D’INAUGURATION
POUR LE THÉÂTRE DU HAVRE
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Consacré par vos soins aux neuf Sœurs de la Fable , Enfin il est debout ce Temple interminable ,
Qui , de ses fondemens sortant avec lenteur, Long-tems d’un vain espoir flatta le spectateur,
Gomme un chêne encor nain promet , à fleur de terre , D’ombrager les neveux de son propriétaire.
* Ce théâtre a été ouvert le 25 août 1823. L’auteur est né au Havre,
DISCOURS D’INAUGURATION
Pour nous il s’est levé ce jour terrible et doux, Ce jour qui tant de fois recula devant nous ;
Aux torrens du Public enfin la porte s’ouvre ,
Et sur vos bords aussi le génie a son Louvre.
Le Parterre l’admire , étonné de s’asseoir Sous un soleil nouveau qui s’allume le soir;
Il en peut contempler la colonnade ovale ,
De celle de Perrault très-modeste rivale ,
Les degrés somptueux et les foyers ouverts Sur vos bassins chargés de pavillons divers.
L’armateur satisfait , pour prix de ses largesses , Peut du sein des plaisirs calculer ses richesses,
Et dans ces lacs profonds, creusés pour son compto Voit d’un gain assuré se balancer l’espoir. Fourne-t-il ses regards vers la scène mobile ,
Une lorêt qui fuit lui découvre une ville;
C’est l'a que Cicéri , dont les heureux pinceaux Font frémir le feuillage et couler les ruisseaux ,
A suspendu pour vous les tentes de l’Aulide,
4 ous égare avec lui dans les jardins d’Armide ,
POUR LE THEATRE DU HAVRE
Vous offre tour a tour le Caire et ses bazars,
La prison de Warvick, le palais des Césars,
Le temple de Vesta, le bosquet de Joconde ,
Et vous donne en peinture un abrégé du monde.
Pour enchanter vos sens tous les arts sont d’accord Mais au goût qui les juge ils devaient cet effort.
Où pouvaient-ils porter d’aussi justes hommages? Quel plaisir délicat n’a droit a vos suffrages ?
C’est peu que la Neustrie étale a tous les yeux Les opulens tributs d’un sol industrieux,
Ces pressoirs ruisselans qu’un jus doré colore,
Ces basins de Déville , et ces prés où l’Aurore ,
Qui n’a jamais quitté son époux d’un œil sec ,
Vient mouiller de ses pleurs les madras de Bolbec ;
C’est peu que d’Yvetot le royaume historique Habille un peuple heureux des tissus qu’il fabrique Et d’un chorus de joie ébranlant les échos ,
DISCOURS D’INAUGURATION
Célèbre le lundi sous les pommiers de Caux ;
Votre gloire est plus belle , et l’antique Neustrie N'est pas moins chère aux arts que chère à 1 industrie. Là, Corneille naquit, et cet esprit puissant,
Oui créait à lui seul le théâtre naissant ,
A devancé Racine , et Quinault et Molière,
Et son laurier normand couvre la France entière ;
La, naquit Fontenelle , astronome mondain ,
Que les Grâces suivaient un compas à la main ;
Là, ce peintre éloquent, Poussin , dont le génie D’un Raphaël français étonna l’Italie !
Sol fécond, dans tes champs le voyageur séduit Rencontre un souvenir en savourant un fruit :
Arques , Falaise même eut ses jours de vaillance , i\l Rouen plus fameux , où morte pour la France , Jeanne , qui succombait sous le joug étranger,
Léguait aux cœurs Normands son malheur à venger;
Fl ce clocher d’Harfleur , debout pour vous apprendre Que 1 Anglais l’a bâti , mais ne l’a pu défendre ;
Enfin votre cité, cette reine des eaux ,
POUR LE THÉÂTRE DU HAVRE
Par un commerce actif rivale de Rordeaux , Rivale de Toulon par plus d’une victoire ,
Qui s’illustra soi-même et suffit à sa gloire.
Oui , vous deviez un temple aux filles d’Apollon : Elles ont eu des sœurs dans ce riant vallon ;
C’est toi que j’en atteste , aimable Lafayette ,
De Clève et de Nemours muse tendre et discrète , Qui dérobas ta vie à la célébrité En illustrant le nom que Segrais t’a prêté ;
Toi , docte Scudéri , muse plus téméraire , Lauréat féminin d’un concours littéraire.
