‹ Poésies diversesChapitre 20 sur 108 · MILTON ET DAVENANT · texte numérisé non relu

MILTON ET DAVENANT

Milton , le grand Milton (pleurons sur les humains, \ Prodiguoit son génie à de sots puritains ; Il déiestoit surtout , dans son indépendance , Ce parti malheureux qu'une noble constance Attachoit à son Roi. Par ce zèle cruel , Milton s'étoit flétri des honneurs de Cromwell.

Un matm que du sang il avoit apï^étence .

Des prédicants-soldats traînent en sa présence

Un homme jeune encor, mais dont le front pâli

Est prématurément par le chagrin vieilli ,

Un royaliste enfin. Dans le feu qui l'anime ,

Milton d'un œil brûlant mesure sa victime ,

Qui , loin d'être sensible à ses propres malheurs ,

Semble admirer son juge et plaindre ses erreurs.

« Dis-nous quel est ton nom , sycophante d'un maître ,

« Vassal au double cœur d'un esclave et d'un traître?

« Réponas-moi. » — «» Mon nom est Davenant. » A ce nom

Vous eussiez vu soudain le terrible Milton

Tressaillir, se lever, et, renversant son siège,

Courir au prisonnier que la cohorte assiège.

« Ton nom est Devenant, dis-tu? ce nom chéri ! « Serois-tu ce mortel par les Muses nourri ,

MILTON ET DAVENANT. û5

« Qui , dans les bois sacrés égarant sa jeunesse , « Enctianta de ses vers les rives du Permesse? »

Davenant repartit : « Il est vrai qu'autrefois « La lyre d'Aonie a frémi sous mes doigts. »

A ces mots , répandant une larme pieuse,

Oubliant des témoins la présence envieuse ^

Milton serre la main du poëte admiré.

Et puis de cette voix , de ce ton inspiré

Qui d'Eve raconta les amours ineffables :

« Tu vivras , peintre heureux des élégantes fables ;

« J'en jure par les arts qui nous a voient unis,

« Avant que d'Albion le sort les eût bannis.

« A des cœurs embrasés d'une flamme si belle ,

« Eh ! qu'importe d'un Pym la vulgaire querelle?

« La mort frappe au hasard les princes , les sujets 5

« Mais les beaux vers , voilà ce qui ne meurt jamais ,

« Soit qu'on chante le peuple ou le tyran injuste :

«< Virgile est immortel en célébrant Auguste !

«« Quoi ! la loi frapperoit de son glaive irrité

« Un enfant d'Apollon?.... Non, non, postérité!

« Soldats , retirez-vous -, merci de votre zèle.

« Cet homme est sûrement un citoyen fidèle ,

f,p^ MïlTON ET DAVENANT.

.. Un grand républicain : je sais de bonne part « Qu'il s'est fort réjoui de la mort de'Stuart.*

— <( Non , » crioit Davenant , que ce reproche touche. Mais Miltcn , de sa main en lui couvrant la bouche , Au fond d'un cabinet le pousse tout d'abord , L'enferme à double tour , puis avec un peu d'or Éconduit poliment la horde jacobine.

Vers son hôte captif ensuite il s'achemine ,

Fait apporter du vin qu'il lui verse à grands flots ,

Sème le déjeuner d'agréables propos :

De politique point , mais beaucoup de critiques

Sur 'l'esprit des Latins et les grâces attiques.

©avenant récita l'idylle du Ruisseau •

Milton lui repartit par le vif allegro ,

Du doux Penseroso redit le chant si triste ,

Et déclama les chœurs du Samson agoniste.

Les poètes , charmés de leurs talents divers ,

Se quittèrent enfin , en murmurant leurs vers.

Cependant , fatigué de ses longues misères , Le peuple soupiroit pour les lois de ses pères : I ■ rappela son Roi -, les crimes réfrénés

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Furent par un édit sagement pardonnes.

On excepta pourtant quelques hommes perfides , Complices et fauteurs des sanglants régicides : Milton , au premier rang , s'étoit placé parmi.

Dénoncé par sa gloire , au toit d'un vieil ami

ïi avoit espéré trouver ombre et silence.

De son sort , une nuit , il pesoit l'inconstance :

D'une lampe empruntée à la tombe des morts ,

La lueur pâlissante éclairoit ses remords.

ïl entend tout à coup , vers la douzième heure ,

lîeurter de son logis la porte extérieure 5

Les verrous sont brisés par de nombreux soldats.

La fille de Milton accourt -, on suit ses pas.

Dans l'asile secret un chef se précipite :

Un chapeau de ses yeux venant toucher l'orbite

Voile à demi ses traits -, il a les yeux remplis

De larmes qu'un manteau reçoit dans ses replis.

Milton ne le voit point : privé de la lumière , La nuit règne à jamais sous sa triste paupière.

« Eh bien! que me veut-on? dit le chantre d'Adam. « Parlez : faut-il mourir? » — « C'est encor Davenant, »

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