L’ÉTUDE FAIT -ELLE LE BONHEUR DANS TOUTES LES SITUATIONS DE LA AIE
Illustres héritiers du sceptre académique,
Tous égaux en pouvoir, vous dont la république Offre aux regards surpris de cet accord heureux , Quarante souverains qui sont unis entre eux; Souffrez que la Sorbonne, armée à la légère, Hasarde contre vous un combat littéraire.
9e. édition.
A MESSIEURS
Le bonnet Je docteur couvre mes cheveux blancs, Et pour argumenter je monte sur les bancs.
Des neuf Vierges du Pinde éloquens interprètes,
Le ciel vous a dotés de ses faveurs secrètes;
Vous avez vu les fruits de vos nobles travaux D’un public idolâtre emporter les bravos :
Soit que, les yeux en pleurs, sur la scène il contemple Benjamin, Clytemnestre et les héros du Temple;
Que deux amis rivaux, pour corriger Paris, Reproduisent Térence et Plaute en leurs écrits;
Soit que vous décriviez, sur le mont d'Aonie,
Les doux travaux des champs et les lois d’Uranie;
Que la grave Clio vous prête son burin ,
Ou qu’ Apollon vous guide, un Homère à la main.
Je le sais, une étude et constante et profonde Des triomphes pour vous fut la source féconde. L’étude , a vous entendre, est un divin secours ;
De l’existence entière elle embellit le cours
Rebelle sur ce point , pardonnez si ma plume Prouve que ces plaisirs sont mêlés d’amertume;
Que semblable a ce mets du bossu Phrygien,
L’étude est un grand mal comme un souverain bien.
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
Le besoin de parler m’entraîne à contredire ;
Je suis vieux et docteur, passez-moi mon délire.
Heureux, heureux le tems où les premiers humains Du temple de mémoire ignoraient les chemins !
Non pas qu’au siècle d’or ma muse les couronne Des éternelles fleurs d’un printems monotone ;
Non que je prise fort l’innocence des mœurs,
Qui dans un lourd repos assoupit nos humeurs ,
Eteint des passions les flammes immortelles;
Il n’est point de grandeur, point de bonheur sans elles. Humains, j’aime à vous voir, en ce siècle vanté,
Jouir avec excès de votre liberté.
Dans de vieux préjugés votre esprit à la gêne N’était pas en naissant accablé sous sa chaîne ;
Vous n’aviez point payé, par d’arides travaux,
Les tristes visions qui troublent nos cerveaux ;
De la nature encor vous respectiez les voiles;
Qui de vous disputait sur le cours des étoiles ':'
Le fanatisme ardent, qui parle au nom du ciel,
Ne gonflait point vos cœurs d’arrogance et de fiel;
Des sectes et des lois dédaignant l’esclavage,
Nous réfléchissiez moins, vous sentiez davantage.
A MESSIEURS
Votre amour est farouche et tient de la fureur;
Votre prompte justice imprime la terreur;
Mais dans l’aspérité de vos vertus naïves
Brillent du naturel les traces primitives.
J’admire plus cent fois ce lion furieux,
Qui , la gueule béante et le sang dans les yeux ,
Les ongles tressaillant d’une effroyable joie ,
Suit son instinct féroce et déchire sa proie ,
Que ces ours baladins , sous le bâton dressés ,
Etalant aux regards leurs ongles émoussés, Leur gueule sans honneur, que le fer a flétrie. Attributs impuissans d’une race ax iiie.
Las d’un libre destin, las de sa dignité,
L’homme sur ses autels plaça la vanité.
Le Iront chargé d’ennuis l’étude prit naissance,
Et l’erreur, à sa voix, détrôna l’ignorance. L’homme a dit* : « Je sais tout et j’ai tout défini ;
* Locutus sum in corde meo , dicens : Eccc magnus cffeclus sum , et præcessi omnes sapientiâ qui fuerunt antè me in Jérusalem : et mens mea coirtempîata est multa sapienter, et didici.
Dedique cor meum ut scirem prudentiam atque doctrinam , errores et stultitiam ; et agnoyi quod in Lis quoque esset labor et alïlictio spiritùs. (Ecclesiastes , cap. i.)
1)E L’ACADEMIE FRANÇAISE. 189
« J’ai pour loi la raison, pour borne l’infini.
« L’étude me ravit à des hauteurs sublimes : u De ce globe étonné j’ai sondé les abîmes :
« Cet élément subtil dont il roule entouré,
« Ce feu, de tous les corps le principe sacré,
« L’onde qui les nourrit de ses flots salutaires,
« N’ont pu contre mes yeux défendre leurs mystères.
« Est-il quelques secrets, cachés adt fond des cieux,
« Que n’ait point pénétrés mon regard curieux?... » Moins fier de sa raison, il eût mieux dit peut-être :
« J’ai su tout expliquer, ne pouvant tout connaître. » L’insensé ! quels combats il s’épuise a livrer ,
Pour détruire un mensonge ou pour le consacrer!
