‹ Poësies et messéniennesChapitre 35 sur 39 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

LORD BYRON

EPÏTRE

M. A. DE LAMARTINE

M. A. DE LAMARTINE

Captif sous mes rideaux, dont la double barrière Enfermait avec moi la fièvre meurtrière,

.Ehumectais vainement mes poumons irrités Des sirops onctueux par Charlard inventés ;

Mon rhume s’obstinait, et ma bruyante haleine Par secousse, en sifflant, s’exhalait avec peine.

Tes vers, qui m’ont sauvé, m’ont appris, un peu tard , Qu’ Apollon, pour guérir, vaut son docte bâtard;

EPITRE

Et je crois, plein du dieu qu’en te lisant j’adore,

Que l’oracle du Pinde est celui d’Epidaure.

Oui, tu m’as bien compris; oui, cette liberté Qui séduit ma raison à sa mâle beauté ,

Que ma muse poursuit de son ardent hommage ,

Et dont mes fleurs d’un jour ont couronné l’image, Propice à l’innocent, redoutable au pervers,

Est celle que Socrate invoque dans tes vers. Messène l’adorait au pied du mont Ithbme,

Venise n’embrassa que son sanglant fantôme;

Son are de l’Helvétie a chassé les Germains ,

Et la flèche de Tell étincelle en ses mains.

Créé pour commander, l’homme naquit sans maître Et, chef-d’œuvre imparfait du Dieu qui le fit naître Avec l’instinct du bien vers le mal emporté,

Pour choisir la vertu reçut la liberté.

La licence est en lui l'abus d’un droit sublime :

La liberté gouverne , et la licence opprime.

Elle seule, â nos yeux , de son front sans pudeur Sous un masque romain déguisa la laideur,

A M. A. DE LAMARTINE

Et, de la liberté simulacre infidèle,

Lui ravit nos respects en se donnant pour elle. L’excès de la raison comme un autre est fatal ,

Et l’abus d’un grand bien le change en un grand mal Pour détrôner l’abus , proscrirons-nous l’usage ?

Mais quel bienfait si grand , ou quelle loi si sage , Hors la tendre amitié , quel sentiment si beau ,

Dont l’abus dangereux n’ait pas fait un fléau?

Du soupçon à l’œil faux la prudence est suivie ,

Et l’émulation traîne après soi l’envie :

Pour la philosophie, un jour on m’a conté Que son front se gonfla d’avoir trop médité ,

Son cerveau douloureux s’ouvrit , et le sophisme En sortit tout armé d’un double syllogisme ;

Entre Euclide et Pascal , de l’excès du savoir Naît le doute effaré qui regarde sans voir ;

La faiblesse pour mère a l’extrême indulgence ,

Et l’extrême justice est presque la vengeance.

En punissant la faute , elle insulte au malheur :

La torture, à sa voix , fait mentir la douleur. Thémis moins rigoureuse est aujourd’hui plus juste ; Mais on la trompe encore , et sa balance auguste N’incline pas toujours du côté du bon droit;

Son glaive tombe à faux et frappe en maladroit.

9e édition.

E PITRE

La chicane au teint jaune, aux doigts longs et difformes Entoure son palais du dédale des formes ;

Et, dans T obscurité, les plaideurs aux abois Sont par leurs défenseurs pillés au fond du bois.

J’ôte à ce parvenu la toge qui le pare ,

Et je découvre un sot caché sous la simarre !

Que faire? de Thémis briser les tribunaux?

Mettre sa toque en cendre , et sa robe en lambeaux ? Mais je vois un bandit, qui ne craint plus l'enquête,

A ma bourse, en plein jour, adresser sa requête;

Et deux plaideurs manceaux , de colère animés ,

En champs clos, pour leurs droits plaidera poingsfermés

Noble chevalerie , autrefois ta bannière De Y Orient pour nous rapporta la lumière.

J'aime avec l’Arioste à vanter tes exploits Dont la justice errante a devancé les lois;

A voir tes jeux guerriers, ton amoureux servage Adoucir de nos mœurs l'aspérité sauvage.

Mais dans leurs jeux parfois tes preux moins innocens Ont , la lance en arrêt , détroussé les passans ,

Ont leve sur l'hymen des dîmes peu morales,

Et, possesseurs armés de leurs jeunes vassales,

A M. A. DE LAMARTINE

Opposant aux maris un rempart crénelé ,

Ont fait plus d’orphelins qu’ils n’en ont consolé. Eh bien, de nos romans bannirons-nous tes fées? Irons-nous, de l’histoire arrachant tes trophées, Des excès féodaux d’un fougueux châtelain Flétrir Clisson , Roland , Bayard et Duguesclin ?

