‹ Poésies diversesChapitre 34 sur 47 · EPITAPHE DE SCARRON · texte numérisé non relu

EPITAPHE DE SCARRON

Celui qu'ici maintenant dort Fit plus de pitié que d'envie, Et souffrit mille fois la mort Avant que de perdre la vie.

Passant, ne fais ici de bruit, Garde bien que tu ne l'éveilles ; Car voici la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille.

LA MAZARINAPE

Muse, qui pinces, et fais rire, Viens à moi, de grâce, et m'inspire L'esprit qui Catule inspira, Quand il entreprit Mamura.

J'en veux, aussi bien que Catule, Au Tiran qui s'appelle Jules ; Mais mon Jules n'est pas César :

C'est un caprice du hasard, Qui naquit garçon, et fut garce ; Qui n'était né que pour la farce, Pour les cartes et pour les dés, Et pour les plaisirs débordés, Et pour la perte du royaume, Si quelque maître Jean-Guillaume Ne nous en délivre à la fin :

Et ma foi, il sera bien fin, S'il s'en sauve, le galant homme ; Haï dans Paris et dans Rome, Où diable pourra-t-il trouver Un lieu qui le puisse sauver ?

Bon, je sens échauffer ma verve, Çà, ne disons rien qui ne serve, Et que chaque vers ait son trait, Pour bien achever le portrait De ce prodige de fortune, Sans en oublier chose aucune.

A toi donc, Calabrais romain, Bon pied, bon œil, et bonne main :

Pare le coup que je te porte,

Ou que le grand diable t'emporte, Et toi mon brave Marigni, Qui plus qu'aucun sur le Zani As décoché mainte ballade, Ecoute ma Mazarinade.

A la malheure, Mazarin Du pays d'où vient Tabarin, Es-tu venu troubler le nôtre !

On te prenait bien pour un autre ; On t'avait fort mal deviné, Lorsqu'on te croyait raffiné Et de science, et de pratique :

Tu n'es pas un grand politique, Tous tes desseins prennent un rat Dans la moindre affaire d'état.

Singe du prélat de Sorbonne, Ma foi, tu nous la bâilles bonne !

Tu n'es à ce cardinal-duc Comparable qu'en aqueduc.

Illustre en ta partie honteuse, Ta seule baguette est fameuse.

Outre cette vertu de coq On te tient inventeur du Hoc, Au beau jeu de trente et quarante ; De certaine chaise courante, Autre cheval de Pacolet ; Et de plus de ce cher ballet, Ce beau, mais malheureux Orphée, Ou, pour mieux parler, ce Morphée, Puisque tant de monde y dormit, Ma foi, ce beau chef-d'œuvre mit En grand crédit ton éminence, Ou plutôt ton impertinence :

Tes courtisanes, tes châtrés, Y furent des mieux chapitrés, Pour avoir fermé tes bougètes Aux gueux qu'on appelle poètes :

Si chers au feu Rouge-Bonnet,

Qui savait le mal qu'un sonnet, Qu'on a mal récompensé, cause, Et qui craignait sur toute chose, Que par ces divins affamés Ses beaux faits fussent diffamés :

Pour avoir, dis-je au vers de Pégase Eté par trop raquedenase, N'en as-tu pas bien dans le eu î Au lieu qu'en donnant quelque écu, Ton immortelle renommée Par l'Europe eût été semée, Et ne passerais point partout Pour un forfante, et haye-au-bout :

Au lieu des vertus cardinales, Tu n'as rien que les animales, Le vain orgueil d'un pantalon, Et tu n'es qu'un franc étalon, Un vieux bougre enté sur Bardache, Et par dessus tout un Gavache.

Ton esprit, esprit de coyon, Pour quelque froide illusion, Que par hasard il a su faire, Dont on a fait un grand mystère, T'a fait, mais je ne sais comment, Succéder à feu maître Armand.

Hà ! ne tranche plus du ministre, Tu n'étais né que pour le sistre, Mais la fortune en bonne humeur T'a fait prince, de parfumeur.

Casse ta garde de soudrilles, Va-t-en travailler en pastilles, Va-t-en travailler en jasmin, Digne emploi de ta blanche main, Et que ta tête chauve et blonde Se mette à couvert de la fronde :

Fuis les arrêts du parlement, Trousse bagage, et vitement ; Que ton altesse Mazarine Craigne le destin de Concine,

Va, va-t-en dans Rome étaler

Les biens qu'on t'a laissé voler :

Va, va-t-en gredin de Calabre,

Filocabron, ou Filocabre,

Va, va-t-en, repasse les monts,

Va vite, et fais rompre les ponts :

Car s'il faut que quelqu'un te suive :

Que l'on te demande qui vive ?

Que tu répondes, Mazarin,

C'est fait de toi, cher Tabarin,

On te coupera, pauvre Jules,

Et l'un et l'autre testicule :

Et alors, ô cardinal pelé,

Cardinal détesticulé,

N'étant plus ni femme, ni homme,

Comment paraîtras-tu dans Rome,

Mutilé du fatal boudin,

Qui t'a fait prince, de gredin ?

