‹ Poésies et œuvres diverses du chevalier Antoine BertinChapitre 32 sur 85 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

ÉLÉGIE I

AMOUK le veut, retounions à Cythère Muse, renonce i tes sages loisirs.

Ce dur en&nt sur mon luth tributaire M'ordonne encor de vanter ses plaisirs.

N'irritons pas son humeur volontaire, Ohéissons, quels que soient ses projets.

Ma muse, un jour, tranquille et solitaJrt^ Tu traiteras de plus nobles sujets :

Tu chanteras nos forces renaissantes.

D'un règne heureux monuments immortels.

Nos bords couverts d'enseignes menaçantes.

86 Poésies de Bertin.

Sous nos vaisseaux les deux mers blanchissantes,

Et l'Amérique embrassant nos autels K

Tu nous peindras de son triple tonnerre

Louis armé pour maintenir ses droits,

Donnant la paix au reste de la terre.

Humiliant la superbe Angleterre,

£t de son joug affranchissant vingt rois.

Dis maintenant les faveurs des bergères,

£t les larcins des fortunés amants.

Leurs démêlés, leurs fureurs passagères.

Et leurs transports, et même leurs tourments.

Je reprendrai les molles élégies :

Courez, mes vers, sur des pieds inégaux,

Et ramenez au milieu des orgies

Tous les amours en triomphe à Paphos.

Applaudissez , ô nymphes du Permesse !

Tressez des fleurs pour votre nourrisson.

Entourez-moi, tendre et belle jeunesse :

Je tiens pour vous école de sagesse;

Écoutez bien ma dernière leçon.

Heureux, cent fois heureux, l'objet aimable

Dont le. doux nom couronnera mes vers !

Mes vers seront un monument durable

De sa beauté qu'encensa l'univers...

Thèbes n'est plus : tout ce vaste rivage

N'est qu'un amas de tombeaux éclatants ;

I. L'alliance de la France avec les insurgents avait été signée le 6 février 1778 : la flotte de la Méditerranée, sous d'Estaing, sortit de Toulon, le 13 avril, à destination de ^Amérique ; et le 8 juillet, d'Orvilliers, appareilla de Brest avec ]o vaisseaux.

Les Amours. 87

Sparte, Ilîon, Babylone et Carthage

Ont disparu sous les efforts du Temps;

Le Temps, un jour, détruira nos murailles,

Et ces jardins par la Seine embellis ;

Le Temps, un jour, aux plaines de Versailles,

Sous la charrue écrasera les lis.

Ne craignez rien de sa rigueur estréme,

O charme heureux de mes derniers beaux jours !

Regardez-vous, et songez qui vous ^me :

Du ciel le Temps a chassé les dieux même;

Ils sont tombés 1 mais vous vivrez toujours.

ÉLÉGIE II

A CatUù.

A, ne crains pas que je Fcmblie, Ce jour, œ fortuné moment.

Où, pleins cfamom* et de folie.

Tous les deux, sans savoir omiment.

Dans un rapide emportement.

Nous fîmes le tendre serment De nous aimer toute la vie.

Tu n'avois pas encor seize ans; Les jeux seuls occupoient ta naïve ignorance» Tes plaisirs étoient purs, et tes goûts innocents; L'ceil baissé, tu vqyois avec indifférence S'arrondir de ton sein les trésors ravissants. De ces dons précieux je Renseignai l'usage; Je sentis sous mes doigts le marbre s'animer; La pudeur colora les lis de ton visage.

Ton tendre cœur s'ouvrit au doux besoin d'aimer. Te souvient-il de ces belles soirées,

Les Amours, 89

Où dans le bois toufïu nous respirions le frais?

Entre ta sœur et ta mère, égarées, Mes mains savoient toujours rencontrer tes attraits ; De mon bras gauche étendu par derrière, Je te serrois mollement sur mon cœur; A leurs côtés je baisois ta paupière, £t ce péril augmentoit mon bonheur.

Enfin je Tai cueilli ce prix de ma tendresse. Que tes cris refusoient ^ mon juste désir;

Tu sais avec combien d'adresse, Malgré toi, par degrés, il Êillut le saisir.

Tu frémis de douleur, tu répandis des larmes; Mais un dieu qui survint dissipa tes alarmes, Et le plaisir giiérit l'ouvrage du plaisir.

Prémices de Tamour, délicieuse ivresse,

Ah ! que ne durez-vous toujours !

Plaisirs, dont l'enfance intéresse.

Ne fuyez pas si vite ; arrêtez : qui vous presse ? Votre aurore vaut seule un siècle de beaux jours ! Eh ! qui peut remplacer Terreur enchanteresse Où s'abandonne alors un amant éperdu ?

Le breuvage divin qu'a goûté sa maîtresse.

Le fruit que sa bouche a mordu.

Son baiser du matin, sa première caresse, L'attente d'un bonheur mille fois suspendu.

Et ce mot si touchant, ce seul mot : ^e vous aime, Est peut-être aussi doux que la volupté même.

O ma divinité suprême.

Prolongeons, s'il se peut, des moments aussi courts ! Laissons là la vieillesse et tous ses vains discours. Je foule aux pieds ces biens que le vulgaire envie ;

^ Poésies de Bertin.

Dans tes bras amoureux j'achèverois ma vie Loin du bruit des cités et du faste des cours.

Transportez-moi sous le pôle du monde, Dans ces déserts glacés, où, tout couvert de peaux, Seul, errant tristement dans une nuit profonde. Le Lapon, emporté sur de légers traîneaux, Promène incessamment sa hutte vagabonde;

Transportez-moi sous Tardent équateur.

Dans les sables mouvants de l'inculte Libye : Oui, j'aimerai toujours les yeux de Catilie, Oui, j'aimerai toujours son sourire enchanteur.

ELEGIE III

A la même.

SONGES-Y bien, ma bergère, Une heure après le lever De rétoile de ta mère, Dans ton réduit solitaire Ce soir j'irai te trouver.

La nuit de crêpes couverte Protégera nos plaisirs; Laisse ta porte entr'ouverte Au tendre essaim des désirs.

Écarte de mon passage Tout fer ou marbre inhumain ; Et, d'un pied discret et sage Interrogeant le chemin.

Si mon doux péril te touche. Fais qu'au signal de ma bouche Je rencontre encor ta main Pour me guider vers ta couche.

pa Poésies de Bertin.

Ciel i que ce temps si léger Paraît long, quand on espère !

Le soleil sous Théniisphère Ne veut donc pas se plonger ?

Accourez, humides Heures Qui présidez. à la nuit; Répandez sur nos demeures Ce calme heureux qui vous suit.

O fleurs, pressez-vous d'éclore Pour mes desseins les plus doux; Et toi, Sommeil que j'implore.

Jusqu'au retour de l'aurore Assoupis l'œil des jaloux !

rr

ÉLÉGIE IV

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