L'OCULISTE
E suis un oculiste habile;
Mais je dois mon malheur h l'étude des yeux; L'espérance d'en sauver deux M'en a fait crever plus de mille.
Je pleure ceux que j'ai sauvés, Et non pas ceux que j'ai crevés.
J'aimois, j'étois aimé : c'en est assez sans doute;
Mais l'objet que j'aimois, que je hais aujourd'hui,
Ressembloit à l'Amour, étoit fait comme lui. Et comme lui n'y voyoit goutte.
Ses beaux yeux confondoient le jour avec la nuit ;
Un voile intérieur baissé sur sa prunelle
Ne rendoit pas ma belle à tous les yeux moins belle
ip6 Chevalier de Boufflers.
On l'aimoit sans qu'elle le vît ; Elle ne le savoit que quanH on l'avoit dit : Le langage des yeux étoit muet pour elle. Le Ciel, de tous nos biens dispensateur exact, Au lieu de deux bons yeux avoit daigné lui faire Le don d'un esprit net, d'une mémoire claire, D'une oreille très fine, et surtout d'un bon tact. Ce fut là ma ressource auprès de ma maîtresse : Quand on sait plaire au tact, le reste suit de près;
Bientôt, soit force, soit adresse.
Elle comprit que je l'aimois.
Une aveugle qu'on aime auroit tort d'être fière; Sur la mienne j'obtins une victoire entière; L'amour sur tous ses sens étendit son pouvoir : Tout m'adoroit en elle, et tout disoit j'adore :
Ses yeux seuls ignoroient encore
L'art d'aimer comme l'art de voir.
Des yeux l'amour fait grand usage; On sait, lorsque l'on est ou que l'on fut amant,
Qu'ils font la moitié de l'ouvrage; Mais, belles, convenez que l'on s'en dédommage Par mille petits riens qui parlent clairement : Des mots qu'on entrecoupe, un son de voix qu'on baisse, Un soupir qu'à propos on pousse en vous parlant. Une main qu'on vous serre, un genou qu'on vous presse. Un timide baiser qu'on donne et qui se rend. Valent bien ces regards que l'on nous vante tant ; L'amour aux yeux bandés vaut l'amour clairvoyant. L'amour est un trésor ; mais, dans sa douce ivresse,
Le cœur n'est content qu'à demi : •
C'est beaucoup d'avoir sa maîtresse.
Contes. -IÇ7
Mais il faut encore un ami.
J'en avois un beau, jeune et sage :
Nous avions même état, même âge, Son cœur et le mien n'étoient qu'un :
Nous recevions du sort volage Nos biens et nos maux en commun.
Ses goûts étoient les miens ; ma gloire étoit la sienne;
Il étoit mon conseil, et je me trouvois mieux De sa raison que de la mienne.
En amitié quoi qu'il survienne,
S'il faut délibérer, au lieu d'un l'on est deux;
Fort souvent, pour bien voir, il faut plus de deux yeux.
« Ami, lui dis-je un jour, je voudrois pour ma femme
Prendre l'aveugle objet de mon aveugle flamme;
Mais je suis combattu : dis-moi, ferai-je bien?
— Pourquoi non ? puisqu'elle t'adore.
Ami, le cœur est tout, et les yeux ne sont rien; S'ils servent quelquefois, ils nuisent plus encore. — Moi j'ignore si c'est par raison ou par air. Mais je désirerois que ma femme vît clair.
— Pour moi, ce n'est pas mon système; Pourvu qu'on soit aimé^ qu'importe qu'on soit vu ?
Et dans un bon auteur j'ai lu Qu'en mariage il est d'une prudence extrême D'épouser une aveugle ou de l'être soi même. »
Il me donnoit un bon avis; Mais souvent d'un mauvais on ne peut se défendre.
Au bout de quelque temps je dis :
Si quelqu'un à ma place alloit un jour se rendre,
Ma femme pourroit s'y méprendre
Faute de cet utile sens
198 Chevalier de Boiifflers,
Qui sert à distinguer les époux des amants.
