L'ESCLAVE DU HAREM
Le vigilant derTiche à la prière appelle
Du haut des minarets , teints des feux dli couchant. j
Voici l'heure au lion qui poursuit la gazelle ,
Une rose au jardin , moi je m'ea vais cherchant.
Musulmane aux longs yeux , d'un maître que je bra»» j ! ,f
de Moïse, veut soumellre à son joug le fils d'Aaron Nadab lui aussi parle tout- à- fait comme parlent le héros de Racine :
Vous sauver changea ma vie entière.
Ce «•fcur, que vous avez hiiliitc la première Vit l'amour se li-ver terrihie et violent Comme l'astre du feu dans ce de'sert brûlant. LiC repos pour jamais s'envola de mon âme. Mon esprit s'égara dans des rêves de flamme. Piins les cliamps de l'Arabe et loin des yeux jaloux, Mon bonheur eût été de me perdre avec vous. De loi seule connue, à toi seule asservie, L'Orient solitaire auroit cache' ma vie. Pour appui, tlu palmier em|>runlant un rameati Le jour, j'aurois guidé ton paisible chameau;
Fille délicieuse , amante des concerts , Est-il un sort plus doux que d'être ton esclave, Toique je sers?
Jadis , lorsque mon bras faisoit voler la prame Sur le fluide azur de l'abîme calmé.
Du sombre désespoir les pleurs mouilloient ma rame. Un cliurme m'a guéri : j'aime et je suis aimé. Le noir rocber me plaît ; la tour que le flot lave Me sourit maintenant aux grèves de ces mers : Le flambeau du signal y luit pour toi esclave , Toi que je sers!
Belle et divine es-tu , dans toute la parure , Quand la nuit , au harem , je glisse un pied furtif : Les tapis , l'aloès , les fleurs et l'onde pure, Sont par toi prodigués à ton jeune captif. Quel bonbeur, au milieu du péril que j'aggrave, T'entuurer de mes bras , le parer de mes teis , Mêler à tes colliers l'anneau de ton esclave , loi que je sers !
Lie soir, au bord riant d'une source ignorée, J'aurois offert la coupe à ta bouche altérëe, Et sous la simple tente, oubliant Israël, Pressé contre mon cœur la nouvelle Rachel.
Les charmants vers ! Et l'instajit d'après , comme pour obéir au fils d'Aaron, voici le chœur qui chante FAmoivr. Ne diroit-on pas ce beau chœur, dans V Hippoljtc d'^iripide , si bien traduit par Sénèque le tragique , une première fois?
Amour , tout che'rit tes mystères , Tout suit tes gracieuses lois 5 L'hirondelle au palais des rois, L'aigle sur les monts solitaires, Et le passereau sous nos toits.
UNE AMALÉCITE
Invoquons du Liban la de'esse charmante.
De nos longs cheveux d'or que la tresse e'légant«
Tombe en sacrifice à l'Amour; Soulevons les enfers, re'petons tour à tour Du berger chalde'en la parole puissante.
UNE AUTRE AMALECITE.
Qui me'prise l'Amour dans les fers gémira.
DEUX AMÂLÉCITBS.
De prodiges divers l'Amour remplit l'Asie. Il embauma l'Arabie
Des pleurs de la tendre Myrrha; Du pur sang d'Adonis il peignit l'anémone :
Fleur des regrets, symbole du plaisir, Elle vit peu de temps; et le même zéphyr
La fait éclore et la moissonne.
Horace lui-même ne diroit pas mieux.
Troisième acte. — » A la fin paroit MoUe. Jusqu'à présent on ne l'a pas vu encore 5 mais on a compris qu'il alloit venir. Moïse est seul ; il vient de voir Dieu face à face; il est chargé des tables de la loi. Le Moïse de M. de Chateaubriand est une belle élude , et cette fois le style du poète s'élève à toute la hauteur des plus grands styles.
Ecoutez ces vers ; c'est Moïse qui parle :
Dis par quelle honte', Maître de la nature. Tu cîaignois t'abaisser jusqu'à ta cre'alure. Et parler eu secret à mon cœur raffermi Comme un ami puissant cause av'ec son ami.
Toutes ces paroles de Moïse sont admirables , tous ces vers sont des vers bibliques 5 mais quel homme les pourroit dire aujourd'hui , aujourd'hui que Talma est mort? Ce beau et grand Talma avoit été dans la confidence de cet ouvrage. Le premier, il étoit monté sur le mont Siuaï avec le grand poète, et il en éloit descendu avec lui , et ce poète lui avoit fait toutes ses naïves confidences,
Comme un ami puissant cause at'ec son ami/
N*oublions jamais, quand nous entendons réciter de la haute poésie , n'oublions jamais que Talma est mort , que personne ne l'a remplacé , personne , et sachons gré au poète de se hasarder dans ce champ difficile de la poésie tragique sans Talma. Toutefois , telle qu'elle est
jouée, cette entrée du Moïse de M. de Chateaubriand a produit un grand effet. Quel bonheur si nous eussions pu voir Talma h l'instant où Moïse, frappé de terreur, prête Torellle aux accents de joie qui s'échappent du camp des Israélites ! Ce sont les mêmes chants d'amour que les femmes amalécites prolongent dans la nuit. Ici le dialogue devient vif et pressé. Moïse, à peine descendu de la montagne, s'abandonnoit à son enthousiasme ] INIoïse le législateur veut rétablir l'ordre dans son peuple : son langage est rapide et bref^ il rejette ces femmes impures. Le fils d'Aaron , Nadab , poussé par sa passion, veut défendre Arzane, sa princesse, comme disoit Racine. Or, voilà la révolte dans le camp.
Acte quatiième. — Mais l'esprit de Dieu soutient Moïse. En vain son peuple se soulève , en vain le doute entre dans l'esprit même des chefs, Moïse reste immobile, Moïse a foi en son œuvre. Ecoutez comme il se défend tout seul au milieu de ces hommes de peu de foi. 0 Talma! où es-tu?
MOÏSS.
Anathème à ta race volage!
Jacob , si par tes mains tu te fais une image ! Que maudit soit ton champ, ton pavillon, ton lit, Et que sur Gelboé ton figuier soit maudit I Tombant dans l'avenir d'abîmes en abîmes, De malheurs en malheurs et de crimes eu crimes, Un jour on te verra couronner tes forfaits En égorgeant l'Agneau descendu pour la paix.
Alors, peuple proscrit, disperse' sur la terre. Tu traîneras partout ta honte et ta misère; Tu viendras, pauvre et nu, enfant déshérita, Pleurer sur les débris de ta triste cite'; Dans ces débris épars trouver, pour ton supplice, D'un Dieu ressuscité la tombe accusatrice. Et mourir de douleur près du seul monument Qui n'aura rien à rendre au jour du jugement.
. Je crois que vous sereï tous de mon avis , et que vous avouerez qu'il n'y a nulle part de plus beaux vers.
Vous sentez bien que tout l'intérêt d'un drame ainsi conçu ne se compose pas de coups de théâtre. La poétique moderne n'est guère observée dans cette tragédie-, c'est une action graTe et posée qtii marche à son but tout droit et sans détour , et surtout sans surprise. Les aventures entassées dans le drame moderne n'ont rien à voir ici; tout y est simple, grand et naïf, comme le sujet. C'est une belle page arrachée à l'histoire de Moïse. Les scènes de ce quatrième acte qui ne sont pas remplies par Moïse appartiennent à Aaron. On a pleuré à une belle scène entre Aaron et son fils Nadab. Aaron est bien près de l'emporter sur l'esprit du jeune homme ; le jeune homme va céder à son père 5 mais survient sa maitresse tout en larmes, revient le mol Orient, sous la figure d'Arzane , tenter par ses enchantements ce foible guerrier, au milieu de cette mer de sable qu'il faut traverser avant d'aborder la Terre promise. Arzane l'emporte 5 Nadab doit la suivre à l'autel des faux dieux.