Mais le Havre a vu naître un talent créateur,
Celui qui transporta sur ce bord enchanteur Les fables et les dieux de l’Arcadie antique*.
Tout prend sous ses pinceaux un charme poétique : La Seine est une vierge et fuit un jeune amant ;
* Bernardin de Saint-Pierre.
DISCOURS D’INAUGURATION
A croire les récits de ce conteur charmant,
La pomme de discorde , offerte à trois rivales ,
Se brisa dans vos champs en deux moitiés égales.
Et si des noirs pépins le germe trop fécond A semé les procès qu’on récolte à Domfront,
La blancheur de la pomme , où l’incarnat se joue , Embellit la Cauchoise et brille sur sa joue.
Eh ! qui de vous, Messieurs, quand propice aux vaisseaux La Hève , au sein des nuits , allume ses fanaux ,
Quand la mer vient heurter de ses vagues plaintives Les rivages de Leure et les pointes de Dives ,
Quand le signal d’alarme annonce à vos nochers Qu’une nef en débris se perd sur les rochers ,
Qui de vous, plus sensible aux traits d’un beau génie, Ne voit sur le tillac s’abîmer Virginie?
De cet amour si pur qui n’a plaint les malheurs ? Gloire au talent divin consacré par vos pleurs ! Honneur à sa patrie ! Hélas ! plus d’un orage Retraça sous vos yeux cet immortel naufrage;
Plus d’une fois aussi le Llàvrais généreux ,
Elancé dans les flots et repoussé par eux ,
Pour l’humanité seule affronta la tourmente Que Paul au désespoir bravait pour une amante;
POUR LE THEATRE DU HAVRE
11 affronta la mort, quand l’obus en passant Creusait sous ses éclats le gallet jaillissant ,
Et qu’aux cris des vainqueurs, aux clameurs de la ville, Aux bravos répétés des coteaux d’Ingouville ,
L’amiral ennemi, foudroyé par nos forts*,
Voyait tomber ses mâts croulant sur ses sabords.
Mais la paix vous désarme et vous rend l’opulence ; Recueillez ses présens , que sa douce influence Règne aussi sur les mers que vous devez franchir ;
Que le brick voyageur armé pour s’enrichir
Des parfums du Niger, de l’Indus et du Phase ,
S’élance des chantiers qu’en glissant il embrase ;
Que du fruit cotonneux des champs américains La poulie en criant charge vos magasins ;
Sortant à grains dorés du boucau t qui se vide Que le Moka pour vous s’élève en pyramide ,
Et que de vos trésors quelques faibles ruisseaux, Détournés de leurs cours, tombent dans nos bureaux.
Venez sur notre scène, à vos frais embellie,
* Sir Siduey Smith.
DISCOURS D’INAUGURATION
Courtiser chaque soir Melpomène et Thalie... Melpomène ! ... àce nom ne vous alarmez pas ;
La muse de Grétry sur elle aura le pas.
De tragiques douleurs pourraient mettre à la gêne Les Colins obligés de la troupe indigène ;
Nous ferons succéder a leurs tendres accens ,
Non pas d’un dieu proscrit les bandits innocens , Mais l’heureux Vaudeville , enfant de la satyre , Dont le luth Bas-Normand naquit au Val de Vire.
Enfin nous tenterons de plus nobles efforts ,
Quand Mars et quand Talma , passagers sur nos bord
Offriront aux bravos ce talent admirable ,
Qui n’imita personne et reste inimitable.
Heureux de nos autels les humbles desservans ,
Si le dieu trop connu qui déchaîne les vents ,
N°us épargnant au port ses sifflemens sinistres ,
A nos dépens jamais ne vous prend pour ministres,
POUR LE THEATRE DU HAVRE
Et plus heureux l’auteur qui composa ces vers ,
S’il n’a point profané des noms qui vous sont chers y Et s’il fait partager a votre ame attendrie Le plaisir qu’il éprouve en chantant sa patrie.
! PITRE
Et propos ui in animo mco quærere et.
investigare sapientcr de omnibus quæ fiunt sub sole. Hanc occupationem pessimam dedit Deus filiis hominum , ut occuparentur in eà. (Ecclesiastes , cap. 1.)
A MESSIEURS