K>£SIES
Et elle chaivta si doucement et d'une voix si calme ! — Vous voyez donc que , même cette romance , ce n'est pas ui>e romance : c'est un chapitre anticipé des Méritoires de M. de Chateaubriand!
Je vous ai promis le nom du musicien inconnu à qui nous devons cette charmante mélodie : Combien j'ai douce souvenancel Cet excellent homme s'appeloit Bédard. Il avoit donné autrefois des leçons de musique à M. de Chateaubriand , dont il ne parloit jamais que les larmes dans les yeux. C'étoit un homme de peu de génie ; mais il avoit eu dans sa vie une idée , et c'est là une de ces bonnes fortunes si rares, une idée ! qu'on a bien le droit d'en être fier toute sa vie. Aussi ce pauvre homme , qui ordinairement étoit modeste comme un honnête ouvrier qui accomplit sa tâche au jour le jour, étoil-il fier et superbe non pas seulement comme un musicien , mais comme un musicien et comme un poète à la fois , quand on lui parloit de M. de Chateaubriand et de leur romance. Grâce à cette romance , le pauvre Bédard a passé d'heureux jours \ il n'est pas mort sans avoir, lui aussi, son humble part dans la gloire humaine. Il est vrai que son nom étoit inconnu, et qu'il étoit écrasé sous la popularité de son chef-d'œuvre -, mais il avoit , lui , la conscience de son œuvre , et il en jouissoit. Il n'y a pas fort long-temps que M. Bédard est mort , à Lyon , où il étoit second violon du Grand - Théâtre , trois ans à peine, ti si on me demandoit quel est le dernier nom qu'il a
prononcé, quel est le dernier air qu'il a murmuré à son lit de mort, je ne serois pas embarrassé de le dire,, assurément. Mais revenons aux poésies de M. de Chateaubriand.
Les poésies de M. de Chateaubriand ont eu leur influence, tout comme la moindre page échappée à ce gra«id génie. Tous les poètes de France , les jeunes et les vieux poètes , le voyant , lui aussi , s'abandonner à la passion des vers , se sont pris à estimer de nouveau cette noble profession de la poésie scandée, que M. de Chateaubriand lui-même n'avoit pas dédaignée. De nos jours, quelle est, je vous prie, la jeune muse qui ne se soit pas adressée à M. de Chateaubriand ? quel est le jeune talent qu'il n'ait pas encouragé de ses éloges? quelle est l'espérance qu'il n'ait pas embellie ? quel est le désespoir qu'il n'ait pas changé en courage? M. de Chateaubriand est la Providence visible et la consolation infatigable de tant de pauvres jeunes poètes qui sans lui se seroient perdus ! Les malheureux jeunes gens qui sont morts désespérant de l'avenir avant le temps , et portant sur euxmêmes des mains violentes et criminelles, nul doute qu'une parole de M. de Chateaubriand ne les eût sauvés , s'ils lui avoient tendu leur poésie suppliante. Voilà i comment ce volume, intitulé Poésies , a été toute une^ source de consolations et d'espérances pour tous les poètes en vers. Ils auroient désespéré de leur avenir s'ils n'avoient pas eu pour confrère en poésie M. de Oiateaubriand.
Et non seuleaient M. de Chateaubriand a été \i conseil et re>pérance des jeunes poètes vivants qui venoienl à lui , mais encore il a mené leur deuil quand ils sont morts, mais encore il a consolé leurs tristes parents qui les pleuroient. Dernièrement encore, par un triste jour d'hiver, et la tète découverte, il a suivi le convoi de cette jeune et intéressante ElisaMercœur, morte si pauvre et si remplie du feu sacré. Quand Elisa Mercœur fut dans la tombe , la voix de M. de Chateaubriand consola sa mère. Nous avons sous les yeux une lettre de lui au père inconsolable d'une autre enfant plus jeune encore, un grand poète celle-là , qui est morte à quinze ans. Elle s'appeloit Alphonsine Cotte; elle donnoit les plus belles espérances ; elle étoit le noble orgueil de sa famille. Quand elle mourut , son père désespéré , ne sachant plus à quel saint se vouer dans le ciel, envoya les vers de sa fille à M. de Chateaubriand, et il en reçut celte touchante réponse :
« Mauvais juge en poésie, mais bon juge en douleur, je sens quelle doit être la vôtre. Rien ne me paroil plus touchant, et n'offre une image plus triste et plus gracieuse à la fois, qu'une jeune fille chantant elle-même sa mort , et disant à propos de son père :
S'il vient, ah! que sa fille ouvre encore au sourire Une bouche fle'lrie, un œil foihle et mourant! Oui! ranimons la mort; devant lui si j'expire^ Que je meure en lui souriant.