Que d’efforts malheureux, que de veilles stériles!
Qu’il érige à grands frais de systèmes fragiles ! Ptolémée, illustré par cent travaux divers4,
Dans un ciel de cristal fait tourner l’univers.
D’autres , soumettant tout aux lois de Polymnie 44 ,
* Ptolémée , surnommé le Très-Sage et le Divin , supposa l’existence cl’un dernier ciel de cristal qui imprimait le mouvement à tous les autres.
** On connaît les idées des anciens sur l’harmonie des corps célestes. Pythagore et ses disciples avaient représenté par les sept notes de la musique les sept planètes alors connues.
A MESSIEURS
Des cercles étoilés ont noté l’harmonie.
Si le tems nous éclaire et les a réfutés,
Le tems de mille erreurs a fait des vérités.
Tout le savoir humain n’est qu’un grand labyrinthe. L’étude nous conduit dans cette obscure enceinte ; De son fil embrouillé, qui s’alonge toujours,
On suit péniblement les tortueux détours;
Le voyageur perdu marche de doute en doute ,
Et sans se retrouver expire sur la route.
A peine un faible enfant , échappé du berceau ,
A brisé ces liens qui révoltaient Rousseau ,
Les Quatre-Facultés , dont la voix l’endoctrine,
Epouvantent ses yeux de leur manteau d’hermine. Certes, quand la frayeur hâte ses premiers pas,
Le chemin qu’il parcourt a pour lui peu d’appas.
Ne maudissiez-vous point Sophocle et Stésichore , Quand, leurs vers à la main, vous ignoriez encore Que vous deviez un jour chez nos derniers neveux Leur disputer l’honneur d’être maudits comme eux?
Mais du collège enfin louiez aux pieds les chaînes.
O liberté ! sans toi les plaisirs sQnt des peines!
Quel destin vous attend, si de la vérité
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
Le flambeau redoutable est par vous présenté ! Que de petits esprits, jaloux des noms célèbres, Prendront contre le jour parti pour les ténèbres ! Leur nombre dangereux fait leur autorité:
Les sots depuis Adam sont en majorité.
La divinité même inspire Anaxagore * ;
D’un exil flétrissant l’arrêt le déshonore.
Les rêves d’Aristote abusaient nos aïeux : Galilée indigné change l’ordre des cieux.
Sans pitié loin du centre il rejette la terre,
Du soleil par sa marche il la rend tributaire... N’a-t-il pas expié par trois ans de prison L'inexcusable tort d’avoir trop tôt raison ?
Répondez : que servit aux maîtres de la lyre De suivre les écarts d’un immortel délire ?
Faut-il d’un seul exemple attrister vos regards ?
Le siècle de Louis , le siècle des beaux-arts ,
N’accorda qu’a regret , vaincu par la prière ,
* Anaxagore soutint le premier qu’une intelligence divine avait présidé à l’arrangement de l’univers. Les prières de Périclès , son élève et son ami , ne purent lui épargner la honte d’être chassé d’Athènes , comme un impie.
A MESSIEURS
Du pain au grand Corneille, une tombe à Molière. Nourrissez donc le feu de vos nobles désirs ; Immolez à l’étude, état, repos, plaisirs;
Veillez , jeunes auteurs, pour qu’un jour d’injustice De dix ans de travail renverse l’édifice.
Je veux qu’un beau succès couronne votre orgueil ; Un peuple d’ennemis vous suit jusqu’au cercueil. Triste sort des talens! La noire calomnie Flétrit de ses poisons le laurier du génie ;
Mille insectes impurs en rongent les rameaux,
Et , comme le cyprès , c’est l’arbre des tombeaux.
Vous, qu’ Apollon choisit pour siéger dans son temple , Oserai-je en passant vous citer votre exemple?
Que de fois la critique a de son trait cruel Effleuré jusqu’au vif votre cœur paternel!
Que de fois l’indigence au fond de votre asyle,
Sans feu, durant l’hiver, fixa son domicile,
Quand vous n’osiez encore, humbles dans votre orgueil Aspirer aux honneurs de l’immortel fauteuil !
Mais sortez, direz-vous, du temple de mémoire;
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE. 1 9
Cessez d’unir l’étude à l’amour de la gloire...
Vous m’avez prévenu; c’est dans l’obscurité Que l’étude est un pas vers la félicité.
La vérité m’attire, et, soigneux de me taire,
Je la cherche , la trouve, et la cache au vulgaire...
La cacher ! à ce mot vous répondez soudain ,
Comme l’eût fait Caton dans le sénat romain.
« La cacher ! il le faut , si sa clarté peut nuire ;
« Mais au pied du bûcher dût-elle te conduire ,
« Si tu conçois l’espoir d’être utile aux humains ,
« Parle! aux fers des tyrans cours présenter tes mains.
« Parle, c’est ton devoir; philosophe, à quel titre « Du bonheur des mortels te rendrais-tu l’arbitre?