De tes fautes dans la police,

De tes ordres pour la milice,

Je ne te reprocherai rien :

Mais je te veux, homme de bien,

Reprocher la cruelle guerre

Que tu fais vivre en cette terre,

Où tu prétends malgré les dents

De tant et tant de braves gens,

Tenir contre vent et marée.

Ton ignorance est avérée,

Et tu n'es pour trancher le mot,

Quoiqu'un grand prélat, qu'un grand sot.

Te souviens-tu bien, seigneur Jules,

Du raisonnement ridicule

Que tu fis un jour sur des glands ?

Cela te mit en beaux draps blancs :

Depuis, la nation française

A méprisé la calabraise.

Te souvient-il bien d'Alcala,

Quand, Ganimède, ou Quinola,

L'amour de certaine fruitière

Te causa maints coups d'étrivière ?

Quand le cardinal Colona

De paroles te malmena,

Et qu'à beaux pieds comme un Bicorne

Tu te sauva" de Barcelone ;

De Barcelone tu gagnas

Ton pays, où tu besognas

Si bien que tu devins la gouge,

D'un autre bougre à bonnet rouge ?

0, que s'il t'eût abandonné,

Ou bien, s'il ne t'eût rien donné,

Ton incroyable destinée

Par ce très sortable hyménée,

De toi prince des maquignons,

Avec la vendeuse d'oignons,

Eût été bornée en Espagne

A revendre quelque chatagne,

Sans nous faire un prince, d'un fou,

Et nous le mettre sur le cou.

Mais ton altesse Mazarine

N'est qu'une altesse triveline ;

La fortune se changera,

Et son ouvrage défera

Par quelque rude coup de fronde,

Faisons raison à tout le monde.

0 que l'aveugle rêvait bien,

Quand au malheur des gens de bien,

Elle fit du Val de Mazare

Sortir ce ministre si rare !

De Mazare, vient Mazarin ;

Des Canaries, Canarin :

Comme on dit le Manceau, du Maine ;

Le Tourangeau de la Touraine ;

Basque, Champagne, ou le Picart,

Ou quelqu'autre nom d'autre part,

Comme en usent en notre France

Les faquins de basse naissance.

Tu nous as, par adresse ou non,

Escamoté quelque renom ;

Moi, je crois que c'est par fortune :

Ne m'en porte point de rancune,

Je défère à la vérité

Plus qu'à la cardinalité.

Va, va-t-en donc où l'on t'envoie,

Qu'ici jamais on ne te voie ;

Va rendre compte au Vatican,

De tes meubles mis à l'enoan,

Du vol de nos tapisseries

De celui de nos pierreries,

Du sale trafic de Mondin,

Autre gredin, fils de gredin,

De tes deux cents robes de chambre,

De tes extraits de musc et d'ambre,

De tes habits vieux et nouveaux,

Du beau palais de tes chevaux ;

D'être cause que tout se perde,

De tes caleçons pleins de merde,

De tous tes manquements de foi,

De la nourriture du roi,

De l'impudente simonie

Que tu fais sans cérémonie ;

De tes conseils si violents,

De tes procédés insolents ;

Du désordre de nos armées,

De nos provinces affamées,

De Courtrai, d'où par trahison

Tu fis sortir la garnison ;

De Lérida deux fois manquée,

Quoique deux fois bien attaquée ;

Du fruit du grand combat de Lens,

Perdu par tes conseils trop lents ;

De la Catalogne réduite

Au désespoir par ta conduite ;

Du duc de Guise mal logé

Dans Naples, qu'on a négligé ;

De la disette des provinces ;

Du péril que courent nos princes,

Qui sont à la guerre, tandis

Qu'en ton palais tu t'ébaudis ;

Du duc de Beaufort mis en cage,

Digne effet de ton grand courage ;

D'un maréchal de France pris,

Pour la récompense et le prix

D'avoir bien fait à Barcelone ;

Du vol du duché de Cardone ;

D'avoir fait prendre un faux bouillon

Au feu président Barillon ;

De la reine persuadée

De ta sincérité fardée ;

Des Anglais qui n'ont point pain,

Que tu laisses mourir de faim,

Et de leur reine désolée,

De ses bagues par toi volée ;

Du vénérable parlement

Traité par toi peu dignement ;

Et de la pauvre France étique

Par ton avarice hydropique.

De l'argent qu'on a détourné

Au nom de Portalongoné :

D'avoir, Couretier de Priape,

Supprimé les neveux du pape,

Pour plaire à ce beau cardinal

A qui tu servais d' urinai ;

De la paix que tu pouvais faire,

A l'Europe lu nécessaire,

Et qui fut par toi néanmoins

Refusée aux yeux de témoins.

Qui, comme ils sont tous gens notables,

Ne peuvent être reprochables ;

De notre monarque enlevé,

En quoi son altesse a rêvé ;

De la grande ville bloquée,

De toute la France attaquée,

Laquelle te l'a bien rendu,

Dont je te tiens très confondu ;

D'avoir apaisé la Guienne

Selon ta méthode ancienne,

78 SCAB.RON

Et de Richon qui fut pendu, Plaise à Dieu qu'il te soit rendu !

