‹ Poésies éditées (volume 2)Chapitre 74 sur 160 · BALLADES, LIX, $ — LXI · texte numérisé non relu

BALLADES, LIX, $ — LXI

Celle que mon cueur appelloit

Sa seule Dame souveraine,

De tous biens la vraye fontaine, FE Qui est morte nouvellement,

Je dy, en pleurant tendrement :

Ce monde n’est que chose vaine !

Ou vieil temps grant renom couroit

De Creseide, Yseud, Elaine 10 Et maintes autres qu’on nommoit

Parfaittes en beauté haultaine.

Mais, au derrain, en son demaine

La Mort les prist piteusement ;

Par quoy puis veoir clerement 1j Ce monde n'est que chose vaine.

La Mort a voulu et vouldroit, Bien le congnois, mettre sa paine De destruire, s’elle povoit, Liesse et Plaisance Mondaine, 20 Quant tant de belles dames maine Hors du monde; car vrayement Sans elles, a mon jugement, Ce monde n’est que chose vaine.

Amours, pour verité certaine, … Mort vous guerrie fellement; Se n’y trouvez amendement, Ce monde n’est que chose vaine.

E premier jour du mois de May, [p. 87] Trouvé me suis en compaignie

CHARLES D'ORLÉANS

Qui estoit, pour dire le vray,

De gracieuseté garnie ;

Et, pour oster merencolie, s Fut ordonné qu’on choisiroit,

Comme Fortune donneroit,

La fueille plaine de verdure

Ou la fleur pour toute l’annee ;

Si prins la fueille pour livree, 10 Comme lors fut mon aventure.

Fantost aprés je m’avisay Qu’a bon droit je l’avoye choisie Car, puis que par Mort perdu ay La fleur, de tous biens enrichie, 1; Qui estoit ma Dame, m’amie, Et qui de sa grace m'amoit Et pour son amy me tenoit, Mon cueur d’autre flour n’a plus cure; Adonc congneu que ma pensee 20 Acordoit a ma destinee, Comme lors fut mon aventure.

Pour ce la fueille porteray Cest an, sans que point je l'oublie; Et a mon povair me tendray 25 Entierement de sa partie ; Je n’ay de nulle flour envie (Porte la qui porter la doit) :

Car la fleur, que mon cueur amoit Plus que nulle autre creature, 30 Est hors de ce monde passee, [p. 88] Qui son amour m'avoit donnee, Comme lors fut mon aventure.

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