Alors arrive le chœur des Israélites 5 ils viennent pour enlever le cercueil de Joseph ,^ afin qu'il ne soit pas témoin de cette horrible profanation.
Le chœur fait entendre au loin des paroles de coulage et d'espérance. L'aurore paroit.
Acte cinquième. — Cependant la révolte du fils i. Aaron a fait de grands ravages. Une partie de ce { eupiu insensé consent à adorer les idoles. Nadah , indigne fils de son père , va mener à l'autel sa nouvelle conquête. C'en est fait 5 le sacrifice va s'accomplir. Moïse paroit. A l'aspect de Moïse , le peuple se tait , les autels des faux dieux sont renversés. Arzane, vaincue, se dévoile enfin , et elle s'écrie , parlant à son amant :
Fils d'Aaron , dans l'espoir de te perdre toi-même , J'aTois, pour mon supplice, eu la foiblesse extrême De me vouloir sauver en me donnant à toi Mais cet effort ëtoit trop au-dessus de moi.
Ce mouvement d' Arzane a étonné 5 mais, croyez-moi, il est beau ; il relève ce caractère , en lui otant tout ce qui pouvoit le faire ressembler au caractère des conspirateurs vulgaires. Ecoutez les beaux vers que le poète a mis dans la bouche de Nadab :
Ta malédiction, Aaron infortuné, Comme un manteau brûlant couvre ton premier-nël Tu ne m'entendras plus te parler, te sourire; Tu ne me verras plus chaque malin te dire:
« Viens , nioa père , au soleil réchauffer tes vieux ans , « Viens prier l'Éternel el bénir tes enfant»- •
MOÏSE (au peaple'.
Oui, VOUS serez punis! Il faudra que ro!pee Cberciie encor parmi vous !,i victime echapp** Vous mourrez au de'sert, et vos jeunes enfants Dans Jéricho, sans vous, entreront triomphants. Calcb et Josuc', sauve's par le Dieu juste, Seuls du sacre Jourdain passeront l'onde auguste. Moi-même, tout fle'iri de votre iniquité, Du pays de Jacob je serai rejeté'.
Salut, mont Abarim, d'où les yeux de Moïse De'couvriront les bords de la Terre promise , Abarim où, chantant mon cantique de mort. Je be'nirai ce peuple, en un tendre transport!
Telle est cette tragédie , grande et difficile composition qui a gagné au théâtre tout ce qu'on disoit qu'elle devoit pei-dre ; qui a prouvé au théâtre une chose dont quelques uns doutoient à la lecture, à savoir, que M. de Chateaubriand étoit un grand poète en vers. C'est là , en effet, un grand style, inspiré, passionné, hardi, décrivant tout ce qu'il veut décrire, parfaitement empreint de la double couleur orientale, la passion et la fToyance ; le croyant qui souffre et qui espère, l'idolàlrc qui jouit de la vie et qui ne sait rien au-delà-, l'esprit et les sens. Selon nous , M. de Chateaubriand , quand il fit cette tragédie avoit trop compté sur la décoration extérieure, et trop peu sur son œuvre même. Ces tentes, ces chameaux, ces onapres, ce vaste désert, ce mont
Sinaï , loiîs les mesquins effets d'optique sur lesquels ce prand homme avoit la bonhomie de compter, outre qu'ils ctoient impossibles , heureusement pour lui, dévoient plutôt compromettre son œuvre que la servir.
Ses chœurs, qui sont des chefs-d'œuvre de poésie vrique , ont été gâtés pour la plupart par la musique ^nt on les a surchargés (exceptons-en toutefois le beau chœur des femmes amalécites). L'effet de la dernière scène du dernier acte a été manqué par une mauvaise décoration. En général, la décoration tue la tragédie; elle ne sert que l'opéra. Elle a donné le coup de grâce à ce qu'on appelle le drame moderne, ^'oilà ce que M. de Chateaubriand n'a pas voulu voir. Il avoit craint de se hasarder tout seul sur le théâtre Français tel qu'il est, sans chameaux, sans cavales, sans onagres, sans montagnes \ eh bien ! je suis sûr que le Moïse au théâtre Français auroit été écouté avec admiration. Une seule chose manque donc à ce nouveau succès de IM. de Chateaubriand : ce ne sont pas les décorali@ns , ce ne sont pas les cavales , ce ne sont pas les onagres , ce ne sont pas même les comédiens : c'est un comédien , le seul comédien , la grande intelligence dramatique qui est morte, et qui auroit fait de Moïse, à lui tout seul , une tragédie qu'on n'avoit pas jouée avant lui, qu'on n'auroit plus jouée après lui. Mais Talma est mort-, il n'y a que les ânes , les cavales et les onagres qui sont immortels. Dh tout ce que j'ai dit, il résulte que M. de Château-
briand est sorti vainqueur d'une épreuve dans kquelle son Moïse s'est présenté tout seul, privé de tout appui. En effet, jamais œuvre littéraire ne fut plus abandonnée à elle-même , plus livrée toute seule à son sort. Montée par hasard, répétée loin de l'auteur, jouée par de pauvres et honnêtes comédiens de mélodrame , chantée par des chœurs d'opéra comique, accompagnée par un orchestre d'amateurs, entourée d'une décoration prétentieuse, mais lourde et sans effet 5 jouée en province, loin de Paris, la ville de M. de Chateaubriand, la ville qui l'a porté si souvent avec transport dans ses bras, comme fait une bonne mère pour l'enfant qu'elle aime , comme fait un noble enfant pour le père dont il est fier : voilà les épreuves , insurmontables pour tout autre , à travers lesquelles le Moïse a dû passer. Ajoutons la plus difficile de toutes les épreuves , quelques uns de ces hommes qu'on retrouve même au milieu des plus nobles parterres, et qui n'ont pas d'autre bonheur que d'insulter les plus grands noms et les plus beaux ouvrages, ingrats et, lâches qu'ils sont !
Que Paris venge son poète 5 que Paris le fasse en toute hâte ce pèlerinage poétique : Paris n'a plus guère que quelques beaux jours pour aller entendre le Moïse de M. de Chateaubriand
13 octobre 1834.
Je suis allé entendre une seconde fois le Moïse de M. de Chateaubriand : il faut être fidèle au culte de ses dieux ! Comme je vous le disois l'autre jour, c'est là un pèlerinage poétique. Partir de Paris à deux heures , traverser cette grande route par laquelle tout le dix-septième siècle a passé , ce chemin de Versailles à Paris , traversé par la royauté de France dans des appareils si divers et pour des causes si diiférentes. Au bord de ces chemins, qviand passoit Louis XIV, ses sujets s'agenouilloient dans la poussière 5 deux rois plus tard , ces mêmes sujets s'en alloient à main armée chercher de force le petit-fils de Louis XIV, lui , sa femme , sa sœur, son enfant ; et , du château de Versailles , celte monarchie de tant de siècles passoit dans les prisons , et de là à l'échafaud. Quel drame de gloire et d'infamie s'est passé sur cette grande route, aujourd'hui si tranquille ! Aujourd'hui la bourgeoisie a remplacé la cour; elle va à Versailles pour voir jouer les eaux, elle en revient au galop des chevaux de coucou 5 elle est la reine de ces beaux lieux , reine paisible et sans peur, et à l'abri de toute calomnie. Demandez à qui appartient le châtea u de Louis XIV aujourd'hui. Il appartient au premier bourgeois qui s'y vient promener avec sa femme et ses enfants. Ils foulent tranquillement ces belles allées oti
'm POESIES.
passèrent comme un songe tant de grandeurs et tant de beautés : le grand Condé , M. de Turenne Racine , Mo lière, La Vallière, Montespan.