Comme aussi du pauvre Canole ; Puisses -tu perdre la parole, De la façon qu'il la perdit, Quand à Bordeaux on le pendit !

D'avoir perdu par ignorance L'autorité des rois de France ; D'avoir au soldat étranger Offert la France à saccager ; Mais par grand bonheur Léopolde S'est défié d'un manigolde Dont la parole et le cachet Ne servent que de trébucher, Et (défendez-lui la cabale) Qui n'est qu'un ministre de baie :

D'avoir fait éloigner Séguier, Ce grand, ce digne chancelier ; De Gondi, dont tu prends outrage Par son esprit et son courage, Et cent vertus que tu n'as point.

De toi différent en ce point, Que la dignité cardinale D'un cardinal Sardanopale, En tous ses plaisirs criminel ; Reçoit un opprobre éternel ; Et que de ce prélat illustre La pourpre recevait du lustre ; D'avoir osé choquer Gaston.

Prince en sagesse un vrai Caton, En valeur un autre Alexandre ; Etait-ce à toi de l'entreprendre ?

Pauvre rat qu'on vit autrefois En petit pourpoint de chamois, Quand de Sachéti secrétaire, Honorable emploi pour un" hère, Tu servais aux plus débauchés, Au ministère des péchés !

De Crémone, et de son sot siège ;

De la principauté de Liège,

Dont eût été coadjuteur

Le frère de ton protecteur,

Si par mille pratiques sourdes

Ton esprit trop fertile en bourdes

N'eût traîtreusement éludé

Les desseins du vaillant Condé,

Qui depuis, ô ! le plus grand traître

De ceux qui se mêlent de l'être,

Pour t'avoir si bien protégé

Se voit dans le Havre logé :

Lui, dont le bras fut ton égide,

Qui te tira, comme un Alcide,

Des mains du peuple une autre Hydra,

Lequel enfin se prévaudra

Des fureurs dont il est capable :

Et lors, ministre détestable,

Bougre, des bougres le majeur,

Des politiques le mineur

Par qui la France est décriée,

De se£ amis désalliée,

Par qui le commerce est perdu ;

Enfin, tout l'état confondu :

Alors, dis-je, le plus sot homme

Qui soit jamais sorti de Rome,

Rejetton de feu Conchini

Pour tout dire, Mazarini,

Ta carcasse desentraillée,

Par la canaille tiraillée,

Ensanglantera le pavé ;

Ton priape haut élevé

A la perche sur une gaule,

Dans la capitale de Gaule,

Sera le jouet des laquais,

L'objet de mille sobriquets,

De mille peintures grotesques,

Et mille épitaphes burlesques.

Hé bien, ô cardinal pelé ?

N'est-ce pas à moi bien parlé ?

80 SCAKEON

Tu ne sauras pas qui te tire

Par derrière cette satire.

Jule jadis l'omnipotent,

Tu voudrais bien m'en faire autant,

Et tu me voudrais bien pis faire.

Prince malgré toi débonnaire,

Pouvant bien faire à tous, dis-moi,

Pourquoi n'as-tu fait bien qu'à toi ?

Sergent à verge de Sodome,

Exploitant par tout le royaume,

Bougre bougrant, bougre bougre,

Et bougre au suprême degré,

Bougre au poil, et bougre à la plume,

Bougre en grand et petit volume,

Bougre sodomisant l'état,

Et bougre du plus haut carat,

Investissant le monde en poupe,

C'est-à-dire, baisant en croupe ;

Bougre à chèvres, bougre à garçons,

Bougre à toutes les façons,

Bougre venant en droite ligne

D'Onan, masturbateur insigne ;

Bougre docteur in utroque,

Piqueur, magicien quoque !

Homme aux femmes, et femme aux hommes.

Pour des poires, et pour des pommes,

Comme défunt Jean Fontaquin,

Fils et petit-fils d'un faquin,

Qui difformes la case Ursine

Par l'alliance Mazarine

Qui des marauts fais des abbés,

Aux livres préfères les dés,

A tous les gens d'esprit est rogue,

Et pourtant d'un roi Pédagogue.

Hà, que ne puis-je d'un revers

Accompagner ces petits vers,

Ou sur ta tête chauve et foie

Appliquer une croquignole !

Mais le temps tout amènera,

Et la fronde t'achèvera, Ministre à la tête de courges, En fauteuil aux armes de Bourges, On te reverra dans Paris, Et là comme au trébuchet pris, Et de ta rapine publique, Et de ta fausse politique, Et de ton sot gouvernement, Au redoutable parlement, Dont tu faisais si peu de compte ; Puis après ton compte rendu Cher Jules, tu seras pendu Au bout d'une vieille potence, Sans remords et sans repentance, Sans le moindre mot d'examen, Comme un incorrigible : Amen.

LE

VIRQILE TRdVEJTI

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