elle, à une heure indiquée, pour sceller une réconciliation sincère. Le Chevalier connaissait trop bien les femmes pour aller sans défiance au rendez-vous. Ll se munit de pistolets. A peine avait-il fait les premières explications, que quatre grands drôles arrivent, le saisissent, l' étendent sur le lit, le déshabillent alitant qu'il était nécessaire pour exécuter leur dessein, et lui administre en cadence cinqiiante coups de verge sous le commandement de Madame. La cérémonie finie, le Chevalier se relève froidement, se rajuste, et, s adressant aii.x spadassins que la vue de ses pistolets à deu.x coups fit trembler : « Vous n'avez pas fini votre besogne, leur dit-il. Madame doit être satisfaite, son tour est venu; je vous brûle la cervelle à tous les quatre si vous ne lui rendez à l'instant ce que je viens de recevoir... » Les pleurs de la belle n'empêchèrent pas que le satin de sa peau ne fût déchiré sans pitié. Mais ce ne fut pas tout : M. de Boufiiers vouhU que les e.xéctiteurs de ces actes de vengeance se fissent subir mutuellemeiit une semblable punition ; puis, voulant se retirer : « Adieu, Madame;

XXXII Notice sur la vie

que n'en ne vous empêche de publier cette plaisante aventure; je serai le premier à en règalei' les oisifs. » On prétend que la Marquise coicrut après lui, se mit à ses genoux, et le conjura tellement de garder le secret, qu'il soupa chez elle le même soir pour déconcerter les indiscrétions.

Cette historiette témoigne que notre Chevalier, et avec raison, ne craignait pas de traiter les femmes à la hussarde. Ses amours volages devaient néanmoins prendre fin, du jour oii l'amour sérieux pénétra dans son être sous les traits de M'"' la comtesse de Sabran.

Ce fut en 1777, alors qu'il se trouvait colonel au régiment de Chartres, que Boufflers fit la connaissance de jlfiiie ({q Sabran. Françoise-Eléonore de Jean de Manville était veuve d'un officier de marine peu fortuné, qui l'avait épousée sur le tard, et qui mourut d'apoplexie au sacre de Louis XVI, ci Reims, la laissant mère de deux enfants : l'un, qui devait porter le titre de comte Elzèar de Sabran; l'autre, Delphine de Sabran, qui épousa par la suite le jeune comte de Custines. M'"' de Sabran était dans la sublime maturité de sa beauté, elle comptait vingt-sept ans ; Boufflers en avait trente-neuf. Si nous en jugeons par le portrait que nous a laissé d'elle M"" Vigée-Lebrun, il est impossible d'imaginer une plus adorable créature, plus fine dans le sourire, plus spirituelle dans l'éclat de ses grands yeux noirs couronnés de bruns sourcils, plus poétique dans l'encadrement de cette vaporeuse et longue chevelure blonde et frisottée, plus nonclialante et plus voluptueuse dans la langueur de son attitude. Sur la fraîcheur de sa blanche collerette, l'ensemble de ce visaire se détache comme une

et les œuvres de Boufflers. xxxiii

séduction ; le nez est mutin, les narines paraissent sensuelles, la fossette du uienton est rieuse et charmante, le front large et intelligent. On ne comprend que trop aisément la passion du Chevalier pojir cette femme mignonne et exquise.

Comment se connurent-ils? L'histoire et nos documents ne nous le révèlent pas; peut-être l'aventure a-t-elle quelque analogie avec le conte que l'on trouvera plus loin sous le titre de Ah ! si... Qjioi qu'il en soit, ils ^aimèrent d'un amour commun, violent, vivace et constant. M""^ de Sahran était femme d'esprit, nous dirions presque: une femme de lettres; l'abbé Delille, qui l'avait connue chez M'"^ de Trudaine, lui apprit le latin et la littérature française ; Turgot et Malesherbes goiUaient fort son esprit, et ses succès dans le monde, succès de beauté, de grâce et d'agréments personnels, l'avaient mise fort à la mode parmi les artistes, les savants et les lettrés de distinction.

C'est dans la Correspondance inédite de la Comtesse de Sabran et du Chevalier de Boufflers (1778- 1788), publiée dernièrement par E. de Magnictc et Henri Prat^, qu'il nous serait possible de puiser les informations et les détails les plus variés sur cette passion véritable, qui se sanctifia dans le mariage, si nous prétendions étudier à l'extrême la vie de l'amoureux poète; mais noire travail ne saurait supporter l'examen déplus de deux cents lettres, et nous renvoyons les ctirieux au compact et intéressant volume qui les contient.

