‹ Poësies et messéniennesChapitre 10 sur 39 · LE VOYAGEUR · texte numérisé non relu

LE VOYAGEUR

« TT u nous rends nos derniers signaux ; « Le long du bord le câble crie ;

« L’ancre s’élève et sort des eaux ;

« La voile s’ouvre ; adieu , patrie !

« Des flots l’un par l’autre heurtés « Je vois fuir les cimes mouvantes ,

ge. édition.

DIXIEME

« Comme les flocons argentés

« Des toisons sur nos monts errantes.

« Je vois se dérouler les nœuds « Qui mesurent l’humide plaine ,

« Et je vogue, averti par eux « Que loin de toi le vent m’entraîne.

« Doux pays , bois sacrés , beaux lieux «Je pars, et pour toujours peut être, Disait un Grec dans ses adieux A Cypre qui l’avait vu naître;

« Sur vos rives la Liberté ,

« Ainsi que la gloire, est proscrite; « Je pars , je les suis et je quitte « Le beau ciel qu’elles ont quitté. »

Il chercha la Liberté sainte D’Agrigente aux vallons d’Enna ;

MESSENIENNE.

Sa flamme antique y semble éteinte , Comme les flammes de l’Etna.

À Naple , il trouva son idole Qui tremblait un glaive a la main ; Il vit Rome , et pas un Romain Sur les débris du Capitole !

O Venise , il vit tes guerriers ;

Mais ils ont perdu leur audace Plus vite que tes gondoliers N’ont oublié les vers du Tasse.

11 chercha sous le ciel du Nord Pour les Grecs un autre Alexandre — Ah ! dit-il, le Phénix est mort,

Et ne renaît plus de sa cendre !

A Vienne, il apprit dans les rangs Des oppresseurs de l’Ausonie ,

DIXIEME

Que le succès change en tyrans Les vainqueurs de la tyrannie.

Il trouva les Anglais trop fiers ; Albion se dit magnanime ;

Des noirs elle a brisé les fers ,

Et ce sont les blancs qu’elle opprime.

Il parcourt Londre , en y cherchant Cet homme , l’effroi de la terre ,

Dont la splendeur à son couchant Pour tombeau choisit l’Angleterre.

Mais elle a craint ce prisonnier ,

Et, reculant devant sa gloire,

A mis l’Océan tout entier

Entre un seul homme et la victoire.

Sur toi , Cadix , il vient pleurer :

Nos soldats couvraient ton rivage ; Il vient , maudissant leur courage ; Il part , de peur de l’admirer.

MESSENIENNE.

Paris l’appelle ; au seuil d’un temple Le Grec , dans nos murs arrêté ;

Sur l’autel voit la Liberté

Mais c’est un marbre qu’il contemple ,

Semblable à ces dieux inconnus ,

A ces images immortelles

Dont les formes sont encor belles ,

Dont la divinité n’est plus.

Pour revoir son île chérie ,

Il franchit les flots écumans ;

Mais le courroux des Musulmans Avait passé sur sa patrie.

Des débris en couvraient les bords 7 Et de leur cendre amoncelée Les vautours , prenant leur volée ,

Emportaient les lambeaux des morts. *

* Cypre fut désolée par les Turcs au mois d’août 1822. Soixante bourgs ou villages avaient entièrement disparu au mois de septembre de la meme année.

P oublie ville j Histoire inédite de la régénération de la. Grèce, liv. ix.

DIXIEME

Il dit , s’élançant dans l’abîme :

« Les peuples sont nés pour souffrir ; « Noir Océan , prends ta victime ,

« S’il faut être esclave ou mourir! »

Ainsi l’Alcyon, moins timide,

Part et se croit libre en quittant La rive où sa mère l’attend Dans le nid qu’il a laissé vide.

Il voltige autour des palais ,

Orgueil de la cité prochaine ,

Et voit ses frères , qu’on enchaîne ,

Se débattre dans des filets.

11 voit le rossignol, qui chante Les amours et la liberté ,

Puni par la captivité

Des doux sons de sa voix touchante»

De l’Olympe il voit l’aigle altier Briser , pour sortir d’esclavage ,

Son front royal et prisonnier Contre les barreaux de sa cage.

MESSENIENNE.

Vers sa mère il revient tremblant,

Et l’appelle en vain sur la rive ,

Où flotte le duvet sanglant De quelque plume fugitive.

L’oiseau reconnaît ces débris;

Il suit le flot qui les emporte, l\ase l’onde en poussant des cris ,

Plonge et meurt... où sa mère est morte.

ONZIÈME

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ONZIÈME

MESSENIENNE

A KAPOLEON.

