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qui étaient tombés sur Paris, véritable pluie d'orage. (1) La Fronde vaincue, les principaux meneurs rentrés dans les faveurs de la Cour, il faut bien le dire, notre poète burlesque se trouva quelque peu délaissé. Heureusemental avait pour lui tenir compagnie Françoise d' Aubigné qui était devenue sa femme, en 1652. Françoise avait seize ans, elle était la. petite-fille du grand Agrippa d'Aubigné auquel on doit la Confession de Sancy et le Divorce satirique, œuvres étincelantes et d'un style admirable. Comment la jeune fille, spirituelle, instruite et belle épousa le cul-de-jatte Scarron ? — Elle était pauvre !... Lorsqu'elle sera devenue Mme de Maintenon, elle dira, parlant de son premier mari : « j'ai mieux aimé V épouser, qu'un couvent. » — Il est vrai ; lorsque Vauteur du Roman Comique la connut, la pauvrette n'avait guère V embarras du choix ; à charge à Mme de Neuillan, sa tante, le couvent était sa seule ressource. Scarron, qui avait un grand fonds de bonté, se sentit touché par cette jeune détresse ; la joliesse grave de la jeune fille Vémut. « On ne dit pas qu'il l'aima. Peutêtre était-il incapable d'aimer. Ses infirmités l'en détournaient d'abord, puis sa vie antérieure, dispersée et fugace, avait à jamais éloigné de son cœur le trouble délicieux et amer. Elle lui fut assez sympathique cependant pour qu'il résolut lui, le pauvre, de l'arracher au servage de sa marâtre. Il lui offrit une dot dont elle disposerait à sa guise pour le mariage ou pour le couvent. Mais elle déclina cette offre généreuse. (2) » C'est alors, sous doute, qu'il lui proposa de l'épouser : elle acepta. Elle lui fut d'un grand sec*ours; sans elle,comment se seraient écoulées ses dernières années ? Sa beauté, son charme, son esprit furent un véritable paradis pour le poète habitué à l'enfer de sa difformité et de ses douleurs. Et puis, grâce à elle, Scarron vit son logis s'emplir à nouveau de visiteurs. C'est un véritable bureau d'esprit où chacun vient raconter quelque potins, lancer quelque bons mots, réciter quelque
(1) On a compté p'us de six mille Mazarinaies.
(2) Emile Magne : Scarron et son milieu.
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madrigal. Dans la foule des habitués, voici Turenne le maréchal d'Albret, les ducs d'Elbeuf et de Sully, Saint Aignan, le comte du Lude, le savant Méré, et Philibert de Grammont, et le comte de Fiesque, resté fidèle, et d'autres, d'autres encore : poètes, écriv ailleurs, guerriers, financiers et courtisans.... La chambre du cul-de-jatte a supplanté Vhôtel de Rambouillet qui, chaque jour, ça s' embourgeoisant davantage !
Malheureusement, tous ces visiteurs n'apportaient pas la fortune avec eux et Scarron, qui avait vu s'en aller miette à miette les quelques biens reconquis sur son beau-frère, par son mariage avec Françoise d'Aubigné, en était réduit plus que jamais au régime de requêtes et de la mendicité. Dans sa détresse il alla jusqu'à solliciter les faveurs de la Reine et, qui plus est, de Mazarin. Cette platitude inutile ne fut pas récompensée ; la reine ne se laissa pas toucher, quant au ministre, il n'avait probablement pas oublié aussi facilement que Scarron, certaine Mazarinade où il était traité, — aménité des plus réservées ! — de « prince des maquignons » /
La plume de Scarron ne restait d'ailleurs point improductive. La nouvelle espagnole s' étant rapidement acclimatée en France, il se mit à en composer dans le même genre ; il s'employa également de son mieux pour le théâtre. Tout cela était d'ailleurs insuffisant pour entretenir sa maison et il aurait connu une épouvantable misère si le surintendant Fouquet n'était venu à son aide. — Dans les derniers temps de sa vie, ne sachant plus à quel saint s'adresser, il avait imaginé de monter un laboratoire de chimie où devaient se fabriquer, avec privilège exclusif des remèdes pharmaceutiques, l'or potable, la pierre philosophale, etc. On a peine à croire qu'il ait pu avoir foi en de pareilles chimères /... Il s' intéressa aussi à une entreprise de réfection de ponts ainsi qu'à la création d'offices de déchar geurs-camionneurs. Si cette affaire nous manque, écrivait-il, nous n'avais, M. Vissins et moi, qn'à nous empoisonner les boyaux. »
Comment se termina l'affaire on n'en sait trop rien,ni si M. Vissins s'empoisonna les boyaux, quant à Scarron,
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après avoir encore beaucoup sollicité les uns et les autres, il mourut de sa belle mort — si Von peut dire — , après deux mois de souffrances rarement interrompues, le 6 ou le 7 octobre 1660. Inhumé dans V église Saint-Gervais, on est sans certitude sur ce que sont devenues ses cendres. (1).
De son œuvre nous ne dirons qu'un mot. On a écrit que dans la littérature française, le genre burlesque était un accident, ce fut du moins un accident heureux. Scarron qui avait le don de la simplicité aussi bien que celui du ridicule, stigmatisa les poètes et les écrivains adonnés soit au pédantisme, soit à V affectation? au maniérisme et à V enflure. La trivialité voulue du style burlesque mit en évidence tout ce qu'il y avait d 'artificiel et d'inutilement pompeux dans leur prose et dans leurs vers. — C'est pour réagir contre leur genre qu'il inventa le sien. En un siècle où la littérature s' était délibérément éloignée delà vie et de la nature, Scarron Vy ramena. En ce sens son Roman Comique est déjà presqu'une œuvre réaliste. Par le style, il s'apparente évidemment à Rabelais, mais c'est un Rabelais moins bruyant, moins franchement, moins grassement joyeux. Son esprit est d'une gaîté plus ironique — peut-être un peu forcée et maladive, alors que celle du curé de M eudon éclate haut, spontanée et pleine de santé.
Son labeur fut considérable et son imagination ne le trahit jamais. Outre le Roman Comique, il a enrichi notre littérature dramatique de deux types qui devaient, connaître, sur les planches, une fortune plus brillante que celle de leur inventeur. Crispin, échappé de la comédie italienne, parait stir la scène française pour la première fois dans son Ecolier de Salamanque ; et, pour la première fois aussi, dans Y Héritier ridicule, il nous présente le cousin d' Amérique dont nos vaudevillistes devaient user jusqu'à l'abus.
Pour le reste, nous n'irons pas jusqu'à en faire un
(1) L'inhumation eut lieu le 7 octobre, cette date est aujourd'hui certaine.
SUR SCARRON XJII
grand poète, — le genre même qu'il avait adopté lui interdisait de viser à la grande poésie ! — mais combien il est supérieur à ceux qui l'imitèrent, l'imitation suffisant déjà à les mettre en état d'infériorité. Le vers de Scarron est franc, clair, sans fadaise ni affectation à la Voiture, et, s'il ne rime pas toujours richement, — ce qui à ses yeux ne devait guère avoir plus d'importance qu'aux nôtres, — ses rimes, du moins, sont-elles souvent des plus ingénieuses, et d'un effet burlesque très réussi. En résumé, Scarron, en prose comme en vers, est le maître incontestable et jamais égalé du genre burlesque, tout comme il en fut le créateur en France.