« Carmîna jam moriens canlt exequialîa. Tout cela , Monsieur, peut exciter radmiralion d'un étranger, mais ne console pas un père. La jeune muse n'est plus-, la France, qui a renié tant de souvenirs, avoit cependant besoin , pour les remplacer, de conserver ses espérances.
« Recevez, je vous prie, Monsieur, avec mes remer-
ciments empressés , l'assurance de ma considération très
distinguée.
« Chateaubriand \ »
• Le nom et les siiflTrafïes de M. de Chateaubriand prote'gent le nom de mademoiselle ('oite. Wons ne pouvons nous refuser à citer quelques beaux vers de ce jeune poète que la mort nous a ravi.
Ipliis mourante à son aurore, Au sentier de la mort se Irainoit à pas lents:
Sa Ivre murmuioit enrore f.. iV.: i
Ses dernières (louli^ur^ et ses derniers accents : .^ '
« Douce interprète de mes larmes, '
O lyre « (jui j'.iioKiis à confier mon creur, ;..„■. ;(
Suf un père éperdu recueille mes alarmes, r- -;,%?.■•"'
Va de'surmais pour moi parler à sa douleur. ' ''"
« Soutiens ma voix , divin pénie!
Ta main , quand je [ic'ns , me doit tous ses trésors. Viens à moi , non point tel qu'au matin de ma vie, Lorsque tu m'enilirasas de tes premiers transporU.
« Vi«is; mais ten.-int déjà la lorclie funéraire,
Les yeux mouillés .le pleurs , le Iront charge de d'îuil ,
ËfTcuillanl sur ma lêle une (1. ur epliémère , ,- .,,..^m
Suivant avec mon père une fille au cercueil ! \,.1" ' f
M O pèie infortuné, seul olijet de mes larmes ,
^on, je ne pleure pas mes destins rigoureux : • •<
Le morceau le plus important de ce volume de poésies , c'est la tragédie de Moïse , souvenir vivant de VAthalie de Racine. Celte tragédie , ou si vous aime/.
Si nft vie est rottipue , elle eut pour moi des cbarmes , Et j'ai vécu long-temps dans quelques jours heureux. Mais laisser le mortel qui forma son enfance, Quand l'enfer contre lui s'arMoit de sa bont<! Mourir, et cependant de ma reconnoissance Le triLut n'est point acquitté!
« Ah! j'espérois un jour soutenir sa vieillesse.
Comme il soutint mes jeunes ans, Déjà, dans mon espoir, de larmes de tendress»
Je crus baigner ses cheveui Lianes :
« Je crus le voir un jour comblé d'ans et de joie,
Me bénir, m'embrasser, expirer dans mes bras
Et mes jours , de la mort seront bienlôl la proiel Et je vais le couvrir du deuil de mon trépas!
« Il sort... cruels adieux!... Tandis que je respire. Je veux pleurer celui qui faisoit mon orgueil. Pour la dernière fois , éveille-loi , ma lyre Z HâtoDS-nous d'exhaler les accents du cercueil.
«t Voix consolante de mon père.
Encore quelques jours , encor quelques instants . Je ne l'entendrai plus ! au marbre funéraire Elle ira se répandre en longs gémissements.
« Son regard dans mes traits sembloit chercher la vie. Et mes traits , malgré moi , trahissoicnt mes tourmente.
U m'a serré la main.. O fille trop chérie ,
Tu m'aimeras encor long-temps?
Qnel fléau sur ton front imprime ce ravage? Mais non , je me trompois... Je ne crains rien pour toi»
mieux , ce poème en vers de M. de Chateaubriand , mérite toute l'attention et tout l'intérêt de la critique. C'est une noble étude à faire celle-là , M. de Chateaubriand
•—Oui, mon père, en mon cœur je sens le doux présage
D'an beureux avenir : dissipe ton effroi.
Tes jeux versent des pleurs ! — Oui , je vois la colline
Où de tes premiers chants tu m'offris les essais 1
Tu lisois... A la voix de ma jeune Corinne,
Avec tout l'univers déjà je t'admirois :
Des arts, avec orgueil , je voyois la couronne
Déji ceindre ton front jeune et victorieux.
