‹ Poësies et messéniennesChapitre 9 sur 39 · TYRTÉE AUX GRECS · texte numérisé non relu

TYRTÉE AUX GRECS

« L e soleil a paru : sa clarté menaçante Du fer des boucliers jaillit en longs reflets.

Les guerriers sont debout, immobiles, muets;

Ils pressent de leurs dents leur lèvre frémissante.

Tous , pleins d’un vague effroi qu’ils ont peine à cacher * Attendent le péril , sans pouvoir le chercher.

NEUVIEME

Moment d’un siècle ! horrible attente !

Ah ! quand donnera-t-on le signal de marcher?

Vieillard, garde ton rang... mais il court, il s’écrie: « Le signal est donné de vaincre ou de mourir ;

« Ma vie est mon seul bien , je l’offre k la patrie :

« Liberté , je cours te l’offrir. »

Opprobre k tout guerrier dans la vigueur de l’àge,

Qui s’enfuit comme un lâche en spectacle au vainqueur , Tandis que ce vieillard prodigue avec courage Un reste de vieux sang qui réchauffait son cœur I Sous les pieds des coursiers il se dresse, il présente Sa barbe blanchissante ,

L’intrépide pâleur de son front irrité, lombe, expire, et ie fer, qu’il voit sans épouvante, De sa bouche expirante Arrache avec son ame un cri de liberté.

Liberté ! Liberté ! viens , reçois sa grande âme ! Devance nos coursiers sur tes ailes de flamme; Viens, Liberté, marchons. Aux vautours dévorans

MESSENIENNE.

Que nos corps , si tu veux , soient jetés en pâture : Il est cent fois plus doux de rester dans tes rangs , Vaincu , mort et sans sépulture ,

Que de vaincre pour les tyrans.

Gloire â nous! gloire au courage!

Gloire â nos vaillans efforts!

À nous le champ du carnage!

A nous les restes des morts !

Rapportons dans nos murailles Ceux qu’au glaive des batailles Le dieu Mars avait promis:

Citoyens, voila vos frères!

Ils ont pour lits funéraires Les drapeaux des ennemis.

Survivre à sa victoire , ô douce et noble vie ! Mourir victorieux , ô mort digne d’envie !

Il rentre sans blessure, et non pas sans lauriers, L’heureux vengeur de nos dieux domestiques. Quels bras reconnaissant ont dressé ces portiques?

NEUVIEME

Que de fleurs sur ses pas! que d’emblèmes guerriers Le peuple , aux jeux publics où ce héros préside Se lève devant son appui ;

Le vieillard lui fait place, et la vierge timide Le montre à sa compagne en murmurant: c’est lui !

11 rentre le vainqueur, mais porté sur ses armes. Est-il pour son bûcher d’appareil assez beau ?

Pour le pleurer est-il assez de larmes?

Est- il marbre assez pur pour orner son tombeau ? Ses exploits sont chantés , sa mémoire est chérie ; Il monte au rang des dieux qu’adore la patrie. Elle comble d’honneurs ses mânes triomphans ,

Et son père, et ses fils , et sa famille entière,

Et les enfans de ses enfans Dans leur postérité dernière ? »

Debout , la lyre en main , à l’aspect des deux camps , Ainsi chantait le vieux Tyrtée.

Pour la Gi èce ressuscitée Que ne puis-je aujourd’hui ressusciter ses chants! le vous dirais, o Grecs, ressemblez à vos pères:

MESSENIENNE.

Soyez libres comme eux ou mourez en héros. Jadis vous combattiez vos frères ,

Et vous combattez vos bourreaux.

Ils viennent ! Aux clartés dont la mer se colore J’ai reconnu leurs pavillons.

Quel volcan a lancé ces épais tourbillons ?

Dans b ombre de la nuit quelle effroyable aurore ! . . . La dernière pour toi , que la flamme dévore ,

Cliio *, tu vois tomber tes pieux monumens.

Ils tombent ces palais que l’art en vain décore ;

Et de ces bois en fleurs , où de tendres sermens Hier retentissaient encore ,

Sortent de longs gémissemens.