Le saint amour des rois dans sa ferveur antique Des plus beaux dévoûmens fut la source héroïque.

Mais cet amour outré mène au mépris des lois,

Foule à pieds joints l’honneur, le bon sens et nos droits, Sous le joug du pouvoir se jette avec furie ,

Compte un homme pour tout et pour rien la patrie.

J’en conclus qu’en tous lieux, surtout chez lesFrançais , L’incertaine raison marche entre deux excès,

Et court , dès qu’un faux pas l’écarte de sa route ,

Du bonheur qu’on espère au malheur qu’on redoute , Ainsi qu’un clair ruisseau captif entre ses bords ,

Qui sans les inonder leur verse ses trésors ,

Gonflé par un orage , en un torrent se change ,

Et roule sur les fleurs les débris et la fange ,

Si les lois , si les arts, le bon droit, le bon goût ,

Si tout admet l’excès , si l’excès flétrit tout ,

ÉPITRE

Ami , la liberté n’en est pas plus complice Que toute autre vertu dont l’abus est un vice.

À son front virginal ma main n’a pas ôté Le bonnet phrygien qu’il n’a jamais porté.

Pourquoi donc, trop séduit d’une fausse apparence , 1

Nommer la liberté quand tu peins la licence? |

Eh ! que répondrais- tu , si quelque noir censeur , I

Trompé par tes accords et sourd à leur douceur,

Dans la Vierge immortelle à qui tu rends hommage Voulait voir cet esprit d’imposture et de rage Qui, sur les bancs dorés d’un concile romain ,

Présida dans Constance, un brandon à la main ;

De Jean Hus , en priant , signa l’arrêt barbare ,

Au front d’un Alexandre égara la tiare ;

Qui , le doigt sur la bouche, au fond du Louvre assis , Attisait les complots que soufflait Médicis ,

Et poussait Charles neuf, quand ses mains frénétiques Frappaient d’un plomb dévot des sujets hérétiques;

Qui , se signant le front , l’air contrit , l’œil fervent ,

Pour immoler Henri s’échappait d’un couvent;

Dont partout aujourd’hui la tortueuse audace Se mêle en habit court aux nouveaux fds d’Ignace ,

A M. A. DE LAMARTINE

Qui prêche sous le frac , rampe sous le surplis , Cache sou embonpoint sous sa robe à longs plis ; Malgré ses trois mentons , vante ses abstinences , Se glisse incognito de la chaire aux finances , Résigné, s’il le faut, à sauter du saint lieu Dans le fauteuil royal où s’assit Richelieu?

Mais non , ce fanatisme est l’abus que je blâme ,

Il n’a pas allumé ces traits de vive flamme Qui, par l’aigle de Meaux à ta muse inspirés, Brillent comme un reflet de ses foudres sacrés.

11 n’a pas modulé ces sons dont l’harmonie Semble un écho pieux des concerts d’Athalie.

Non , non, ce n’est pas lui que ta lyre a chanté ; C’est la religion, sœur de la liberté:

Un flambeau dans les mains , les ailes étendues ,

Des bras du roi des cieux toutes deux descendues , Chez les rois de la terre ont voulu s’exiler Pour affranchir l’esclave ou pour le consoler.

Toutes deux ont ensemble erré parmi les tombes ; Toutes deux, s’élançant du fond des catacombes, Sous un même drapeau marchaient d’un même pas , Répandaient la lumière, et ne l’étouffaient pas.

EPITRE

L'une, le front paré des palmes du martyre ,

Présente l'espérance aux humains qu’elle attire ;

Clémente , elle pardonne avec Guise expirant ,

Embrase Fénelon d'un amour tolérant,

Guide Vincent-de-Pauie , ensevelit Voltaire ;

Brûle de chastes feux ces anges de la terre

Qui sans faste et sans crainte à la mort vont s’offrir

Pour sauver un malade ou l’aider à mourir.

L’autre, le casque en tète et le pied sur des chaînes, Sourit à Miltiade , inspire Démosthènes ,

Joue avec le laurier cueilli par Washington,

Et l’offre aux dignes fils des Grecs de Marathon ,

Libres s’ils sont vainqueurs, et libres s’ils périssent , Qu’un poète secourt , et que des rois trahissent.

Viens , et sans condamner nos cultes différens ,

Viens aux pieds des deux sœurs échanger nos sermens. Eclairés par leurs yeux, réchauffes sous leurs ailes, Pour les mieux adorer unissons-nous comme elles ,

Et dans un même temple , à deux autels voisins , Offrons nos dons divers sans désunir nos mains.

Que j aime le tableau de ta barque incertaine Cédant en vers si doux au soulfle qui l'entraîne!

