‹ Poésies diversesChapitre 10 sur 47 · L'AUTEUR A SES VERS · texte numérisé non relu

L'AUTEUR A SES VERS

Ah ! vraiment petits vermisseaux,

Sans doute vous vous trouvez beaux

D'oser faire voir vos Guenilles ;

Hélas ! vous n'êtes que Chenilles ;

Petits enfants écervelés,

Savez-vous bien où vous allez ?

Votre entreprise est bien hautaine

D'aller courir la prétantaine ;

A peine êtes-vous avortés,

Et déjà dehors vous sortez ;

Et déjà vous courez les rues :

Revenez rimes malotrues,

Revenez dans mon cabinet

Et laissez là Toussainct Quinet,

Quoi qu'il vous prie et qu'il vous presse

D'aller faire jouer sa presse,

Croyez-moi, ne le croyez pas ;

Mais si vous franchissez ce pas ;

Si le vain désir d'être livre

En dépit de moi vous enivre,

Tout aussitôt qu'on vous lira

Quelqu'un qui vous achètera

Dira d?s la première page,

Foin de l'auteur et de l'ouvrage,

Que le Diable lui crache au eu,

Quinet, rendez mon quart-d'écu,

Et reprenez le livre vôtre,

Ou bien délivrez-m'en un autre,

Ne fût-ce qu'un simple almanach,

Ou libelle contre Balzac,

Ou quelque froide comédie

Faite par auteur qui mendie ;

Rentrez- donc dans mon cabinet,

Et laissez-là Toussainct Quinet ;

Je veux si de vous il vend quatre

Qu'un franc poltron me puisse battre

Lors Quinet aura pied de nez,

Et vous serez bien étonnés

Quand quittant la petite salle

Vous irez habiter la Halle,

Et devenus papiers volants

Chez les vendeuses de merlans,

Vos pauvres feuilles déchirées

Envelopperont leurs denrées ;

Ou du moins Quinet de d:pit

De voir si très-maigre débit,

Vous en faisant mine très maigre,

Dira d'un ton de voix très aigre,

Maudits soient les vers imprimés,

Et celui qui les a rimes :

Mais ce n'est pas faire en prud'homme :

Car lui-même sait fort bien comme

Il vous imprime malgré moi.

Et j'en jurerais bien ma foi.

Adieu donc rimes ridicules,

Allez faire voir vos macules,

Mon logis en sera plus net

Quand vous logerez chez Quinet ;

Vous qui croyez qu'être volume

Vaut mieux qu'être écrits à la plume,

Et qu'étant de bonne maison,

J'ai tort, et vous avez raison,

Que votre ennui est légitime

De vouloir que l'on vous imprime,

Que tout le monde vous lira,

Que chacun de vous parlera,

Comme on fait des pièces nouvelles ;

Que vous aurez daus les ruelles

Presqu'autant d'estime qu'en a

La Sophonisbe, ou le Cinna,

Ibrahim, ou la Mariante,

Alcionée, ou la Roxane.

Et les œuvres de saint Amant

Au style si rare et charmant ;

Mais de peur qu'il ne vous en veuille..

Revenez dans mon portefeuille ;

Cependant que vous l'habitiez,

En quelque estime vous étiez,

Mais ma foi vous n'y serez guères

Lorsque vous deviendrez vulgaires,

Et chacun vous méprisera

Lorsque l'on vous exposera,

Vous appelant des bagatelles.

Après des remontrances telles,

Si vous poursuivez de faillir,

Rien n'en doit sur moi rejaillir,

Je vous ai dit en conscience

Ce qu'on dit, et ce que je pense,

Mais j'ai peur que Toussainct Quinet

Ne vous donne au Diable tout net.

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