«Tu pâlis... De quel droit priver des malheureux « De ce dépôt sacré qui t’est commis pour eux ?
« La gloire n’est, dis-tu, qu'une illustre fumée?
« Il s’agit d’une dette, et non de renommée.
« Parle au prix de tes jours; le sacrifice est grand ,
« Mais tu te l’imposais toi-même en t’éclairant.
« Ton honneur, ton pays , le monde le réclame ;
« Meurs donc infortuné pour ne pas vivre infâme. »
L’alternative est grave, et, parmi vous, je crois 9«. édition. 2 5
A' MESSIEURS
Qu’on eût vu Fontenelle hésiter sur le choix.
Un auteur fut souvent brûlé pour un bon livre; il est beau d’être lu , mais il est doux de vivre.
Je suis sexagénaire et crains de m’exposer;
Que j’arrive à cent ans, et je veux tout oser.
Voilà mon sentiment, Messieurs, ne vous déplaise. Je le redis encor, retranché dans ma thèse:
Comme ce roi Janus qu’adora l’univers ,
L’étude offre à mes yeux deux visages divers.
L’un est bouffi d’orgueil, mais pâle de tristesse; L’autre, calme et riant, ressemble à la Sagesse.
Le sage qui la suit, prompt à se modérer,
Sait boire dans sa coupe et ne pas s’enivrer.
Quel que soit de nos jours ou l’éclat ou le nombre, L’existence de l’homme est le rêve d’une ombre * : Veux- tu donc l’embellir ce rêve passager?
Pourquoi chercher au loin un bonheur mensonger ? Livre-toi tout entier à la douceur secrète D’ensevelir ta vie au fond d’une retraite.
Sans t’épuiser en soins, sans te perdre en projets, Laisse errer ton esprit sur la fleur des objets;
* ôvap àvôp(û770i. (PitndAre. )
DE L’ACADEMIE FRANÇAISE
Repoussant loin du mien l’aliment qui l’accable,
Je cherche a le nourrir d’une science aimable.
J’exerce ma raison avec timidité;
J’adore sans orgueil la sainte vérité.
Virgile ou Cicéron m’enflamme à son génie ;
Ils me font tour-'a-tour fidèle compagnie.
Que j’aime Cicéron lassé du consulat ,
Préférant Tusculum aux pompes du sénat !
Entouré de faisceaux , je l’admirais dans Rome ;
La, je vois l’homme heureux qui vaut bien le grand homme.
Le sort m’a-t-il repris ses présens incertains ,
L’étude moins trompeuse adoucit mes chagrins ;
De mes sens agités calme l’inquiétude ,
Dissipe mes ennuis , peuple ma solitude.
O champs de la Neustrie , ô fertiles vallons !
Quand la fraîcheur du soir descend du haut des monts , Sous des pommiers en fleurs , a l’ombre des vieux chênes , Laissez-moi m’égarer aux bords de vos fontaines ! L’aspect de l’univers m’élève a son auteur ;
Il me révèle un dieu , mais un dieu bienfaiteur.
V MESSIEURS
J’apprends à mépriser cette horreur fantastique
Qu’au chevet des mourans plaça la politique.
Doit-on dans ses décrets prévenir l’Eternel?
Mortel , songe à toi-même en jugeant un mortel ;
Et , faible comme lui , ne sois pas plus sévère Que ce dieu qui pardonne ou qui punit en père. Avons-nous à pleurer la perte d’un ami ?
Notre esprit est plus fort par l’étude affermi.
Que c’est bien à mon sens la volupté suprême , D’oublier les humains , de descendre en soi-même , De fixer dans son cœur, trop long-tems combattu , L’inaltérable paix que donne la vertu !
Fais-toi donc de te vaincre une douce habitude ; Oui , consacre ta force à cette noble étude ;
Elle est digne de l’homme , elle mène au bonheur : Apprends, pour être heureux , à devenir meilleur.
Mais je vous vois sourire , auguste Aréopage ;
« Docteur, me dites-vous , c’est raisonner en sage :
« Pour vous l’étude obscure a seule des douceurs ;
« Vous l imez cependant en blâmant les neuf Soeurs... » J’entends , brûlez mes vers. Dans l’ardeur d’un beau zèle Je condamnais la gloire et l’étude avec elle.
DE L’ACADEMIE FRANÇAISE
Ingrat , je blasphémais ; leurs rêves séduisans D’un orgueilleux espoir caressaient mes vieux ans,
Me promettaient déjà cette palme éclatante ,
Digne prix qu’ Apollon par vos mains nous présente ; Dans mon cœur épuisé réveillaient des désirs ,
Et réfutaient mes vers en charmant mes loisirs; J’étais heureux enfin. Dans cette triste vie ,
Où de revers si prompts la victoire est suivie ,
Où nos plus doux plaisirs deviennent nos bourreaux, L’étude , après l’amour, est le meilleur des maux.