I. Correspondance inédite de la Comtesse de Sabran et du Chevalier de Boufflers, 3= édition, Paris, Pion, in-S", 1875.

XXXIV Notice sur la vie

Dès les premicres missives, on se traite de frère et de sœur ; on se raconte, dans un style qui voudrait être grave, les mille bagatelles arrivées en une semaine ou dans une journée; on se chuchote timidement de tendres aveux; on relit ses lettres, on vit d'espérance ; puis peu à peu, lentement cependant, la liaison se resserre, se fait plus intime ; les cœurs se rapprochent et se choquent amoureusement ; la tettdresse et l'indulgence dans le bonheur s'unissent ; 07i ne se nomme phis mon frère ni ma sœur, mais mon enfant, de part et d'autre, avec une grâce touchante, une sincérité êtnue. La passion éclate avec fièvre ; ces deux amants s'embrassent follement, c'est leur âme même qui dicte ces lettres qxi'on ne peut parcourir sans émotion, et ces âmes dictent si bien qu'ils écrivent des chefs-d'œuvre.

La Comtesse de Sabran aimait potir la première fois, avec lafougîie, le délire d'une femme qui se donne entièrement et qui sent ne pouvoir aimer qu'une fois en sa vie. Mariée de bonne heure à un vieillard, ses sens n'avaient sommeillé que pour se réveiller plus ardents, plus agiles et plus volontaires. Le Chevalier de Boufflers opposait à cette impétuosité amoureuse le co7itrepoids d'u7i tempéramefit rassis et un cœtir souvent donné en gage, mais toujours despotiqxiement repris; il avait le grand art de se faire attendre et désirer : les passions les plus solides ne vivejit que dans ce contraste. Boufflers sut tisonner laflatnme de sa maîtresse avec les brusques cahots de sa vie d'aventures, et il attisa si bien ce feu d'amour qu'il n'eut jamais a en fouiller les ceiidres.

Le poète possédait la science de la vie; sans doute r avait-il apprise à ses dépens, mais peut-être bien aussi

et les œuvres de Bouffler s. xxxv

les bons conseils de Madame sa mère avaient encore plus apporte dans son jugement ce positivisme dont il nous a plusieurs fois signalé les tendances. Dans jin jeu de société on agite cette question : Lequel rend plus heureux, de l'esprit ou du cœur? Et Bouffler s de répondre aussitôt :

Ne demandez-vous pas qui des deux au bonheur Mène plus sûrement, de l'esprit ou du cœur ?

En qualité de bon apôtre, Je réponds : Ni l'un ni l'autre.

Dans ce chemin glissant, qu'à toute heure avec soin. Pour nous faire tomber, sous nos pas le temps fauche, C'est la seule raison dont nous avons besoin ;

Car l'esprit mènerait trop loin.

Et le cœur mènerait à gauche.

Cependant l'heureux amant de M"*" de Sahrati a plus de cœur qu'il n'en veut bien montrer. — Le voyage qic'il fit comme Gouverjieur au Sénégal et le journal daté de sa résidence notes le montrent sous un aspect tout nouveau : « // ne veut pas épouser celle qu'il aime avant de s'être fait une grande situation, disent les introducteurs de sa correspondance avec la Comtesse. En se mariant, il perdrait ses bénéfices; il n'apporterait dans la communauté que sa misère et ses cheveux blancs; illui faut de l'honneur, de la gloire, de grands emplois, et il va chercher tout cela sous les feux des tropiques, acceptant les privations, les doîilcurs, les épreuves, pour arriver au but, et trozivant dans son cœur les expressions les plus ingénieuses d'une tendresse qui étonne. » Vers l'année 1785, le gouvernement du Sénégal devint vacant; Boufflcrs le demanda, dit-on, et le Roi le lui accorda en le désignant

XXXVI Notice sur la vie

pojir cette charge importante, le 9 octobre de ladite année.

On a prétendu attribuer l'envoi du poète sur les côtes de l'Afrique occidentale a une disgrâce encourue par suite de la publication dans le Journal de Paris [du 31 mai 1785) d'une chanson intitulée l'Ambassade, oii Bouffler s plaisante sur ce genre de mission et jncine Jtn peu sur les Souverains. Les Mémoires de Bachaumont, à la date du d juin 1785, parlent en e^et de la suppression dic Journal, et le 14 Juin suivant^ on y trouve la chanson incriminée, dans laquelle le Chevalier traite la princesse Christine, nouvellement abbesse de Rcmireinont, ri''Altesse sauvage et de Princesse boursouflée; mais cette allégation n'a rien de fondé, car il est à remarquer que ladite chanson fut imprimée dès 1782 dans un recJieil des poésies de Boufflers. Il serait plus Juste de dire qu'à cette époqjce le chansonnier se trouvait endetté de près de 60,000 livres, et que, en outre d'un patrimoine fort mince et de 6,000 francs de pension, il ne possédait plus qu-'îine petite rente viagère. La Biographie Michaud nous apprend, dans une note, que Boufflers fit présetiter un mémoire au. Roi, en protestant de son dévouement, et proposant de s'arrattger avec ses créanciers avant son départ. Calonne, alors Ministre, eut l'idée de lui faire payer dexix années de sa pension pendant cinq ans, à la condition qu'il ne lui serait rien payé les cinq années suivantes ; par cet arrangement,