Le château de Versailles est beau, surtout quand vient l'automne souffler de sa tiède haleine sur la feuille qui jaunit et qui tombe. Alors , quand toute verdure a cessé, quand tout oiseau fait silence , quand les eaux dorment dans leur prison de plomb, quand le buis seul, ce buis taillé par Le Nôtre en pyramides factices , jette seul sur tout cet ensemble son éternelle, languissante et monotone verdure; alors, quand toutes les statues du parc, ce peuple de marbre et de bronze , apparoît tout nu et tout froid à travers ces charmilles dépouillées, alors seulement, au milieu de cette désolation des jardins qui s'accorde si bien avec le silence du palais , le château de Versailles vous apparoit dan? toule sa beauté historique. Il est grand, il est froid, il est solennel. Levez la tête; peut-être que Louis XIV va se mettre là-haut, à son balcon de marbre. Prêtez l'oreille ! N'entendez-vous pas Bossuet qui se promène dans l'allée des Philosophes ? Quelle est cette robe blanche qui étincelle là-bas, non loin des bains d'Apollon? Éloignons-nous, c'est la belle Fontanges qui ne veut pas être vue. Le château de Versailles est le seul château du monde qui perde sa beauté au printemps , quand tout s'éveille , quand le soleil est chaud, quand l'eau murmure, quand l'oiseau chante dans l'air. Mais aussi , quand ces vastes jardins ne sont
plus que désolation et silence, quand la lune se lève dans le ciel jetant une clarté mourante sur ces marbres morts, enveloppant de son silence éternel tout ce grand silence royal , quelle joie d'être seul à parcourir ces grandes allées , à se perdre dans ces sinueux détours , à contempler ces grands arbres tout ridés, témoins de tant de mystères , à poser son pied sur ce sable effleuré par tant de pieds légers ! Quelle joie et quel orgueil de se dire : « A cette beure, me voilà l'héritier de Louis XIV j à cette heure, je foule le sol de Louis XV; à cette heure, je suis assis sur le même banc de pierre où la reine Marie-Antoinette venoit s'asseoir pour entendre les sons lointains de la musique , par une belle soirée d'été ! »
Et je vous assure qu'une pareille promenade dans ces jardins si vastes et si déserts est une des meilleures préparations que je sache pour entendre une tragédie comme le Moïse de M. de Chateaubriand. Naturellement, à force de contempler cette demeure du grand siècle *, à force de se reporter par le souvenir dans cette belle époque du génie français \ quand la langue , comme la nation , étoit soumise à une règle inviolable 5 quand la poésie avoit besoin , pour se produire au dehors, de la double sanction de Dieu et du roi 5 quand c'étoien Louis XIV et Bossuet qui étoient les juges suprêmes de toute gloire littéraire -, on se prend à regretter vivement ces règles sévères qui produisoient de si beaux ouvrages ,
celle croyance qui soulenoit de si beaux génies. On revient alors avec amour aux chefs-d'œuvre du grand siècle; Racine, et le grand Corneille, et Molière, et Fénelon , vous paroissent plus grands là-haut , dans la galerie de Lebrun, attendant le réveil du roi! Et naturellement , du siècle de Louis XIV vous vous portez au siècle d'Auguste, jusqu'à ce qu'enfin vous alliez d'Auguste à Périclès , réunissant ainsi les trois grandes époques de la même pensée poétique, qui, partie de la Grèce, est venue éclater chez nous après tant de siècles d'attente et de révolutions.
Or une fois que l'esprit s'est élevé si haut , il est peu disposé à retomber au niveau du drame moderne. L'homme qui s'est solennellement promené dans les jardins de Versailles n'est guère disposé à aller voir jouer Angèle ou la Famille Moronval; ce seroit tomber de trop haut, ce seroit sortir trop brusquement de cette extase poétique î Aller de Racine à M. Alexandre Dumas , passer de cette chaste passion , de cet admirable langage, de ces grands noms du théâtre grec , héros que changeoit un regard de Louis XIV; passer des souvenirs d'Euripide aux passions emportées et brutales, au langage furibond et trivial , à ces souvenirs de la Grève dont se compose le drame moderne , la chose me paroit impos* sible. Il y a deux siècles , et quels siècles! entre le châ teau de Versailles et le théâtre de la Porte-Saint-Martin. Mais au contraire , qu'au sortir des jardins de Versailles,
encore tout rempli de votre mélancolique enthousiasme, si par hasard vous lisez sur l'affiche du théâtre : Moïse , tragédie en cinq actes et en vers ( en vers ! ) , par M. de Chateauhriaiid , oh! alors voilà votre rêve qui se réalise, voilà votre désir de tout à l'heure qui s'accomplit. Vous allez donc enfin voir une tragédie comme en faisoit Racine , vous allez entendre de nouveau la langue que parloit Louis XIV, vous allez rentrer dans la croyance et dans les enseignements de Bossuet! Voilà pourquoi je vous conseille de passer par les jardins de Versailles avant d'aller voir le Moïse de M. de Chateaubriand.
Cette seconde représentation a tenu toutes les promesses du premier jour. On a écouté avec le même bonheur, mêlé de la même surprise , ces vers de tragédie si habilement calqués sur les vers de Racine. C'est la même manière de tout dire noblement , sans reculer devant aucun des détails de sa pensée -, c'est la même simplicité élégante, c'est la même passion, naïve et chaste jusque dans ses emportements \ comme aussi c'est la même admiration pour la Bible , ce grand livre , ce grand chefd'œuvre qui a fait Racine et Chateaubriand à un siècle de distance! Voyez à quoi tiennent les réactions! C'est en vain que la tragédie de l'empire abuse à satiélé de l'unité de temps et de lieu-, c'est en vain qu'elle nous fatigue pendant vingt ans de la plus triste , de la plus mesquine et de la plus froide imitation qui se puisse imaginer 5 ce calque ridicule et incomplet de la tragédie
30a POÉSIES,
de Louis XIV, qui a fait tant de mal à Racine dans les esprits incomplets qui ne séparent jamais l'original de la copc'e et l'homme de génie du plagiaire, n'empêclKpas aujourd'hui la tragédie de M. de Chateaubriand ('c réussir, d'être applaudie et admirée. Au contraire, ot. diroit, à voir ce public attentif, à voir ces soldats de 1» garpison, assis sur leur banc, écouter et applaudir, on diroit que ce même public assiste à la découverte d'une pièce dont il a entendu parler autrefois par les anciens, dont celte pièce faisoit les délices. Alors le public nouveau, sans plus se souvenir de la tragédie de l'empire, se prend à aimer cette tragédie en cinq actes, dans laquelle le poète se fie plus à sa poésie qu'aux incidents de son drame, plus à sa passion qu'à la catastrophe de son cinquième acte, plus aux règles établies par les maitresqu'aux caprices d'une imagination sans règle et sans frein.