Ouvrez les yeux , ô Grecs ! 6 Grecs , prêtez l’oreille : Vous verrez le tombeau , vous entendrez les cris De tout un peuple qui s’éveille,

Poursuivi par le fer, la foudre et les débris.

* La catastrophe de Chio eut lieu en 1822; l’incendie et les massacres se prolongèrent pendant les mois de mai et de juin.

9e. édition.

NEUVIEME

Vous verrez une plage horrible , inhabitée ,

Où , chassé par les feux vainqueurs de ses efforts , Le flot qui se recule en roulant sur des morts, Laisse une écume ensanglantée.

Vengez vos frères massacrés, Vengez vos femmes expirantes ; Les loups se sont désaltérés Dans leurs entrailles palpitantes.

Vengez-les, vengez- vous ! ... Ténédos! Ténédos !

Deux esquifs à ta voix ont sillonné les flots:

Tels, vomis par ton sein sur la plaine azurée,

8 avançaient ces serpents hideux,

Se dressant, perçant Pair de leur langue acérée,

De leurs anneaux mouvans fouettant Fonde autour d’eux, Quand la triste Uion les vit sous ses murailles,

A leur triple victime attachés tous les deux,

La saisir , l’enlacer de leurs flexibles nœuds , L’emprisonner dans leurs écailles.

M ESSEN IENNE.

Tels et plus terribles encor,

Ces deux esquifs de front fendent les mers profondes.

De vos rames battez les ondes ,

Allez , vers ce vaisseau cinglez d’un même essor. L’incendie a glissé sous la carène ardente ;

Il se dresse a la poupe, il siffle autour des flancs;

De cordage en cordage il s’élance, il serpente, Enveloppe les mâts de ses replis brûlans ;

De sa langue de feu , qui s’allonge à leur cime,

Saisit leurs pavillons consumés dans les airs,

Et, pour la dévorer, embrassant la victime Avec ses mâts rompus, ses ponts, ses flancs ouverts, Ses foudres , ses nochers engloutis par les mers , S’enfonce en grondant dans l’abîme. *

* Constantin Canaris , commandant de deux brûlots , rend ainsi compte de son expédition de Ténédos : J’arrivai en rade sous pavillon ottoman ; obligé de passer entre la terre et les vaisseaux turcs , je ne pus jeter mes grapins aux bossoirs de l’amiral : alors je profitai du mouvement de la vague pour faire entrer mon beaupré dans un de ses sabords ; et dès qu’il fut ainsi engagé , j’y mis le feu , en criant aux Turcs : Vous voila brûlés comme a Chio ! La terreur se répandit aussitôt parmi eux ; je descendis dans mon canot avec mes matelots , sans aucun danger , car l’ennemi ne tira pas même un coup de fusil.

Pouqueville , Histoire inédite de la régénération de la Grèce , liv. vin.

NEUVIEME

Ah ! puisses-tu toujours triompher et punir!

Ce sont mes vœux, ô Grèce, et, devançant l’histoire Jadis l’heureux Tyrtée eût prédit ta victoire.

Alors c’était le tems cher a ton souvenir ,

Où les amans des filles de mémoire ,

Comme dans le passé lisaient dans l’avenir.

Mais du jour qu’infidèle a ces vierges célestes,

Leur hommage adultère a cherché les tyrans ;

Du jour qu’ils ont changé leurs parures modestes Contre quelques lambeaux de la pourpre des grands, Qu’ils ont d’un art divin profané les miracles ,

En illustrant le vice , en consacrant l’erreur ,

A leur bouche vénale Apollon en fureur A ravi le don des oracles.

Condamne-toi , ma muse, à de stériles vœux: Mais refuse tes chants aux oppresseurs heureux. Que de la vérité tes vers soient les esclaves;

S)e ses chastes faveurs faisons nos seuls amours :

Sans orgueil préférons toujours t ne pauvreté libre a de riches entraves;

MESSENIENNE.

Et si quelque mortel justement respecté,

Entend frémir pour lui les cordes de ma lyre,

O ma muse ! qu’il puisse dire :

« S’il ne m’admirait pas, il ne m’eût pas chanté I »

DIXIÈME

DIXIEME

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