A M. A. DE LAMARTINE

Au gré des flots mouvans, par la brise effleurés ,

Sous nos deux pavillons nous voguons séparés ;

Mais quel que soit le bord où tende notre audace ,

Pour nous montrer du doigt l’écueil qui nous menace,

Nous saluer d’un signe et d’un regard ami ,

Laissons tomber la rame élevée à demi.

Demandons l’un pour l’autre une mer sans orage ,

Un ciel d’azur, un port au terme du voyage ,

Un vent qui nous y mène , et propice a tous deux , M’apportant tes souhaits, te reporte mes vœux.

DOUZIÈME

LORD BYRON

9e édition.

DOUZIEME

LORD BYRON

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« Non , tu n’es pas un aigle , » ont crié les serpens , Quand son vol faible encor trompait sa jeune audace : Et déjà sur le dos de ces monstres rampans Du bec vengeur de l’aigle il imprimait la trace ;

Puis , le front dans les cieux de lumière inondés ,

Les yeux sur le soleil , les ongles sur la foudre ,

Il dit à ces serpens qui sifflaient dans la poudre :

« Que suis -je? répondez. »

LORD BYRON

Tel fut ton noble essor, Byron ; et quelle vie ,

Vieille de gloire en un matin ,

D’un bruit plus imposant, d’un éclat plus soudain, Irrita la mort et l’envie ?

Par de lâches clameurs quel génie insulté Dans son obscurité première ,

Changea plus promptement et sa nuit en lumière , Et son siècle en postérité?

Poètes, respectez les prêtres et les femmes,

Ces terrestres divinités !

Comme dans les célestes âmes,

L’outrage est immortel dans leurs cœurs irrités.

Un temple , qu’on mutile (*), a recueilli Voltaire : Vain refuge, et l’écho des foudres de la chaire ,

Que le prêtre accoutume à maudire un grand nom , Tonne encor pour chasser son ombre solitaire Des noirs caveaux du Panthéon.

(*) Du a effacé sur le fronton du temple cette inscription , finie des plus belles de la langue française : aux grands hommes la PATRIE RECONNAISSANTE.

LORD BYRON

Byron , tu préféras , sous le ciel d’Ibérie ,

Des roses de Cadix Féclat et les couleurs Aux attraits de ces nobles fleurs Pâles comme le ciel de ta froide patrie (*) ;

De là tes jours de deuil, de la tes longs malheurs ! Des vierges d’Albion la beauté méprisée Te poursuivit jusqu’au cercueil ,

Et de l’Angleterre abusée Tu fus le mépris et T orgueil.

En vain leurs yeux ardens dévoraient tes ouvrages ; L’auteur par son exil expia ses outrages ;

Et tu n’as rencontré sous des cieux differens ,

Des créneaux de Chillon aux débris de Mégare ,

Des gouffres d’Abydos aux cachots de Ferrare ,

Que sujets d’accuser les dieux et les tyrans.

Victime de l’orgueil, tu chantas les victimes Qu’il immole sur ses autels ;

(*) Who round the north for paler dames would seek?

Howpoortheirformsappear ! how languid, wan, andweak !

(Childe-Harold , eanto I.)

LORD BYRON

Entouré de débris qui racontaient des crimes , Tu peignis de grands criminels.

Rebelle à son malheur, ton âme indépendante N’en put sans désespoir porter le joug de fer :

Persécuté comme le Dante ,

Comme lui tu rêvas l’enfer.

L’Europe doit t’absoudre, en lançant l’anathème Sur tes tristes imitateurs.

La gloire n’appartient qu’aux talens créateurs ;

Sois immortel : tu fus toi -même.

Il brille d’un éclat que rien ne peut ternir ,

Ce tableau de la Grèce au cercueil descendue , Qui n’a plus de vivant que le grand souvenir De sa gloire à jamais perdue.

Contemplez une femme , avant que le linceuil (*) En tombant sur son front brise votre espérance,

(*) 4 out le monde connaît ces beaux vers de lord Byron

He who batli bent him o’er tbe dead Ere tbe first day of deatb is fled ,

The first dark day of nothingness The last of danger and distress... etc.

LORD BYRON

Le jour de son trépas , ce premier jour du deuil Où le danger finit , où le néant commence :

Quelle triste douceur! quel charme attendrissant ! Que de mélancolie , et pourtant que de grâce

Dans ses lèvres sans vie où la pâleur descend ! Comme votre œil avide admire en frémissant Le calme de ses traits dont la forme s’efface ,

La morne volupté de son sein pâlissant !

Du corps inanimé l’aspect glace votre âme ;

Pour vous -même attendri, vous lisez vos destins Dans F immobilité de ses beaux yeux éteints, ils ont séduit , pleuré , lancé des traits de flamme ,

Et les voila sans feux, sans larmes , sans regard !