En effet , nous avons vu le parterre qui assistoit aux deux premières représentations de Moïse. Ce parterre se repose merveilleusement à une tragédie qu'il comprend sans effort ; il écoute avec un charme dont il ne peut se rendre compte ces beaux vers dont la rime le charme, plaisir inaccoutumé 5 bien plus, il est tout fier de lui-même , et il se sait bon gré de s'amuser encore au théâtre sans une grande complication d'événements. Ainsi, plus cetle tragédie étoit sévère dans ses formes, sévère dans son style, plus elle étoit sobre d'événements et de déclamations , plus elle s'étoit soumise.à l'unité et
aux règles les plus strictes, en un mot, plus elle s'étoil rapprochée de la forme et du langage du grand siècle , et plus elle étoit sûre de réussir. Vous demandez pourquoi le succès est venu à la tragédie de Moïse plutôt qu'à toute autre tragédie des poètes dramatiques de 1808 et années suivantes -, la raison en est très simple : c'est que M. de Chateaubriand est un homme de génie , pendant que les autres ne sont que des copistes \ c'est que M. de Chateaubriand a compris le sens de la tragédie de Racine , pendant que les autres en ont à peine copié la forme ; c'est que M. de Chateaubriand a écrit son Moïse sans songer au théâtre, et comme pour se mieux rendre compte de cette belle tragédie de Racine si dédaignée, pendant que nos tragiques n'ont songé qu'à produire un misérable effet de théâtre , à l'aide de Talma et de quelques grands acteurs qu'ils avoient sous la main. Justice a été faite des deux parts. M. de Chateaubriand, qui a écrit sa tragédie uniquement pour qu'elle fût lue , obtient un grand succès au théâtre \ nos tragiques, qui ont écrit exclusivement pour le théâtre, ne sont pas plus lus qu'ils ne sont joués, aujourd'hui. C'est qu'en effet, si ces messieurs ont copié la forme de Racine, ils ne l'ont copiée que dans ce qu'elle avoit de facile à imiter : l'unité, les cinq actes, le confident et la confidente. Or la forme de Racine existe surtout dans son style, et voilà justement ce que ces messieurs n'ont pas su et ne pouvoient pas imiter
Dans mon premier article, j'ai prouvé , par bien des citations prises au hasard, que M. de Chateaubriand écrivoit le vers alexandrin avec une pureté, avec une grâce admirable. Aussi sa tragédie s'est-elle surlout sauvée par l'expression poétique. Voilà comment l'élève do Racine a marché à côté de son maitre ; voilà comnv.:;' le public, peut-étrû sans le savoir, a applaudi le malii ." dans l'élève 5 voilà comment les amis de M. de Chateaubriand , qui redoutoient pour le Moïse cette difficile épreuve du théâtre , ont été aussi surpris que charmés du succès inattendu qui arrlvoit à leur illustre ami. C'est qu'ils n'avoient compté que sur la forme matérielle de l'ancienne tragédie , et qu'ils en ont retrouvé le vieux style. Singulière destinée de M. de Chateaubriand! Quand il est venu dans le monde poétique, son approche a été une révolution. Il a trouvé tout d'abord une langue nouvelle , qui étoit une langue françoise. Il a fcàt tout d'abord la guerre au scepticisme de Voltaire, qui étoit toute la croyance du dix-huitième siècle. Il a touché le premier, dans le cœur humain , cette corde de la douleur dont lord Byron a abusé , et que M. de Lamartine a tendue sur sa lyre, avec quel bonheur et quelle grâce , vous le savez ! En un mot , dans sa poésie, et dans sa philosophie , et dans ses livres , et dans ses rêves, et dans ses voyages sur terre et sur mer ; et dans ses extases en Amérique, dans les forêts vierges et sur les ruines sacrées de la Grèce \ par son observation , par
sa pensée , par son style , par ce coup d'œil à la fois ironique et triste qu'il a jeté sur Thistoire et sur le monde, M. de Chateaubriand a été , dans toute la force du mol , un révolutionnaire. C'est comme révolutionnaire que M. de Chateaubriand a fait peur à Bonaparte , cet homme qui avoit étouffé la grande révolution. Eh bien! voilà M. de Chateaubriand, aujourd'hui, qui fait une révolution nouvelle , non pas dans la prose , mais dans les vers ^ non pas dans le monde , mais au théâtre : révolution rétrograde ,. celle-là , comme l'autre étoit une révolution en avant. Cette fois , le révolutionnaire revient au vers de Piacine , après avoir été plus loin que la prose de Voltaire. Vers et prose, livre ou drame, j'estime que M. de Chateaubriand est l'homme du progrès. Est-ce à dire que le drame moderne est à sa fin ? Est-ce à dire que tant de chaleureux efforts des jeunes esprits de notre temps, pour intéresser ou pour faire peur, vont «tre remplacés tout d'un coup par des efforts d'un nouveau genre? Est-ce à dire que nous allons revenir tout d'un coup à la simplicité, à la grâce, à l'élégance ci?^urtout aux beaux vers de l'ancienne tragédie ? Non pas, certes; nous en sommes trop loin, nous l'avons trop oublié ce beau théâtre françois , notre orgueil 5 et puis le plus grand empêchement de cette tragédie c'est qu'il faut qu'elle soit écrite par un poète. Or qu est le po^te , excepté quelque artiste désintéressé comme M. de Chateaubriand, qui voudroit écrire une simple ÊSffis. 20
tragédie en cinq actes et en vers, comme on les faisoit il y a cent ans?
Toujours est-il cependant que le succès de Moïse , si loin de Paris, est fait pour donner beaucoup à réflécliir au petit nombre de poètes qui travaiUent aujourd'hui pour le théâtre. Ils comprendront , à Taspect de ce parterre de province qui prête l'oreille à Moïse, parce que Moïse est une passion grande et vraie , que le drame moderne néglige trop la passion pour l'action-, ils comprendront , à l'aspect de ce fils d'Aaron qui fait écouter ses plaintes amoureuses par un parterre de soldats, que le drame moderne a trop négligé l'amour, source de toute poésie et de tout intérêt dans les arts; ils comprendront, en voyant les chœurs de Moïse admirés par la foule, que le drame moderne , pour mieux se mettre au niveau du peuple , s'est trop dépouillé de l'élément lyrique, celte inépuisable source de terreur dans le drame grec , à laquelle Racine lui-même a puisé, mais trop tard; enfin, enfin , à l'aspect de M. de Chateaubriand applaudi au théâtre, contrairement à toutes les habitudes de sa poésie , applaudi en vers , applaudi hors de Paris, nos tragiques modernes comprendront peutêtre que tout homme qui écrit pour le théâtre doit être auparavant un grand poète, s'il veut être compris et applaudi de la foule. Yoilà comment le succès de Moïse sera un succès profitable à la tragédie de notre temps, en la ramenant aux modèles et en la forçant à réfléchir
sur k'S moyens de produire enfin tout l'effet qu'elle cherche vainement depuis dix ans.
Vous avez encore quelques jours pour aller voir le Moise. Je vous répète qu'un eiel triste et doux , et nuageux , est le beau ciel pour voir les jardins de Versailles. Des jardins au théâtre , il n'y a qu'un pas. A l'heure qu'il est, le Moïse est beaucoup mieux joué que la première fois. Les acteurs , moins intimidés , sont plus sûrs de leur mémoire ^ Moïse a eu quelques beaux mouvements ; la belle Arzane est mieux entrée dans le secret de son rôle. Arzane a mérité d autant plus d'éloges, qu'elle n'a été toute sa vie qu'une très piquante, très spirituelle et très jolie soubrette, qui s'appeloit mademoiselle Fitzelier quand nous avions vingt ans et qu'elle en avoit quinze, et qui s'appelle aujourd'hui madame Astruc. A l'heure qu'il est aussi, les décorations, dégagées de tout accessoire inutile, tombent et s'arrangent toutes seules comme si elles avaient passé par l'Opéra. Enfin , il n'y a pas jusqu'aux chœurs qui remplissent beaucoup mieux la tâche difficile d'aller en mesure et de chanter juste. Parmi ces chœurs, il faut toujours distinguer le chœur des femmes amalécites, de M. do Font-Michel, l'auteur du Gitano , joué avec un grand succès à Marseille , cet été.