Je connois ma femme, elle est tendre; Et tant que son époux lui seroit inconnu, Elle pourroit l'aimer dans le premier venu.
Pour éviter le cocuage
Je prétends donc que ma moitié
M'apporte avec son amitié
Un œil ou deux en mariage.
Il faut des yeux dans un ménage ; Il faut des veux, sans doute, et ma femme en aura. Dites-en, mon ami, tout ce qu'il vous plaira. Oui, trop aimable enfant, le Ciel m'étoit propice,
Même en te refusant le jour; Il fermoit tes beaux yeux pour que je les ouvrisse ; Tes veux ne dévoient être ouverts que par l'amour : Après vingt ans de nuit ils verront la lumière; Demain tu jouiras d'un nouveau sentiment; Les ra3'ons du matin frapperont ta paupière; Le jour naîtra pour toi des mains de ton amant. Le cœur plein d'espérance, et de crainte, et de zèle.
J'essayai dès le lendemain.
On eût dit que l'Amour sur les yeux de la bjlle
De sa main conduisoit ma main.
Le tissu délicat de sa foible prunelle
Se sentit agité soudain
D'une vibration nouvelle :
Pour la première fois de la voûte éternelle La lumière descend dans ses yeux éperdus. Il s'ouvre dans son âme une porte de plus ;
L^n nouveau monde naît pour elle.
Elle me voit, me fixe, et jette un cri d'horreur,
Conti
Puis lorgne mon ami : « Qu'est donc ceci? lui dis-jc;
Me fuirois-tu ? Par quel prodige, En te donnant des yeux, ai-je perdu ton cœur?
Quand tu reçois un nouvel être,
Devois-je en attendre ce prix?
Ah ! si je ne puis plaire à des yeux que j'ouvris, Ton oreille du moins devroit me reconnoître. »
Elle ne répond qu'à demi,
Et lorgne toujours mon ami.
« Non, non, je vois bien ta méprise;
C'est moi que ton œil cherche en lui.
Je suis, répondit-elle, également surprise
D'entcndie et de voir aujourd'hui.
Il est des traits que dans mon âme.
Avant d'ouvrir mes yeux, l'amour avoit gravés : Ils faisoient mon bonheur, ils nourrissoient ma flamme.
Mon cœur les a bien conservés.
Cette image si chère à mon âme charmée.
C'est en lui seul que je la vois;
Et c'est de vous que vient la voix
Qui m'apprit que j'étois aimée.
— Mais tu me répondois... mais tu m'embrassois.. Mais...
— Pardonnez, une aveugle a bien droit de confondre; Quand je vous répondois je croyois lui répondre. Ah! vous pouvez lui dire à quel point je l'aimois.
— Mais ne m'.es-tu pas fiancée ?
— Je le suis à quelqu'un. C'est un fait bien certain.
Mais, quand je vous donnois la main, A lui je me donnois au fond de ma pensée. » L'infidèle soutient son dire mordicus.
Ainsi qu'on le soutient d'ordinaire aux cocus.
zoo Chevalier de Boufflers.
Puis après elle ajoute, avec un air honnête :
« Entre vous deux, messieurs, je dois prendre un parti.
Et ne puis prendre qu'un mari; Ainsi pour lui ma main avec mon cœur est prête, Je la dois à lui seul, s'il la veut recevoir; Quant à vous, je vous dois le bonheur de le voir : Comme un ami commun vous serez de la fête.
Je l'aimois en vous; aujourd'hui
Je vais vous épouser en lui. »
Les cornes à ces mots me viennent à la tête. Je sors de la maison, et je cours en tous lieux Pour fuir, ou pour crever, si je puis, tous les yeux.
Les malheurs du bon oculiste, Ami lecteur, vous apprendront, Si vous êtes bon moraliste, A laisser les gens tels qu'ils sont.
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