L'ANTI-MONDAIN
%J jours heureux, qui purs & fans nuage Avez du monde éclairé le berceau , Dont vainement un odieux pinceau Veut à nos yeux défigurer l'image !
Jours fortunés ! quoi qu'en publie encor Un maître fou dans fa verve indifcrette 5 Age à bon droit appelle fiecle d'or !
O bon vieux tems ! c'eft moi qui vous regretter Mais, ô regrets en effet fuperflus !
À notre dam , hélas ! vous n'êtes plus. Tranquille au fein d'une heureufe abondance ? Exempt de peine , affranchi de tous foins ,
( * ) Cette pièce efl la contrepartie du Mondain de M. de Voltaire , imprimé dans toutes les éditions de fes (Euvresè
'H Poésies
L'homme vivoit : la fage Providence ?
Pour fon bonheur, lui cachoit Tes befoin3*
II étoit libre, & la feule nature
Di£toit Tes loix & régloit Tes devoirs,
La trahifon , le meurtre , Fimpofture ,
Les. attentats , les forfaits les plus noirs ?
Sous des climats où régnoit la droiture %
De fon cœur fïinpîe ignorés & bannis ?
N'avoient alors befoin d'être punis»
Nul préjugé n'afTerviffoit fon ame :
Heureux de vivre ainfi qu'il étoit né9
Ni bien, ni mal , gloire, honte ni blâme
N'étoient connus de fon efprit borné*
O douce erreur , favorable ignorance ?
Fille du ciel , mère de l'alTurance !
Point de remords qui gênât fes defïrs*
Né pour jouir, fait pour le bien fuprême-
Il fe trouvoit dans un autre lui-même :
Rien ne troubîoit leurs innocens plaifîrs.
Et quels plaifîrs ? à leur douceur extrême ?
Le monde entier doit fes accroiffemens :
Tendres ébats , divins embrailumens ,
Fréquens fur- tout plus qu'au (iecle où nousfommery
Et c'eft rai fon j car le deftin des hommes
En dépendoit dans ces commencemens.
Piailïrs exempts de tous ces vains phantômes9
Dont un bizarre & chimérique honneur
Séduit les cœurs fufceptibles d'alarmes y
ÏJ I V E à S E s*
Ce fier tyran d'un fiecle plein de charmes
Ne mettoit point d'obltacle à leur bonheur.
Mais à fa place , une aimable innocence,
Un cœur naïf, de candeur revêtu,
Neuf encor , même après la jouifîance <>
Tenoit alors lieu de toute vertu.
De nos aïeux, fous le règne d'Aflrée ,
Telle étoit donc la race fortunée.
De fîecle en fiecle St vigoureux & fains,'
Mets raffinés, laïs, ni médecins,
Coupable engeance en ces tems ignorée ,
De leurs beaux ans n'abrégeoient la duréeJ
Or maintenant , notre ami du bel air
Qui vous moquez impunément du monde,'
Vantez-nous bien votre îiecle de fer;
Vantez fur- tout votre cœur très-immondeV
Ofez fronder I'illuftre Fénelon ;
Déprlfez-nous les accords de fa lyre,
Ce beau roman , le (èul utile à lire 5
Vous toutefois dont le rare Apollon
Et les écrits ne vont pas au talon ;
De ce prélat, vous dont le chaud délire
Où vous puifez vos cyniques accens ,
Vous fait choquer trop fouvent I^bon-fêns ;'
Vous , dis-je encor, qui placez dans un temple ^
D'un bout à l'autre ouvrage original ,
Fille de joie auprès d'un cardinal ;
Vous , dis-je enfin , qui , pour dernier exemple ,
4 Poésies
Venez de faire affemblage nouveau , Et , comme on dit , une galimafrée D'Eve , d'Adam , de Saturne & de Rhée, Aflbrtiment digne d'un tel cerveau :
Plaçant le bien de la nature humaine Dans un bouchon qui frappe au foliveau , Ou bien à voir une tête de veau Qui dans un char mollement Ce promené.
Or maintenant ce féjour enchanté , Ce paradis terreftre fi vanté , Cher calotin de la première clafTe 5 De bonne- foi, convenez entre nous, Que, pour favoir où peut être fa place, On auroit tort de s'adrefTer à vous..