A ceux que le voyage de Versailles pourroit effrayer, je dirai tout bas que le Moïse de M. de Chateaubriand viendra sans nul doute les trouver à Paris cet hiver,
quand les chemins seront impraticables. Il est vrai qr.. le Moïse ne sait pas encore quel théâtre lui ouvrira ?r. portes; mais est-il, à Paris, un théâtre qui puisse i pas ouvrir quand on réoondra à son aui vn>e? — Chateaubriand !
Jules Jakin.
Page 266.
Dans la critique , rien ne vaut que par la comparaison. Fous les jugements du monde ne remplaceront pas un exemple bien trouvé. J'ai bien peur que ce jugement sur l'abbé Delille ne paroisse trop sévère à ses admirateurs. Eh bien ! lisez le morceau suivant du poëme de la Pitié : sans contredit , c'est une des plus belles pages de l'abbé Delille. Chose rare chez le poète , il a trouvé ce jour-là du sentiment et môme des larmes. Et pourtant , même parmi les plus grands admirateurs de ces beaux vers, qui ne préfère roit à tout le poëme de la Pitié une seule des pages écrites sur le même sujet , par M. de Chateaubriand ?
A peine la Discorde, eu ses noirs sacrifices.
Du sang de l'innocence a goûte les pre'mices.
Sa terrible moisson se poursuit en tout lieu :
Les temples des beaux arts, les demeures de Dieu,
Les lieux où nous prions les puissances célestes,
Des proscrits entassés sont les dépôts funestes.
Tous les bras sont vendus, tous les cœurs sont cruels.
Image de ces dieux , la terreur des mortels ,
Dont nul n'ose aborder l'autel impitoyable
Que dëgouttant du sai^ de qu«lque misérable ,
Ziù NOTE,
L'iôole à qui la France a confie son sort N'accepte que du sang, ne sourit qu'à la mort. Femme, enfant, sont voues à son culte tcrrib.'i;; L'innocente beauté parc sa pompe horrible ^ La Iiache est sans repos, la crainte sans espoir; Le matin dit les noms des victimes du soir j L'effroi veille au milieu des familles tremblantes; Les jours sont incpiiets et les nuits menaçantes. Imprudent, jadis fier de ton nom, de toa or , Hâte-toi d'enfouir tes titres, ton tre'sor : Tout ce qui fut heureux demeure sans excuse ; L'opulence dénonce, et la naissance accuse; Pour racheter tes jours en vain ton or est prêt; Le fisc inexorable a dicte' ton anêt.
L'avidité' peut vendre une paix passagère 5 Mais eWe veut sa proie, et la veut tout enlitre. ]Ve parlez plus d'amis, de devoirs, de liens • Plus d'amis, de parents, ni de concitoyens. Le fils e'pouvante' craint l'abord de son père Le frère se de'tourne à l'aspict de son frère ; L'amour même est timide , et, dans cet abandon , La nature est sans voix sous des lois sans pardon. Ainsi quand, sur ses pas semant les fune'railles, La mort contagieuse erre dans nos murailles. Tous les noeuds sont rompus 5 l'ami dans son ami , Le frère dans sa sœur, redoute un ennemi; Et, sur ses gonds muets, triste, inhospitalière, Refuse de tourner la porte solitaire.
Mais quels maux je compare à des malheurs si grands! On conjure la peste, et non pas les tyrans. Aux cœurs lâches du moins les tyrans font justice j Leur crainte , en le fuyant , rencontre le supplice.
Tous, à leur infortune ajoutant le reniord,
Sépares par l'effroi , sont rejoints par la mort ;
Et dans un même char, où sa main les rassemble ,
Voisins, amis, parents , vont expirer ensemble,
A moins que , de la vie incertain possesseur,
L'oi-piime tout-à-coup ne se fasse oppresseur.
Son heure vient plus tard; mais il a.na son heure :
Le lâche fait mourir , en attendant qu'il meure.
Ses chefs auront leur tour ; leur pouvoir les proscrit
Sur leurs tables de mort déjà leur nom s'inscrit.
Robespierre, Danton, iront aux rives sombres
De leur aspect horrible épouvanter les ombres;
Et Tinville, après lui traînant tous ses forfaits,
Va dans des flots de sang se débattre à jamais.
Partout la soif du meurtre et la faim du carnage.
Les arts jadis si doux , le sexe , le jeune âge ,
Tout prend un cœur d'airain : la farouche hcaulë
Préfère à notre scène un cirque ensanglanté ;
Le jeune enfant sourit aux tourments des victimes;
Les arts aident le meurtre et célèhrent les crimes.
Que dis-je ! la nature , ô comble de nos maux l
De tous ses éléments seconde nos bourreaux
Dans leurs cachots impurs l'air infecte la vie;
Le feu dans les hameaux promène l'incendie;
Et la terre complice, en ses avides flancs,
Becèle par milliers les cadavres sanglants,
A peine elle a peuplé ses cavernes profondes,
La mort infatigable a volé sur les ondes.
Ministres saints, du fer ne craignez plus les coups;
Le baptême de sang est achevé pour vous.
Par un art tout nouveau des nacelles perfides
Dérohent sous vos pas leurs planchers homicides ;
Et , le jour et la nuit , l'onde porte aux échos
Le bruit fréquent des corps qui tombent dans les ûots.
Ailleurs la cruauté, fière d'un double outrage,
Joint l'insulte à la mort , l'ironie à la rage ;
Ht submerge, en riant de leurs civiques nœuds^
Les deux sexes unis par un hymen affreux.
O Loire , tu les vis ces hymens qu'on abhorre;
Tu les vis, et tes flots en fre'missent encore.
Cependant Je Trépas s'accuse de lenteur :
Eh bien! ange de mort, ange exterminateur,
Va , joins les feux aux flots , joins le fer à la foudre :
Maison, ville , habitants , que tout soit mis en poudre;
Qu'enchaîne's par milliers, femmes, enfanis, vieillards,
Jonchent le sol natal de leurs membres c'pars.
Là repose tes yeux sur ce vaste carnage ;
Que dis-je! aux premiers coups du foudroyant orage
Quelque coupable encor peut-être est e'chappé :
Annonce le pardon ; et par l'espoir trompé,
Si quelque malheureux en tremblant se relève,
Ç^ue la foudre redouble, et que le fer achève.
François, vous pleurerez un jour ces attentats :
Oui , vous les pleurerez; mais vous n'y croirez pas.
Ah ! dans ces jours affreux , heureuse l'indigence
A qui l'obscurité' garantit l'indulgence !
Eh! qu'importe au pouvoir qu'auprès de ses troupeaux
Le berger enfle en paix ses rustiques pipeaux?
Ou'importe le mortel dont la table champêtre
Se couronne le soir des fruits qu'il a fait naître?
Ah ! contre la rigueur d'un pouvoir abhorré
Pas un asile sûr, pas un antre ignore!
Pareil à celte énorme et bruyante déesse
Qui voit tout, entend tout, va, vient , revient sans cesse.
De !a proscription le génie odieux.
Ayant partout des bras, dos oreilles , des yeux '
Des cites aux hameaux parcourt la France entière; Comme au palais des grands frappe à l'humble chaumière; Le pauvre en vain s'endort sur la foi de ses maux; Le pauvre a ses tyrans , le paire a ses bourreaux.
Mais pourquoi s'arrêter à ces malheurs vulgaires?
Assez d'autres ont peint les douleurs populaires.
Moi-même , il m'en souvient, mes vers compatissants
Cherchoienfc pour eux les sons les plus attendrissants.