Pour qu’il vous reste un doute , il est déjà trop tard; Mais l’espoir un moment suspendit votre crainte, Tant sa tète repose avec sérénité !

Tant la main de la mort s’est doucement empreinte Sur ce paisible front par elle respecté ,

Où la vie en fuyant a laissé la beauté!

C’est la Grèce , as -tu dit, c’est la Grèce opprimée ;

La Grèce belle encor, mais froide , inanimée ;

La Grèce morte !... Arrête, et regarde ses yeux : Leur paupière long- temps fermée

LORD BYRON

Se rouvre à la clarté des cieux.

Regarde , elle s’anime ; écoute , sous ses chaînes Son corps frémit et s’est dressé.

Ce pur sang , que le fer a tant de fois versé ,

Pour se répandre encor bouillonne dans ses veines ;

Son front qui reprend sa fierté ,

Pâle d’un long trépas , menace et se relève;

Son bras s’allonge , et cherche un glaive ;

Elle vit , elle parle , elle a dit : Liberté !

Morte , tu l’admirais ; vivante , qu elle est belle !

Tu ne peux résister à son cri qui t’appelle.

Tu cours, tu la revois, mais c’est en expirant.

Oh ! qui pourrait des Grecs retracer les alarmes ,

Les vœux, les chants de deuil mêlés au bruit des armes? Autour de la croix sainte , au pied des monts errant ,

Le peuple confondait dans l’ardeur de son zèle Son antique croyance avec sa foi nouvelle ,

Invoquait tous ses dieux , et criait en pleurant :

Vent qui donnes la vie à des fleurs immortelles, loi, pai qui le laurier vieillit sans se flétrir;

Vent qui souffles du Pinde , accours, étends tes ailes , (< Ton plus beau laurier va mourir I

LORD RYRON.

« Flots purs, où s’abreuvait la poésie antique,

« Childe-Harold sur vos bords revient pour succomber;

« Versez votre rosée a ce front héroïque « Que la mort seule a pu courber.

« Dieux rivaux , de nos pleurs séchez la source amère ;

« Dieu vainqueur de Satan, dieu vainqueur de Python,

« Renouvelez pour lui les jours nombreux d’Homère « Et la vieillesse de Milton ! »

N’invoquez pas les vents , insensés que vous êtes !

Leur souffle aime à flétrir la palme des poëtes ,

Tandis qu’il mûrit les poisons !

N'invoquez pas les flots des fontaines sacrées ;

Ils brûlent tôt ou tard les lèvres inspirées Pour qui semblaient couler leurs donsi

N’invoquez pas les dieux; ils dorment; la mort veille.

Pour peu qu’un bruit de gloire ait dénoncé vos jours V son impitoyable oreille ,

La mort entend ; les dieux sont sourds !

Il n’est plus! il n’est plus! toi qui fus sa patrie ,

Pleure , ingrate Albion : l’exil paya ses chants.

9e édition. i'j

LORD BYRON

Berceau de ses aïeux (*) , pleure , antique Neustrie ;

Corneille et lui sont tes enfans.

Et toi que son trépas livre sans espérance

Aux chaînes des tyrans qu’auraient punis ses vers ,

Pleure, esclave; son luth consolait ta souffrance,

Son glaive aurait brisé tes fers !

Les Grecs le vengeront , ils Font juré : la gloire Prépare les funèbres jeux Qu’ils vont offrir à sa mémoire.

Qu’ils marchent, que son cœur repose au milieu d’eux , Enseveli par la Victoire.

Alors avec le fer du Croissant abattu Ils graveront sur son dernier asile :

« O sort ! que ne F épargnais-tu ?

« R chantait comme Homère, il fût mort comme Achille ! «

Ah ! quels que soient les lieux par sa tombe illustrés ,

1 emple de la vertu , des arts , de la vaillance ,

Dont Londre est fière encore et qu’a perdu la France ,

( ) ha famille de lord Byron est originaire de Normandie : ses aïeux suivirent en Angleterre Guillaume-le-Conquérant.

LORD BYRON

Son nombre doit s’asseoir sous tes parvis sacrés. Westminster, ouvre-toi ! Levez-vous devant elle , De vos linceuls dépouillez les lambeaux , Royales majestés! et vous , race immortelle, Majestés du talent, qui peuplez ces tombeaux !

Le voilà sur le seuil , il s'avance , il se nomme

Pressez-vous , faites place à ce digne héritier ! Milton, place au poëte! Howe , place au guerrier! Pi ’essez-vous , rois, place au grand homme!

TABLE DES MATIERES

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