Ooî f j'en jure , ô mon Dieu .' le deuil qui m'enTÎitmiie ,
J'irai , je reverrai ces lieux ; 0& ma fille s'assit, j'irai m'asseoir sans cesse, T répéter ses vers, et mourir de douleur..... Où m'égaroit , ô ciel ! l'effroi de ma tendresse S Tu me rendras ma fille et ces jours de bonheur.
« C'est Is chant de la mortl s'est écrié mon père. Cygne sacré , des deux tu ne descendras plusl Mais Dieu prendra pitié de mon deuil solitaire Il ravira le père oit seront tes vertus.
« O vierge que j'aimois , s'écria le génie £n abaissant Tersmoi des yeux pleins de pitltf , Tu meurs; mais si je perds une nyrnphe cbérie. Je sauverois d'Iphis la plus noble moitié.
• Ipbis étoit ma fille... Âb l consolez un père : Pères d'enfants cbéris , vous êtes mes enfants. Votre soeur dans mes bras a fermé sa paupière; Ab ! sauvons de l'oubli ses mânes triomphants. ■ Au printemps de ses jours , victime condamnée. Qu'elle descende couronnée Au funèbre séjour.
Votre puissante voix est la voix du génie;
Elle ouvre les tombeaux , et rend un nouveau jour*
luttant corps à corps avec Racine , et trouvant Moïse à la même source sacrée où furent trouvées ^5f /ier et ^//za/ie. Même à ce propos , il se trouve que celui qui écrit ces pages peut parler du Moïse de M. de Chateaubriand mieux que personne, beaucoup mieux que M. de Chateaubriand lui-même ; car M. de Chateaubriand n'a pas TU jouer sa tragédie , et je Tai vu jouer trois fois , moi qui vous parle, et j'en ai bien compris toutes les beautés , toutes les passions, tout l'intérêt. Voici, au reste, ce que j'en écrivois quand cette belle poésie parut sur le théâtre de \crsailles, il y a bientôt deux ans déjà :
4 Octobre 1834.
Vous avez lu la lettre de M. Chateaubriand à propos de son Moïse, et vous savez déjà comment, sollicité par l'intelligent directeur du théâtre de Versailles, M. de Chateaubriand n'a pas pu lui refuser la permission de jouer sa tragédie, et comment, avec tout désintéressement poétique , le grand écrivain a laissé son œuvre devenir ce qu'elle pouvoit devenir, livrée , sur un théâtre
En apprenant qu'Ipliis reçoit une autre TÏe,
Çue son père mortel se ronsole , et s'écrie :
Lt dieu qui l'inspiroit la rend à mon antourl •
Ainsi chantoit Ipliis : sa lyre languissante Murmurait... s'éteignoit .. comme un écUo lointain ; Xt M muse expira sur sa lèvre expirante Le lenaernain!
de province, à des comédiens de province, à des décorations de province. Nous ne vous répélerons donc pas ce que vous a appris M. de Chateaubriand dans sa lettre. Toujours est-il cependant que, plus ami de la belle tragédie de M. de Chateaubriand qu'il ne l'est lui-même, nous l'avons suivie à Versailles, comme ont fait tous les amis du grand poète, ses vieux amis (pii l'ont vu grandir, ses jeunes amis qui sont grandis à son ombre, fidèles courtisans, les uns et les autres, du grand génie de la France. On eût joué la tragédie de INI. de Chateaubriand dans quelque village ignoré de la Bretagne, que nous l'aurions suivie dans ce village de la Bretagne.
Je ne crois pas que jamais le génie de M. de Chateaubriand aitélé mis à ujie éprein'e plus difficile que celle-là. Ecrire un poème en vers! une tragédie! une tragédie classique! jouée de notre temps, après le Roi s'amuse et Lucrèce Borgia! Comment espérer qu'il auroit jamais pu se soumettre ainsi au joug de la rime, lui, le grand poète en pros©, qui a vaincu la rime sous le rhythme mélodieux, sonore et cadencé de sa prose admirable? Comment pouvoit-on espérer qu'il s'efforceroit de renfermer son sujet dans l'unité classique, lui, le grand oseur qui avoil franchi loutes les rèi;les aile déployée , ou plutôt qui s'éloit fait à lui-même cet art poétique à l'aide duquel il a écrit tous ses chefs-d'œuvre, le Génie àyi Christianisme, les Martjrs, Jlala, Jienéj henél ce point de départ de la littérature rood^rne ? Eh bien
jfi. POESIES.