Par moi , du laboureur e'tranger à la gloire
Un simple monument honora la me'moire ;
J'encouragcois les sons de l'humble chalumeau ,
Et portois aux cites les plaintes du hameau.
Mais pourrois~je des grands oublier la souffrance!
O vous, cœurs re'volte's, cpie leur e'clat offense,
Vainement à leurs maux vous refusez des pleurs:
Plus leur bonheur fut grand, plus grands sont leurs malheurs;
Et moi , qui des bergers ornai jadis la tombe ,
Aujourd'hui , des hauteurs d'où la puissance tombe ,
Je la suis dans le gouffre, et pleure ses de'bris.
Que de grands noms éteints, que d'illustres proscrits!
Lamballe a succombe', Lamballe, dont le zèle,
A sa reine, eu mourant, est demeure' fidèle;
Et ces cheveux si beaux , ce front si gracieux,
Dans quel e'tat, ô ciel ! on les montre à ses yeux !
La nature en frémit, et l'amitié' tremblante
A des traits si chéris recule d'épouvante.
O Mouchj'S ! expiez votre amour pour vos rois :
Que l'épouse et l'époux périssent à la fois.
Je ne t'oublîrai point, toi dont l'âme sublime
Gardoit un cœur si pur sous le règne du crime,
O guerrier magnanime et chevalier loyal ,
Digne héritier d'un sang ami d'un sang royal ,
Respectable Brissac ! Ah! dans ce temps barbare,
O li n'aime à retrouver ufÈt vertu si rare?
Avec moins de plaisir les yeux d'un voyageur
Dans un désert brûlant rencontrent une fleur;
Avec moins de transports, des flancs d'un roc aride
L'œil charmé voit jaillir une source limpide.
Modèle des sujets , et non des courtisans,
Les vertus du vieil âge honoroient tes vieux ans.
A son roi malheureux quel sujet plus fidèle?
He'las ! sous le pouvoir d'une ligue cruelle
Tout fle'chissoit la t^te; et m^me la vertu
Baissoit sous les poignards un regard abattu ;
Rien n'altéra ta foi , n'ébranla ton courage;
Mais enfin, à ton tour, victime de leur rage,
T« passas sans regret , ainsi que sans remord ,
Du Louvre dans les fers, et des fers à la mort.
O ville trop coupable! ô malheureux Versailles!
Son sang accusateur souille encor tes murailles.
Un cortège cruel a feint de protéger
D'infortunés captifs qu'il va faire égorger.
Le char est entouré, les sabres étincellent;
Sur les monceaux de morts les mourants s'amoncellent;
Et, de son sang glacé souillant ses cheveux blancs,
La tête d'un héros roule aux pieds des brigands.
O martyr du devoir, du zèle, et de la gloire !
Tant que du nom franeois durera la mémoire.
J'en jure par ta mort, tu vivras dans nos cœurs.
Mais combien ton trépas présage de malheurs!
Que je plains de l'état la fortune orageuse I
A peine délaissé par ta main courageuse ,
J'entends tomber le trône; et le sang de nos rois ,
Hélas! m'offre à pleurer tous les maux à la f»is :
Le deuil de la beauté, les pleurs de l'innocence,
Lei malheurs des vieux ans, les malheurs de l'enfance
NOTE. 3t5
La chute du pouvoir. Parmi ces grands débris , Louis frappe d'abord mes regards attendris. O douleur! ô pitié! quelle grande victime, D'un rang plus élevé, descendit dans l'abimel Hélas! le vœu public dictoit ses sages lois, Gouvcrnoit ses conseils , présiWoit à ses choix , Les ordres de l'état, convoqués par lui-même , Sembloient associés à son pouvoir suprême. O mon maître ! ô mon roi ! comment a pu ton cœur. Respirant les bienfaits, inspirer la fureur I
O jour, jour exécrable , où des monstres perfides
Souillèrent son palais de leurs mains homicides!
J'entends encor ces voix, ces lamentables voix,
Ces v«ix : « Sauvez la reine et le sang de nos roisl »
La reine, à ce signal , inquiète et troublée,
Son enfant dans les bras, s'enfuit écheveléc;
Tandis que, de sa porte ensanglantant le seuil,
Sa garde généreuse expire avec orgueil j
Et que , la pique en mai» , la cohorte infernale ,
Plcnge le ftr Irompé dans la couche royale.
Ère ciel, le juste ciel , a conservé ses jours.
Ah! puisse-t-il l«ng-temps en protéger le cours!
Enfin la mort s'apaise, et le meurtre s'arrête;
Mais le calme bientôt fait place à la tempête.
Le bruit affreux redouble ; et des sujets sans foi
Parlent insolemment de conquérir leur roi.
Ils appellent triomphe un crime détestable.
Ah! comment le tracer, ce départ lamentable 1
De leur palais sanglant ces otage* sacrés
Descendent à travers leurs gardes massacrés.
Pour suite des brigands! des bourreaux pour cortétçe!
Ils traversent les flots d'un peuple sacrilège.
Hérisse' de mousquets , de lances et de dards ;
Des lambeaux teints de sang forment leurs étendards. Tout de'gouttants de meurtre , et d'ivresse , et de fange Ils marchent; au milieu de l'horrible phalange, Vient à pas lents ce char où brillent à la fois Le sang des empereurs et celui de nos rois , Tout ce que le malheur offre de plus auguste, Des mères la plus tendre , et des rois le plus juste, Deux enfants malheureux. O fille des Césars I Quand, de ses fiers Hongrois cherchant les étendards, ïa mère vint s'offrir à leur troupe enflamme'e, Son enfant dans ses bras lui conquit une armée ; Et, pâle, l'œil en pleurs, tendant ses foibles maim, Le tien ne peut fléchir ces monstres inhumains! Les uns autour de vous hurlent leurs chants atroces; D'autres sur votre char portent leurs mains féroces; Au bout d'un fer sanglant, d'autres lèvent aux cieux De leurs affreux exploits letrophe'e odieux; Ces fronts défigurés, ces têtes pâlissantes, Des flots d'un sang fidèle encor toutes fumantes. Que de cris forcenés! que d'imprécations! Vous marchez au milieu des malédictions. Du-crimne soudoyé l^igeiwance barbare Prête sa voix servile au crime qui l'égaré; Et , du peuple à son prince imputant le malheur. Des maux qu'eux seuls ont faits accable sa douleur. Ah! si par les tourmens sa marche est mesurée, Quels siècles en pourroient égaler la durée? Abrège, Dieu des rois, ces affreux attentats; Avance, char fatal; coursiers, hâtez vos pas. Non : la rage, à plaisir, éternise leur roule. Et la coupe des maux s'épanche goutte à goutte. Cependant on approche, on découvre ces lieuj Où l'airain reproduit son aïeul a ses yeux. Il les Toit; et leur vue, ô douleur laraontabld
Lui rappelle ce jour, ce jour épouvantable
Où , dans ce même lieu , l'hymen pâle et tremblant
S'enfuit, enveloppe' de son voile sanglant;
Et, changeant ses flambeaux en torche sépulcrale,
Vit se couvrir de morts cette enceinte fatale.
Ah! malheureux époux, et plus malheureux roi,
Puisse être, un jour, ce lieu moins funeste pour toi
Puissions-nous n'y pas voir de plus horribles fêtes!
Enfin , parmi les cris , les dards chargés de têtes
Entraînant les débris du trône ensanglanté,
Le char fatal arrive au Louvre épouvanté.
Le peuple lient sa proie, et les chefs leur victime!