De lumière et d’obscurité,

De néant et de gloire étonnant assemblage, Astre fatal aux rois comme a la liberté ;

Au plus haut de ton cours porté par un orage, Et par un orage emporté,

ONZIEME

Toi , qui iTas rien connu , dans ton sanglant passage , D’égal à ton bonheur que ton adversité;

Dieu mortel , sous tes pieds les monts courbant leurs têtes T’ouvraient un chemin triomphal,

Les élémens soumis attendaient ton signal :

D’une nuit pluvieuse écartant les tempêtes,

Pour éclairer tes fêtes ,

Le soleil t’annonçait sur son char radieux;

L’Europe t’admirait dans une horreur profonde,

Et le son de ta voix, un signe de tes yeux Donnait une secousse au monde.

Ion souffle du chaos faisait sortir les lois ;

Ton image insultait aux dépouilles des rois,

Et, debout sur l’airain de leurs foudres guerrières, Entretenait le ciel du bruit de tes exploits.

Les cultes renaissans , étonnés d’être frères ,

Sur leurs autels rivaux, qui fumaient a la fois, Pour toi confondaient leurs prières.

MESSENIENNE.

« Conservez, disaient-ils, le vainqueur du Thabor, « Conservez le vainqueur du Tibre; »

Que n’ont-ils pour ta gloire ajouté plus encor :

« Dieu juste, conservez le roi d’un peuple libre! »

Tu régnerais encor si tu l’avais voulu.

Fils de la Liberté, tu détrônas ta mère.

Armé contre ses droits d’un pouvoir éphémère ,

Tu croyais l’accabler, tu l’avais résolu ;

Mais le tombeau creusé pour elle Dévore tôt ou tard le monarque absolu :

Un tyran tombe ou meurt; seule elle est immortelle.

Justice, droits, sermens, peux-tu rien respecter ? D’un antique lien périsse la mémoire !

L’Espagne est notre sœur de dangers et de gloire ; Tu la veux pour esclave, et n’osant ajouter A ta double couronne un nouveau diadème,

Sur son trône conquis ton orgueil veut jeter Un simulacre de toi-même.

ONZIEME

Mais non, tu l’espérais en vain.

Ses prélats , ses guerriers l’un l’autre s’excitèrent ,

Les croyances du peuple à leur voix s’exaltèrent.

Quels signes précurseurs d’un désastre prochain !

Le béfroi , qu’ébranlait une invisible main ,

S’éveillait de lui-même et sonnait les alarmes ;

Les images des preux s’agitaient sous leurs armes ;

On avait vu des pleurs mouiller leurs yeux d’airain :

On avait vu le sang du Sauveur de la terre

Des flancs du marbre ému sortir à longs ruisseaux ;

Les morts erraient dans l’ombre, et ces cris: guerre ! guerr S’élevaient du fond des tombeaux.

Une nuit, c’était l’heure où les songes funèbres Apportent aux vivans les leçons du cercueil ;

Ou le second Brutus vit son génie en deuil Se dresser devant lui dans l’horreur des ténèbres ; Ou Richard, tourmenté d’un sommeil sans repos, Vit les mânes vengeurs de sa famille entière, Rangés autour de ses drapeaux ,

Le maudire et crier : voilà ta nuit dernière !

MESSENIENNE.

Napoléon veillait , seul et silencieux :

La fatigue inclinait cette tête puissante

Sur la carte immobile où s’attachaient ses yeux ;

Trois guerrières , trois sœurs parurent sous sa tente.

Pauvre et sans ornemens , belle de ses hauts faits , La première semblait une vierge romaine Dont le ciel a bruni les traits.

Le front ceint d’un rameau de chêne ,

Elle appuyait son bras sur un drapeau français.

Il rappelait un jour d’éternelle mémoire ;

Trois couleurs rayonnaient sur ses lambeaux sacrés Par la foudre noircis , poudreux et déchirés ,

Mais déchirés par la victoire.

« Je t’ai connu soldat; salut : te voilà roi.

« De Marengo la terrible journée « Dans tes fastes , dit-elle , a pris place après moi ; « Salut; je suis sa sœur aînée.

« Je te guidais au premier rang ;

ONZIEME

« Je protégeai ta course et dictai la parole « Qui ranima des tiens le courage expirant ,

« Lorsque la Mort te vit si grand ,

« Qu’elle te respecta sous les foudres d’Arcole.

« Tu changeas mon drapeau contre un sceptre d’airain « Tremble , je vois pâlir ton étoile éclipsée.

« La force est sans appui , du jour qu’elle est sans frein « Adieu, ton règne expire et ta gloire est passée.»

La seconde unissait aux palmes des déserts Les dépouilles d’Alexandrie.

Les feux dont le soleil inonde sa patrie ,

De ses brûlans regards allumaient les éclairs.

Sa main , par la conquête armée , Dégouttante du sang des descendans d’Omar, Tenait le glaive de César Et le compas de Ptolémée.

!< Je t ai connu banni ; salut : te voila roi.

« Du mont Tbabor la brillante journée

MESSENIENNE.

« Dans tes fastes , dit-elle , a pris place après moi ; « Salut! je suis sa sœur aînée.

« Je te dois l’éclat immortel « Du nom que je reçus au pied des Pyramides.