I. Le motif de cette suppression me paraît d'autant plus injuste, dit Bachaumont, que cette pijcc est extraite d'un nouveau journal intitulé les Quatre saisons, imprimé avec permission.

et les œuvres de Boufflers. xxxvii

disait le Ministre, le trésor royal ne sera à découvert que de cinq années, qui rentreront successivement. Le Roi accorda la demande et fixa le traitement du nouveau Gouverneur à 24,000 livres. On ne s'attendait guère à voir tm poète badin déployer de bien grandes qualités administratives, mais chacîcn fut trompé dafis son attente : il se signala par des institutions utiles et bienfaisantes ; il interdit la traite des noirs à ceux qui étaient attachés à son gouvernement; il s'efforça, lorsqu'il ne put l'empêcher, à rendre ce hideux commerce moins cruel, et on le vit même acheter des nègres dans le seul but de leur sauver la vie ou de les protéger contre les mauvais traitements. Dans une lettre au gouvernement français, il demande un secours de dix mille francs pour organiser une expédition dans l'intérieur de l'A' frique, et explique que la caravane, composée de quatre à cinq blancs, de huit ou dix nègres, de six chevaux et d'atitant de chameaux, partira de la presqu'île du Cap- Vert en face de Corée, pour être conduite à Guiguis, résidence ordinaire du Roi de Cayor. Tout ce plan est bien combiné, arrêté avec une sagacité et une tactique qui frappent. Rien n 'y est oublié : il indique avec détails les moyens de navigation et de communication, et il estime qtie la aépense minime que cette expédition peut coûter sera largement payée à l'issue du voyage par les objets de curiosité qtii en seront rapportés. Boufflers revint à Paris, rappelé par le Ministre, en août 1786; mais il devait repartir pour sa résidence de Gorée quelques mois plus tard. Ce ne fut qu'en 1787, le 20 novembre, que M. le Gouverneur du Sénégal, muni d'un congé du Roi, s'embarqua à bord de la corvette le Rossignol pour

XXXVII 1 Notice sur la vie

mettre pied à la Rochelle le 2$ décembre. Par suite de l'intervention de M"" de Sabraii et de ses amis, le congé qti'il possédait devenait définitif.

Son départ fut considéré comme une calamité. Souffler s, qui était accessible à tous, fut regretté et pleuré par les blancs et les noirs qui l'avaient connu ; il paraîtrait même, si nous en croyons M. A. jfal, atiqucl des camarades de promotion dans la marine racontèrent le fait, qu'il se fit bcaticoup aimer des femmes du pays, et, sans peindre ces Signares au. pastel, il les traita comme les huguenotes de Suisse, en laissant dans la Colonie française beaucoxip de petits mulâtres que leurs mamans étaient fières d'attribuer aux bontés de M. le Gouverneur.

Le Journal écrit par le Chevalier de Boufflers fut, pendant ses deux voyages au Sénégal, adressé par paquets à M'"^ de Sabran. Ce journal d'amour et de tetidresse est tnerveillcux par les sentiments élevés qu'il exprime, par la noblesse de cœur, la volonté ferme , l'intrépidité, le dévouement et surtout l'esprit étojinatit qui s'y manifestent. Il faut tout lire pour bien comprendre Boufflers tel qu'il était alors, pour l'aimer et lui pardonner les petits péchés de son adolescence. — Dans une note du % février 1787, /'/ parle de l'achat d'une petite négresse de deux ou trois ans, destinée à M'"' la duchesse d'Orléaiis. « Elle est jolie fion pas comme le jour, mais comme la ?iuit, dit-il ,• ses yeux sont comme deux petites étoiles, et son maintien est si doux, si tranquille, que je me sens touché aux larmes en pensant que cette pauvre enfant m'a été vendue comme un petit agneau. Si tu la vois au Palais -Royal, ajojite- 1- il en s'adressant à

et les œuvres de Boufflers. xxxix

M'"' de Saèran, ne manque pas de lui parler son langage et de la baiser en pensant que ie l'ai baisée aussi et que son visage est le point de réunion de nos lèvres. »