Ah! peut-être ses maux désarmeront le crime. Non : de son infortune on aggrave le poids , Et Louis est captif dans le palais des rois. O catastrophe horrible ! ô douloureux voyage ! Bien différent de ceux, où, bordant son passage. Son peuple, pour ses jours, levoit au ciel les mains, Et de fleurs . sous ses pas , parfumoit les chemins. Le vieillard consolé bénissoit la lumière ; L'enfant lui sourioit du seuil de la chaumière ; Tous les yeux le cherchoienl avec avidité ; Et, quand fuyoit loin d'eux son char précipite, De ce peuple, ennemi d'un maître qui l'adore , L'amour, les vœux, les cris le poursuivoient encore.
Que les temps sont changés! O vous , sensibles cœurs, Dites s'il est des maux pareils à ses malheurs. Du pouvoir avili misérable fantôme, Mon.irque sans sujets , souverain sans royaume , Tel qu'un vaisseau, battu des flots capricieux, Est tantôt dans l'abîme, et tantôt dans les cieux , 11 passe tour à tour, ioiiet d'un '.oîi?; or.'.gc.
Des honneurs aux affronts, de l'insulte à rbommage.
Dans sa rage hypocrite un se'nat oppresseur
Mêle à ses cruaute's une fausse douceur :
Tel le tigre, en joHaut, dans sa barbare joie,
Mord, lâche, ressaisit, et de'vore sa proie.
Plus de paix à son cœur, de trêve à son tourment.
Dans le jardin des rois s'il respire un moment.
Il marche enrironnë de surreillants barbares ;
De l'air commun à tous ses tyrans sont ararcs;
La haine curieuse assie'ge son rëveil ,
Ses pas, ses entreliens, et jusqu'à son sommeil;
Et, le dernier des rois, le premier des esclaye».
Quand par lui tout est libre, il est charge' d'entraves^
Heureux, lorsqu'en secret, libre dans ses douleurs,
Aux pleurs de son épouse il peut mêler ses pleurs.
Eh bien! vous, qu'offensoit sa puissance suprême Des honneurs outrageants de son vain diadèojv^. Venez ! que tardez-vous de de'pouiller son front? Terminez, il est temps, cet éclatant affront. Tout est prêt : ce n'est plus ce peuple niercenail» Par des cris insolents méritant son salaire : Le Louvre est investi , la bassesse et l'effroi Aux brigands de Marseille abandonnent mon roi. Je vois couler le sang, j'entends gronder la foudre; La France est sans monarque, et le trône est en poudre O toi, qu'ont fait gémir ces illustres malheurs, Tendre Pitié, reliens, retiens cncor tes pleurs : Pour des revers plus grands je réserve tes larmes : Les lois vont consacrer les attentats des armes. Hélas! toujours trompé, mais espérant toujours, Louis à ses tyrans vient confier ses jours. On l'insulte, on l'outrage; et des décrets funestei De son titre royal ont déchiré i"* reslej.
Puîsse ne point ëclore un plus terrible arrêt!
l^ue dis-jc! l'arrêt part, et le cachot est prêt.
O vous, vous, murs cruels, Jemeures désaslreuscs!
Je tremble à m'enfoncer sous vos voûtes afl'reuses.
Non , les revers fameux de tant de potentats.
De l'horrible Whitehall les sanglants attentais
Ne peuvent s'e'galer à cette tour fatale.
Ce n'est plus ce paiais , cette prison royale,
Où de la majesté' quelques tristes lambeaux
Dc'guisoient l'infortune , et de'coroient ses maux.
Son malheur, en ces lieux, tout entier se consomme:
Destructeur du monarque, il perse'cute l'homme.
Noirs esprits des enfers, (jucl conseil te'nebreux
Inventa, dites-moi, ces traitements aflVeux?
Chaque honre a son tourment, chaque instant son outrage j
La ruse aide la force, et l'art guide la rngc.
O noms sacre's de père, et d'e'poux et de fils,
Noms aujourd'hui cruels, noms autrefois che'risl
Vous étiez leurs plaisirs, vous êtes leur torture.
La haine arme contre eux jusques à la nature.
Malheureux, hâtez-vous de syisir ces moments;
Prc'cipitez du cœur les doux e'panchements;
Redoublez vos transports, redoublez vos tendresses
Quels maux ne s'oub'îroient dans vos saintes carresses?
Mais c'en est fait : ô cœurs nés pour vous adorer, Votre malheur commence, il faut vous sépurer. Vos tyrans l'ont voulu; leur sombre inquiétude A l'einj/risonncment unit la solitude.
H(?'las ! au milieu d'eux vos regards constlcs Distiiiguoieiit quelquefois des serviteurs zcies; Et du moins d'un soupir, triste et muet langage, A leur roi , dans les fers, ils envoyoicnt rhonimajçe. Vous ne Jcs venez plus : sur Louis et sur vous
Déjà j'ententls crier d'inflexibles verrous.
jNlon : vous ne pourrez plus , trompant la vigilance.
Deviner vos soupirs , vos pleurs , votre silence ,
Vous comprendre du geste, et vous parier des yeux.
Sans espoir de se voir, captifs aux mêmes lieux,
Le fils est en exil à côté de son père;
L'e'poux près de l'e'pouse , et la sœur près du frère ,
Lui seul pleure pour tous. Que dis-jc ! ô coup du sort !
Son retour dans leurs bras leur annonce sa mort.
Pour Je perdre à jamais les tyrans le leur rendent:
Les échafauds sont prêts , et les bourreaux l'attendont.
O qui peut concevoir ces scènes de douleurs ,
Ce mélange de cris, de sanglots et de pleurs ,
Ces funestes adieux, pleins d'borreur et de charmes?
Chatjue mot commencé vient mourir dans les larmes ;
Et, par de longs soupirs, cherchant à s'exhaler,
Les cœurs veulent tout dire, et ne peuvent parler.
Ahl moi-même je sens défaillir mon courage.
D'autres du jour fatal retraceront l'image : Dans ce vaste Paris, le calme du cercueil, Les citoyens, cachés dans leurs maisons en deuil. Croyant sur eux du ciel voir tomber la vengeance} Le char aflreux roulant dans un profond silence; Ce char qui, plus terrible, entendu de moins près. Du crime, en s'éloignant, avance les apiuêts; L'échafaud régicide et la hache fumante; Cette tête sacrée et de sang dégouttante, Dans les mains du bourreau de son crime elfrayé. Ces tableaux font horreur ; et je peins la Pitié! La Pitié pour Louis! il n'est plus fait pour elle. . O vous, qui l'observiez de la voûte éternelle, Anges, applaudissez j il prend vers vous l'essor. Commencez vos concerts , prenez vos lyres ù'or.
Déjà son nom s'inscrit aux célestes annales; Préparez, préparez vos palmes triomphales : De sa lutte sanglante il sort victorieux, Et l'ëchafaud n'étoit qu'un degré vers les cieux.
Mais d'où vient tout-à-coup que mon cœur se resserre ?
Hélas! il faut des cieux revenir sur la terre!
Louis en vain assiste aux célestes concerts;
Les cieux sont imparfaits, son épouse est aux fers.
O mélange touchant de malheurs et de charmes !
Ton nom seul a rouvert la source de mes larmes.
O vous, qui des hauts rangs déplorez les malheurs ,
Ah ! combien de vos yeux doivent couler de pleurs ,
Lorsque des grands revers l'image douloureuse
Joint au pouvoir détruit la beauté malheureuse !
Qui peut voir sans pitié se flétrir ses attraits,
Et les traits du malheur s'imprimer sur ses traits?
François, qui l'avez vue et jeune, et belle, et reine,
Répondez : est-ce là l'auguste souveraine
Qui donnoit tant d'éclat au trône des Bourbons,
Tant de charme au pouvoir, tant de grâce à ses dons?