« J’ai vu les turbans d’Ismaël « Foulés au bord du Nil par tes coursiers rapides.

« Les arts sous ton égide avaient placé leurs fils ,

« Quand des restes muets de Thèbe et de Memphis « Ils interrogeaient la poussière ;

« Et , si tu t’égarais dans ton vol glorieux ,

« C’était comme l’aiglon qui se perd dans les cieux ,

« C’était pour chercher la lumière.

« Tu voulus l’étouffer sous ton sceptre d’airain :

<« Tremble ; je vois pâlir ton étoile éclipsée.

« La force est sans appui , du jour qu’elle est sans frein. « Adieu! ton règne expire , et ta gloire est passée. »

La dernière... ô pitié, des fers chargeaient ses bras ! L’œil baissé vers la terre où chacun de ses pas

9e. édition. 17

ONZIEME

Laissait une empreinte sanglante ,

Elle s’avancait chancelante En murmurant ces mots : meurt et ne se rend pas. Loin d’elle les trésors qui parent la Conquête ,

Et l’appareil des drapeaux prisonniers I Mais des cyprès , beaux comme des lauriers ,

De leur sombre couronne environnaient sa tête.

« Tu ne me connaîtras qu’en cessant d’être roi. /

« Ecoute et tremble : aucune autre journée « Dans tes fastes jamais n’aura place après moi , « Et je n’eus point de sœur aînée.

« De vaillance et de deuil souvenir désastreux ,

« J’affranchirai les rois que ton bras tient en laisse , « Et je transporterai la chaîne qui les blesse

« Aux peuples qui vaincront pour eux.

« Les siècles douteront, en lisant ton histoire,

« Si tes vieux compagnons de gloire ,

« Si ces débris vivans de tant d’exploits divers ,

« Se sont plus illustres par trente ans de victoire ,

« Que par un seul jour de

revers .

MESSENIENNE.

« Je chasserai du ciel ton étoile éclipsée 5 « Je briserai ton glaive et ton sceptre d’airain :

« La force est sans appui , du jour qu’elle est sans frein. « Adieu ! ton règne expire , et ta gloire est passée. »

Toutes trois vers le ciel avaient repris l’essor , Et le guerrier surpris les écoutait encor : Leur souvenir pesait sur son ame oppressée ;

Mais aux roulemens du tambour ,

Cette image bientôt sortit de sa pensée , Comme l’ombre des nuits se dissipe effacée Par les premiers rayons du jour.

11 crut avoir dompté les enfans de Pélage.

Entraîné de nouveau par ce char vagabond Qui portait en tous lieux la guerre et l’esclavage , Passant sur son empire , il le franchit d’un bond ; Et tout fumans encor, ses coursiers hors d’haleine, Que les feux du midi naguère avaient lassés,

De la Bérésina , qui coulait sous sa chaîne , Buvaient déjà les flots glacés.

ONZIEME

I oZ

Il dormait sur la foi de son astre infidèle , Trompé par ces flatteurs dont la voix criminelle L’avait mal conseillé.

II rêvait, en tombant, l’empire de la terre,

Et ne rouvrit les yeux qu’aux éclats du tonnerre; Où s’est-il réveillé !...

Seul et sur un rocher d’où sa vie importune Troublait encor les rois d’une terreur commune , Du fond de son exil encor présent partout,

Grand comme son malheur , détrôné , mais debout Sur les débris de sa fortune.

Laissant l’Europe vide et la victoire en deuil , Ainsi, de faute en faute et d’orage en orage,

11 est venu mourir sur un dernier écueil ,

Où sa puissance a fait naufrage.

La vaste mer murmure autour de son cercueil.

Lue de ta reçu sans couronne et sans vie,

loi, qu un empire immense eut peine a contenir;

Sous la tombe , où s’éteint ton royal avenir, Descend avec toi seul toute une dynastie.

Et le pécheur le soir s’y repose en chemin ; Reprenant ses fdets qu’avec peine il soulève,

Il s’éloigne à pas lents, foule ta cendre, et rêve. . . . A ses travaux du lendemain.

A. vous, puissans du monde, a vous, rois de la terre, Qui tenez dans vos mains et la paix et la guerre ,

A vous de décider si , lassés de souffrir ,

Les Grecs ont pris le fer pour vaincre ou pour mourir Si du Tage au Volga, de la Tamise au Tibre,

L’Europe désormais doit être esclave ou libre.

Libre , elle bénira votre auguste équité ;

Non qu’elle offre ses vœux a cette liberté ,

Qui des plus saintes lois s’affranchit par le glaive, Marche sans but, sans frein, sur des débris s’élève, Triomphe dans le trouble, et, vantant ses bienfaits, Pour un abus détruit enfante cent forfaits.

La sage liberté qu’elle attend , qu’elle implore ,

Qui préside à mes chants , que tout grand peuple adore Par le bonheur public affermit les états ;

Créant des citoyens , elle fait des soldats ,

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