MILTON ET DAVENANT
Milton , le grand Milton (pleurons sur les humains, \ Prodiguoit son génie à de sots puritains ; Il déiestoit surtout , dans son indépendance , Ce parti malheureux qu'une noble constance Attachoit à son Roi. Par ce zèle cruel , Milton s'étoit flétri des honneurs de Cromwell.
Un matm que du sang il avoit apï^étence .
Des prédicants-soldats traînent en sa présence
Un homme jeune encor, mais dont le front pâli
Est prématurément par le chagrin vieilli ,
Un royaliste enfin. Dans le feu qui l'anime ,
Milton d'un œil brûlant mesure sa victime ,
Qui , loin d'être sensible à ses propres malheurs ,
Semble admirer son juge et plaindre ses erreurs.
« Dis-nous quel est ton nom , sycophante d'un maître ,
« Vassal au double cœur d'un esclave et d'un traître?
« Réponas-moi. » — «» Mon nom est Davenant. » A ce nom
Vous eussiez vu soudain le terrible Milton
Tressaillir, se lever, et, renversant son siège,
Courir au prisonnier que la cohorte assiège.
« Ton nom est Devenant, dis-tu? ce nom chéri ! « Serois-tu ce mortel par les Muses nourri ,
MILTON ET DAVENANT. û5
« Qui , dans les bois sacrés égarant sa jeunesse , « Enctianta de ses vers les rives du Permesse? »
Davenant repartit : « Il est vrai qu'autrefois « La lyre d'Aonie a frémi sous mes doigts. »
A ces mots , répandant une larme pieuse,
Oubliant des témoins la présence envieuse ^
Milton serre la main du poëte admiré.
Et puis de cette voix , de ce ton inspiré
Qui d'Eve raconta les amours ineffables :
« Tu vivras , peintre heureux des élégantes fables ;
« J'en jure par les arts qui nous a voient unis,
« Avant que d'Albion le sort les eût bannis.
« A des cœurs embrasés d'une flamme si belle ,
« Eh ! qu'importe d'un Pym la vulgaire querelle?
« La mort frappe au hasard les princes , les sujets 5
« Mais les beaux vers , voilà ce qui ne meurt jamais ,
« Soit qu'on chante le peuple ou le tyran injuste :
«< Virgile est immortel en célébrant Auguste !
«« Quoi ! la loi frapperoit de son glaive irrité
« Un enfant d'Apollon?.... Non, non, postérité!
« Soldats , retirez-vous -, merci de votre zèle.
« Cet homme est sûrement un citoyen fidèle ,
f,p^ MïlTON ET DAVENANT.
.. Un grand républicain : je sais de bonne part « Qu'il s'est fort réjoui de la mort de'Stuart.*
— <( Non , » crioit Davenant , que ce reproche touche. Mais Miltcn , de sa main en lui couvrant la bouche , Au fond d'un cabinet le pousse tout d'abord , L'enferme à double tour , puis avec un peu d'or Éconduit poliment la horde jacobine.
Vers son hôte captif ensuite il s'achemine ,
Fait apporter du vin qu'il lui verse à grands flots ,
Sème le déjeuner d'agréables propos :
De politique point , mais beaucoup de critiques
Sur 'l'esprit des Latins et les grâces attiques.
©avenant récita l'idylle du Ruisseau •
Milton lui repartit par le vif allegro ,
Du doux Penseroso redit le chant si triste ,
Et déclama les chœurs du Samson agoniste.
Les poètes , charmés de leurs talents divers ,
Se quittèrent enfin , en murmurant leurs vers.
Cependant , fatigué de ses longues misères , Le peuple soupiroit pour les lois de ses pères : I ■ rappela son Roi -, les crimes réfrénés
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Furent par un édit sagement pardonnes.
On excepta pourtant quelques hommes perfides , Complices et fauteurs des sanglants régicides : Milton , au premier rang , s'étoit placé parmi.
Dénoncé par sa gloire , au toit d'un vieil ami
ïi avoit espéré trouver ombre et silence.
De son sort , une nuit , il pesoit l'inconstance :
D'une lampe empruntée à la tombe des morts ,
La lueur pâlissante éclairoit ses remords.
ïl entend tout à coup , vers la douzième heure ,
lîeurter de son logis la porte extérieure 5
Les verrous sont brisés par de nombreux soldats.
La fille de Milton accourt -, on suit ses pas.
Dans l'asile secret un chef se précipite :
Un chapeau de ses yeux venant toucher l'orbite
Voile à demi ses traits -, il a les yeux remplis
De larmes qu'un manteau reçoit dans ses replis.
Milton ne le voit point : privé de la lumière , La nuit règne à jamais sous sa triste paupière.
« Eh bien! que me veut-on? dit le chantre d'Adam. « Parlez : faut-il mourir? » — « C'est encor Davenant, »