Héias! tant qu'elle a pu, dans sa tour solitaire.
D'un auguste captif partager la misère.
Tout deux s'aidoient l'un l'autre à porter leurs douleurs ;
N'ayant plus d'autres biens , ils se donnoient des pleurs.
Une fois arrachée à cet époux fidèle.
Elle vivoit sans lui, mais il vivoit près d'elle.
Ah ! combien ses malheurs se sont appesantis !
Elle n'a plus d'époux, et tremble pour son fils.
Ah ! d'une seule mort si leur rage contente,
Respectoit dans ses bras cette tête innocente;
Si, du soin d'élever cette royale fleur,
Elle pouvoit charmer son auguste douleur !
Mais lui-même on l'arrarhe à sa main maternelle;
Leur prison séparée en devient plus cruelle
Ses pensers désormais vont se partager tous
Entre les fers d'un fils et l'ombre d'un époux.
Ah, cruels! désarmez vos rigueurs inhumaines :
Hélas .' el'e eut un sceptre, et vous voyez ses chaînes
Vains discours; chaque instant voit aggraver son so' ,.
Prisonnière à côté du tribunal de mort.
On l'immole long-temps, et le coup qui s'apprête
Reste éternellement suspendu sur sa tête.
A cette attente horrible on joint tous les tourmenta,
Tout ce qui flétrit l'âme, et révolte les sens:
Sans cesse elle respire une vapeur immonde;
Le froid glace ces mains qu'idolâtroit le monde;
Un vil grabat succède à des lits somptueux;
A sa faim, qu'éveilloient des mets voluptueux,
On épargne une vile et sale nourriture ,
Et la pourpre des rois a fait place à la bure.
Elle-même, que dis-je? incroyable destin!
S'impose un vil travail, et, l'aiguille à la main ,
Oubliant et Versailles et les pompes du Louvre,
Répare les lambeaux de l'habit qui la couvre.
Ses besoins sont toujours le signal des refus.
Et son malheur s'accroît d'un bonheur qui n'est plus.
Quoi ! les trônes des rois sont-ils donc tous en poudre?
Et l'aigle des Césars a-t-il perdu la foudre?
Hélas! partout l'oubli, l'impuissance ou l'effroi.
Ah! dans cet abandon, tendre Pitié, dis-moi,
K'est-il pas une issue, une route secrète.
Qui conduise mes pas vers sa sojnbre retraite?
Que je puisse, à genoux, adorant ses malheurs.
Au prix de tout mon sang sécher un de ses pleurs?
Mdi^ il n'en est plus temps : l'affreux conseil s'assemble?
On vient, le verrou crie, on l'entraîne, je tremble.
C'en est fait : le voici, voici l'instant fatal,
NOTE. 3i^
Eh bien ! je vais la suivre au sanglant tribunal.
Moi-même, à haute voix, je dénonce ses crimes.
Vous qui fîtes tomber les plus grandes victimes.
Juges de votre reine , écoutez ses forfaits :
Sa facile bonté prodigua les bienfaits ;
Son cœur de son époux partagea l'indulgence;
Ce côéur, fait pour aimer, ignora la vengeance,
« J'ai tout vu, j'ai su tout, et j'ai tout oublié. »
Ce fiiôt, îticoncèvable aux âmes sans pitié.
Ce mot, dont la noblesse encouragea le crime,
Il fut de son gt-and cœur l'expression sublime.
Elle fit des heureux , elle fit des ingrats.
Tigres , oserea-vous ordonner son trépas .
Ah! leurs horribles ftonts l'ont prononcé d'avancé.
Mais je n'attendrai point l'effroyable sentence :
Non : je n'attendrai point qu'une exécrable loi
Envoie à l'échafaud l'épouse de mon roi.
Non, je ne verrai point le tombereau du erlftic ,
Ces licteurs, ce vil peuple, outrageant leur victîftle
Tant de rois, d'empereurs, dans elle humiliés,
Ses beaux bras, è douleur! indignement liés!
Le ciseau dépouillant cette tête chatmatiie,
La hache !... Ah ! tout mon sang se glace d'époiiVâûle !
Non, je vais aux déserts enfermer mes douleurs;
Là je voue à son ombre Un long tribut de pleufs;
Là , de mon désespoir doUCê tônsoktfiee ,
Ma lyre chantera ina noble bienfaitrice ;
Et les monts , les vallons , les rochers , et léi bois
En lugubres échos répondront â ma toîx.
Et toi qui , patmi tious, prolongeant ta misère, Ne vivois ici-bas que pour pleurer utt frère. D'un frère Vertueux , ô digne et tendre sœur I Reçois de la pitié son tribut d'^ douleur.
Ah ! si dans ses revers la beauté gémissante
Porte au fond de nos cœurs sa plainte attendrissante f
Combien de la vertu les droits sont plus puissants!
Sa bonté la rend chère aux cœurs compatissants j
Pour sou propre intérêt l'homme insensible l'aime :
Et pleurer sur ses maux, c'est pleurer sur soi-même.
Aussi des attentats de ce siècle eiTréné
Ton trépas , ombre illustre , est le moins pardonne.
O Dieu ! et quel prétexte à ce forfait infâme?
Ton nom étoit sans tache aussi bien que ton âme ;
Ton rœur , dans ce haut rang, formant d'humbles désirs.
Eut les malheurs du trône, et n'eut passes plaisirs.
Seule, aux pieds de ton Dieu , gémissant sur un frère ,
Sur un malheureux fils , un plus malheureux père ,
Tu suppliois pour eux le maître des humains;
Ce ciel, où tu levois tes innocentes mains,
Etoit moins pur que toi. Dieu ! quels monstres barbares
Purent donc attenter à des vertus si rares?
Ah ! le ciel t'envioit à ce séjour d'effroi.
Va donc, va retrouver et ton frère et ton roi;
Porte-lui cette fleur, gage de l'innocence ,
emblème de tes mœurs, comme de ta naissance;
Mêle sur ce beau front , où siège la candeur.
Les roses du martyre au lis de la pudeur.
Trop long-temps tu daignas , dans ce séjour funeste.
Laisser des traits mortels à ton âme céleste.
Pars, nos cœurs te suivront; pars, emporte les vœux
Des peuples et des rois, de la terre et des cieux.
Non moins dignes de pleurs, quand le sort les offense , La débile vieillesse et la fragile enfance : Un enfant , un vieillard ! Qui peut les voir souffrir ? L'un ne fait que de naître , et l'autre va mourir. Je pleure avec Priam , quand sa b' .ache tremblante
NOTE. 3î5
Du meurtrier d'Hector presse la main sanglante ; Lorsque autour des tombeaux de ses cinquante fils , D'He'cube en cheveux blancs les lamentables cris Redemandent Paris , Polyxène, Cassandre, Je partage son deuil , et pleure sur leur cendre : Tant cet âge si foible est puissant sur nos cœurs! Mais pourquoi des vieux temps rappeler les douleurs? Ah ! dans ce siècle impie, et si fe'cond en crimes , Manquons-nous de malheurs? manquons-nous de victimes?
Ce sont-là , en effet , des vers admirables *, il y a de la* pi lié, il y a de la terreur, il y a toutes sortes d'émotions tendres et terribles. Mais est-ce bien là, en effet, de la poésie? C'est une question que tous les hommes de bonne foi s'adressent depuis la mort de l'abbé Delille.
Or, quel est l'homme , en ce monde , qui oseroit a-kesser sérieusement la même question à propos do la poésie de M. de Chateaubriand?
Vjniversitôî* BÎBII5TH£CA