je me hâte de vous rassurer; cette grande difficulté da vers françois , du vers alexandrin , et même cette difficulté plus grande du vers lyrique transporté par Racine du théâtre grec dans la tragédie françoise , cette difficulté non moins grande pour lui , si habitué à être son maître et à marcher où il veut, de se renfermer dans les doubles limites de l'unité , M. de Chateaubriand les a vaincues non seulement avec cette facilité habile autant qu'élégante qui n'appartient qu'au grand talent, mais avec ce rare bonheur qui est le fait des hommes de génie. M. de Chateaubriand a prouvé , dans sa tragédie de Moïse, que dès qu'un homme est poète , peu importe la langue qu'il adopte , vers ou prose. Aussi , dès les premières scènes de ce grand ouvrage , nous avons vu tout ce public parisien rester attentif, et applaudir ces ^aux vers comme il applaudiroit une tragédie de Racine, fille jumelle de VAthalie, perdue depuis longtemps et retrouvée par hasard , qu'auroit écrite en courant et avant de mourir, sur les marges d'une vieille Bible, l'auteur àiAthalic et diEsther.
Le sujet de celte tragédie , comme le dit M. de Chateaubriand lui-même , est la première idolâtrie des Hébreux. Chaque révolte de ce peuple aveugle , que poussok une si grande luiiière, compromettoit le sort et l'avenir du monde. Sous ce rapport, chacune des ré» voltes du peuple juif est un drame du plus grand intérêt, et d'im intérêt tout-à-fait dramatique 5 sous ce rapport
POESIES. îïv^
encore, Moïse est non seulement l'envoyé de Dieu , mars c*est encore un législateur, un conquérant, un voyageur, un grand homme dans toute l'acception du mot , et par conséquent un personnage dramatique. Ainsi l'a vu M. de Chateaubriand, avec ce regard d'aigle qu'il a jeté sur la Bible , sans être jamais ébloui de ses profondes clartés. La sortie de l'Egypte du peuple juif , sous la conduite de Moïse, est à la fois un dogme et une histoire. De ce dogme et de cette histoire, de l'homme du mont Sinaï qui en redescend au milieu du tonnerre et des éclairs , et de l'homme qui marche à la tête d'un peuple , ouvrant les fleuves devant ce peuple , lui donnant à boire quand il a soif, à manger quand il a faim , et de l'ombre dans la chaleur; de ces deux parties de Moïse, l'homme et le dieu, le législateur et le saint, le prophète et le guerrier, M. de Chateaubriand a fait sa tragédie. Il a donc été forcé de donner à sa tragédie la forme du drame , voilà pour ce que l'Histoire sainte a d'humain ; et la forme lyrique , voilà pour ce que la Bible a de divin et de mystérieux. Aussi son drame sera-t-il tantôt une tragédie, et tantôt une ode 5 tantôt le développement des deux grandes passions de l'homme, la superstition et l'amour , les plus excusables des passions humaines , ouisqu'elles tiennent à notre nature ; tantôt la manifestation subite , inexplicable , de la volonté céleste , qui arrive portée par le tonnerre , ce grand et nouveau personnage qui joue un rôle si important dans le drame lyri
que Vous coTî>nrene/. tout d'un coup ce qu'il a fallu cVimaginaiion pour trouver un drame pareil, ce qu'il a fallu de puissance pour le mettre en œuvre, ce qu'il a fallu de grand style pour suffire à cette double émotion , dramatique et Ivrique à la fois. Les passions des hommes , et, disons-le, la passion de Dieu, mises en présence dans la même action dramatique! voilà le véritable sujet de la tragédie de IM. de Chateaubriand.
Lui-même encore , il prend soin de bien expliquer l'époque précise de son drame ; car, au milieu de toutes les révoltes de ce stupide et privilégié peuple juif, qui ne voit pas venir la terre promise, il y a de quoi se perdre. Les Israélites , conduits par Moïse et poursuivis par Pharaon , sortirent d'Egypte et passèrent la mer Rouge ; ils emportèrent avec eux les os de Joseph , selon que Joseph le leur avoit fait promettre sous serment, en leur disant : « Dieu vous visitera j emportez d'ici mes os avec vous! »
Après le passage de la mer Rouge, Marie, sœur d'Aaron , chante le cantique d'actions de grâces au Seigneur. Le peuple de Dieu entre alors dans la solitude de Sur 5 puis il vint à Mara , où Moïse adoucit les eaux amères; de Mara, ils arrivèrent à Elim -, d'Elim, à Sin , où déjà ils regrettoient tout haut l'abondance de la terre d'Egypte. Cependant ils continuèrent leur chemin jusqu'au désert d'Orcb.