Si nous citotts ce passage, c'est que, croyons-nous, il se rattache quelque peu à notre histoire littéraire. Cette petite négresse ne fut-elle pas Ourika, et Boufflers ce Chevalier de B... dont il est qtiestion dans le joli chefd'œuvre de M"" de Duras f Cette fin de lettre n'est-elk pas aussi exquise de grâce et de fraîcheur d'esprit: « Je vais nie coucher et tâcher de m endormir avec ton idée dans la tète, comme les petits enfui ts friayids font quelquefois avec une dragée dans la bouche. » Donnons un aperçu délicieux de l'auteur du Cœur, revenu au sentiment : « ye suis un barbare, ma fille, je viejis d'une chasse aux petits oiseaux; f ai tiré un graiid coup de fusil, et du même coup f ai tué deux charmantes tourterelles. Elles étaient sur le même arbre, se regardant, se parlant, se baisant, ne pensant qu'à l'amour et la mort est venue au milieu de leurs doux jeux. Elles sont tombées ensemble sans mouvement et sans vie, la tête penchée avec une certaine grâce triste et touchante, qui aurait presque fait penser qu'elles aimaient encore après leur mort. Tout en les plaignant, je les enviais ; elles n'ont point souffert ; leur existence 7i'a point fini par la douleur ; leur atnour n'a point fini par le refroidisse ment; leurs pauvres petites âmes voltigent peut-être encore et se caressent dans les airs; elles n'ont plus de mort à craindre, mais peut-être craignent-elles d'être un jour condamnées à naître à des époques éloignées l'une de l'autre, et par conséquent à vivre l'une sans l'autre. Tout cela donne beaucoup à penser!... »

XL Notice sur la vie

Quel abîme entre noire Chevalier au sortir Je Saiiit- Sulpice et ce Gouverneur grave, ri^flècki, qui se douloie si mignardeinent à la vue de deux tourterelles mortes en s' aimant et se becquetant! C'est que l'orage a passé sur sa tête sans la lui faire courber ; c'est que le filleul du Roi Stanislas a franchi cet âge oit. le cœur se brise ou se bronze; c'est qu'il a souffert, qu'il a lutté contre lui- 77iêmc, qu'il a aimé et stirtout qu'il aime encore avec cette nuance charmante d'un amour doublé d'estime et d'amitié.

A son retour du Sénégal, l'Académie française élut le Chevalier et Marquis de Bouffiers à la place de M. de Montazet, Archevêque de Lyon. Nous ne discuterons pas ses droits plus ou moins légitimes à cette illustratioti littéraire, car à cette époque, comme à la nôtre, le nimbe du génie n'influençait en rien le jugement des Immortels, et le nouvel élu se trouvait porté au fauteuil par l'influence d'amis dévoués et remuants plutôt que par son désir personnel. On lui prête même ce joli quatrain improvisé, en rèpojise à M""^ de Staël, qui, peu de temps avant sa nomination , s'étonnait de ne point le voir agréé de la docte société :

Je vois l'Académie où vous êtes présente. Si vous m'y recevez, mon sort est assez beau : Nous aurons à tous deux de l'esprit pour quarante, Vous comme quatre et moi comme zéro.

Sa réception eut lieu le 9 décembre 1788. Son discours est original; il débute par un morceau sur les nègres et sur les rives du Sénégal, puis il transporte son auditoire

et les œuvres de Bouffi ers. XLI

au milieu des bergers d'Arcadie et dans la vallée de Tempe. Grimm, qui assistait à cette réception, rapporte que ce discours fjtt très applaudi. On y trouve, en effet, des passages sur le style qui sont remarquables. La clarté du style, selon Boufflers, est le premier iridice et le plus sfir garant de celle de l' esprit ; semblable à la lumière du jour, qui se compose de plusieurs rayons, elle dépend non seulement de la propriété des expressions, mais du choix des images, de la justesse des tours et surtout de l'ordre des idées. Il y a dans tous les gejires, depuis le plus grave jusqu'au plus frivole, depuis l'épopée jusqu'à l'idylle, depuis la stihlime philosophie jusqu'à la pensée la plus légère, tine marche constante, une dépendance successive, un enchaînement iiivariahlc et presque une filiation de causes et d'effets, de principes et de conséquences, qui, observée ou inconnue, produit la lumière 071 l'obscurité. Rendre fidèlement son idée, c'est à la fois le bjct et l'art d'écrire ; en imitant ainsi, on est original, et, dans ce genre, plus on est exact, moins on est servile.

En 1789, le poète académicien, déjà grand bailli de Xancy, fut député par ses compatriotes atix états généraux. L'auteur «?'Aline ne se fit guère remarquer dans ces nouvelles fonctions. La politique n'était aucunement son terrain; il prononça des discours plus nourris de bonnes intentions que de verve oratoire ; il parla du clergé, du traitement des titulaires ecclésiastiques et des octogénaires, de la propriété des inventions et des découvertes'^, etc. Toutes ses motions' témoignent d'une grande

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