LA FONTAINE DU GRAND-BOIS
V^tTEL est, sur cette couche obscure.
Cet infortuné pèlerin?
Son sang coule d'une blessure, Et rougit sa robe de lin.
La lampe, à ses c6tés placée, Jette de mourantes lueurs; Et, près de lui, sa fiancée Se lamente et verse des pleurs.
Cette beauté,' c'est Isoline ; Ce pèlerin , c'est Dieudonné :
Il arrivoit de Palestine, Blessé d'un trait empoisonné.
Vierge ! si tendrement éprise.
Se pourroit^il donc que le sort,
:i78 ROMANCES
De la couche à rhymen promise , Aujourd'hui fit un lit de mort I
Aux pleurs de sa fidèle amie, Dieudonné pressentit sa fin.
« Me faudra-t-il quitter la vie « Sans avoir obtenu ta main.
« Gombiei^ du départ de mon ame « Le moment seroit moins cruel, « Si , pour légitimer ma flamme , « Tu m*accompagnois àlautel!
« Viens donc à Téglise voisine, « À l'instant, recevoir ma foi'; « Car j'ignore, mon Isoline, « Si demain doit luire pour moi. »
A ce discours , la fiancée Dans son cœur se prit à gémir ; Elle avoit la triste pensée Qu'à l'autel il alloit mourir.
DE M. LORRANDO. ^79^
Toutefois lame désolée^
Et soutenant le pèlerin ,
Du vieux moutier de la vallée
Isoline prend le chemin*
Il est nuit; 1 éclair étincelle "
Au sein des nuages mouvants ;
Et la cloche de la chapelle
Unit sa plainte au bruit des ventsi.
À lautel, qui brille dans Fombre, Les voilà prosternés tous deux.
L'hermite de la Roche-Sombre A déjà consacré leurs nœuds.
Soudain F^oux pâlit , chancelle ; • Et, sentant défaillir son cœur.
Auprès de Tépouse nouvelle Tombe sans force et sans couleur.
Cependant le vieux solitaire^ Qu'environnent les villa^ois,
a8o ROMANCES
Leur dit : « Amis , portons ce frère « À la fontaine du Grand-Bois.
u Cette source, que Notre-Dame « Regarde avec un œil d amour, « Sur ses bords nourrit un dictame H Qui va le rappeler au jour. »
Et voilà que vers la fontaine
On porte Tépoux expirant.:
On arrive ; et, sous le vieux diéne.
Chacun s agenouille en pleurant.
Aussitôt, couvrant la blessure
Du dictame miraculeux ,
Le saint vieillard , d'une voix pure y
Invoque la reine des deux.
« Vierge ! en ce péril extrénte « N'abandonnez pas l'affligé ! »
' Il a dit, et sur l'heure même Le pèlerin est soulagé.
DE M. LORRANDO. aSi
Désormais, librede sonffraDce, Il renait au jour, au bonheur; Et, bénissant la providence, Presse Isoline sur son cœur.
Tous deux, près de Fonde sacrée, Où s'élevoit une humble croix.
Placèrent l'image adorée De Motre-Dame-du-Grand-Bois.
Et depuis ce jour, dans leur peine, Les aHiants et les pèlerins Viennent au bord de la fontaine Implorer la Reine des Saints.