A Kaphidim , Josué rencontra les Amalécites , enne-
mis du peuple de Dieu, et les Hébreux les mirent en pièces. Enfin ils arrivèrent au pied du mont Sinaï. Moïse alla parler à Dieu, qui Tappeloil au haut de la montagne. Le troisième jour, on commença à entendre du tonnerre, et à voir briller les éclairs. Moïse parloit à Dieu , et Dieu lui répondoit. Le Seigneur promulgua ses lois au milieu de la foudre 5 il donna à Moïse les Tables du témoignage , qui étoient de pierre et écrites du doigt de Dieu. Moïse descendit de la montagne avec les Tables. Il ouït du tumulte dans le camp -, il reconnut que c'étoient des voix qui chantoient.
C'est que, pendant l'absence de Moïse, le peuple s'étoit fait un veau d'or, et il l'adoroit avec des chants et des danses. C'est à ce moment solennel que commence la tragédie de M. de Chateaubriand.
Le théâtre représente le désert de Sinaï. Ici le poète, qui s'éloil fait lui-même son propre décorateur; car c'est là le plus puissant des peintres, et il représente merveilleusement tout ce qu'il voit dans son âme avec l'œil de son esprit, comme dit Hamlet. H avoit donc supposé que le théâtre représentoit un vaste désert. « On voit, à tt droite , le camp des douze tribus , dont les tentes , faites « de peaux de brebis noires , sont entremêlées de cha- «meaux, de dromadaires, d'onagres, de cavales, de « moutons et de chèvres ; on voit, à gauche , la roche « d'Oreb frappée par Moïse , et d'où sort une source ; le « cercueil de Joseph repose sous quelques palmiers j le
« fend du théâtre offre de vastes plaines de sable , par- « semées de buissons de nopals et d'aloès, terminées, « d'un côté, par la mer Rouge, et de l'autre, par les « monts Oreb et Sinaï, dont les croupes viennent border « l'avant-scène. »
Certainement une pareille décoration ne seroit pas de trop pour un pareil génie ; malheureusement ce sont là des tableaux qui n'existent que dans la tète du génie. Il seroit impossible , même au théâtre de l'Opéra , d'en réaliser la centième partie. Tout ce qu'a pu faire le pauvre théâtre de Versailles , c'est de faire badigeonner une toile aussi orientalement que possible. Mais qu'importe la décoration -WM. de Chateaubriand ne s'est peut-être amusé à la faire impossible qu'afin de donner au directeur un bon prétexte pour ne faire qu'une toile rougeâtre , pour orner quelques palmiers composés de trois lattes vertes , et pour illuminer tout ce vaste désert par le bec huileux de cinq ou six quinquets.
La tragédie commence. Nadab , fils d'Aaron , est en proie à la douleur ; l'amour le brûle ; mais digne encore de son père, le jeune Israélite combat son funeste penchant. C'est en vain qu'Aaron l'appelle ; Nadab n'entend pas la voix de son père. Depuis le jour où il a rencontré la belle Arzane , reine des Amalécites , Nadab a perdu toute la force de sa grande mission. Ce premier acte est une exposition excellente, et il se termine par un admirable chœur. C'est le chœur du Midi :
UHK JEUKE FILLB.
Atais qui me gardera sous l'aile de ma mère. Moïse a disparu ; Moïse ^toit mon père ! O terre de Gessen, pre's e'maille's de fleurs
Oii je cueillois ma parure; Comme un jeune olivier privé d'une onde pure.
Je languis et je meurs.
Mes enfants, c'est assez; du palmier immobile L'ombre se raccourcit sur l'arène stérile. L'Arabe fuit du jour les traits élincelants, Et le chameau s'endort dans les sables brûlants.
Acte second. — Paroit Arzane, la belle fMle de l'Orient idolâtre. La captive a saisi son vainqueur^ Arzane est une des femmes de Racine pour la colère , pour la haine , pour le beau langage ; mais elle n'en a pas le cœur. C'est tout-à-fait une création orientale , comme lord Byron en a tant vu dans ses songes d'été '. Arzane , en l'absence
' Voici , à ce propos des vers inédits de M. de Chateaubriand ; nous ne croyons pas que, depuis que nos poètes se sont mis à faire de la poésie orientale, ils aient trouré plus de chaleur, de poésie et de passion.