LE CHATEAU DE SALUCES
Terret solitudo et tacentek loci...
La solitude et le silence de ces lieux me remplissent de terreur.
OÉjouR de deuil et d'épouvante,
Murs dès'longf-temps abandonnés, Combien vos noirs détours, votre masse imposante, Et ce donjon gothique où le lierre serpente ,
Plaisent à mes sens étonnés !
Que j*aime, lorsque la nuit sombre
Vient envelopper vos Créneaux, A veiller dans ces lieux, oii j*erre comme une ombre,
Pâle transfuge des tombeaux 1
De ces remparts détruits la sauvage tristesse
Flatte mes plus secrets' penchants; Importuné d une folle allégresse , ^
Mon cœur retrouve ici des pensers attachants. Muet contemplatetir , j*ohserVe , j*étudie Les rapports mutuels, les lois de sympathie,
Que le Temps lui-même a tracés Entre ces vieux créneaux sous Therhe renversés ^
Et le néant de notre vie.
Tout en ces lieux me rappelle à-la-fois Leurs premiers possesseurs et leur ancienne gloire : Chacun de ces déhris prend une ame, une voix,
Pour me raconter les exploits De ces preux si vaillants, si chers à la victoire; Et soudain leurs amours, leurs fêtes, leurs tournois,
Viennent en foule assiéger ma mémoire.
Au souvenir de ces temps pleins d attraits, À Faspect désolé que m offrent ces demeures, Je m'arrête immobile ; et dans de vains regret»
• S*écoulent mes rapides heures.
ÊLÉQIES. 4(1^
Sont'Ce là ce$ remparts dont les fiers habitants Régnèrent autrefois sur toute la contrée?' Leurs débris abattus et rongés par le temps.
Seuls anjourdliui m*en défendent Tentrée ;
Et partout ma vue égarée
Reconnoît Toutrage des ans.
Ces immenses fossés (pi'arrosoit une eau vive, Ces étangs qui des cieUx réfléchissoient Tazur, Fangeux, couverts de joncs de Tune à Fautre rive^ Ne me présentent plus qavai marécage impur ; Sur ces tours où flottoit une riche bannière,
Emblème d'hospitalité ; Où peut-être le soir, à Theure du mystère,
Révoit une jeune beauté , L oiseau des nuits maintenant arrêté,
De son cri lent et funéraire
Frappe le vallon attristé.
Du sommet des créneaux sa plainte lamentable Arrive jusqu'à moi sous ces dômes obscurs,
Sot ËLÉGIES.
Et semble rendre de ces murs
Le silence plus formidable.
On diroit qu une fée a pris soin de cacher Quel(j[ue noir talisman dans leur fatale enceinte ; Les enfants du hameau, repoussés par la crainte, Même durant le jour nosent en approcher.
Si dans la plaine solitaire,
Le soir, passe un jeune pasteur, Je rappelle, *et du fond de ce triste repaire
Bfa voix le glace de frayeur.
Léger comme Téclair qui précède lorage, Il fuit, il va redire au plus prochain village, Qu au sommet de ces tours un fantôme est assis : On Técoute en tremblant; 11 n*est point de courage
Que n^iûtimident ses récits.
Mais cette folle crainte où chacun s'abandonne,
Bientôt je Féprouve à mon tour ; Pensif, Fœil attaché sur ce morne séjour, D une vague terreur moi-même je frissonne.
ÉLÉGIES. 5i
Je traverse à pas suspendus L'église solitaire où dorment confondus Ces nobles chevaliers, race antique ettfidële; De leurs noms efiacés, de leurs titres perdus, Toute la gloire encore à mes yeux se révèle. O vous , qu ici la mort se plut à réunir, Ombres de ces guerriers autrefois si célèbres, Et dont il reste à peine un léger souvenir, Pardonnez, si je viens au milieu des ténèbres,
Jusque sur vos tombes funèbres,
Itfassurer que tout doit finir.
Lecho plaintif de ces voûtes obscures Ne répond plus au bruit de vos armures ; Au luth des Troubadours qui chantoient vos combats : Mes yeux cherchent en vain la couche hospitalière. Hélas ! et vous dormez dans la froide poussière Où je vais imprimant la trace de mes pas.
Pour vous désormais sur Tarène Ne bondit plus le fougueux palefroi;
5a ÉLÉGIES.
Pour TOUS ne brille plus la belle jchâtelaine Promise par son père au vainqueur du tournoi*
Encore quelques jours, quelques instants peut-être,
Et, soumis au commun destin,
Moi-même je vais disparoftre-
Gomme la vapeur du matin.
Déjà s*envole ma jeunesse ;
Déjà de mes premiers désirs
S'éteint la flamme.enchanteresse; Et , décoré du beau nom de sagesse, Un long ennui succède à mes plaisirs. '^^
Vous me fuyez aussi, voluptueux fantômes,* Tendres illusions que je poursuis en vain !
Pour moi s'évanouit, dans un obscur lointain, Ge bonheur dont les Dieux furent trop économes. Eh bien ! il est encore un charme précieux , Attaché par le sort aux pleurs mystérieux Que verse la mélancolie ;
. €'est un secours offert dans les peines du cœur ;
Et toujours son pouvoir mêla quelque douceur Aux amertumes de la vie *
* Quae dalcem curis miscet amaritiem.
Catulle.