I. £a Cimpanic, dans le Toiiinagc de Falcme
ÉLÉGIE XII
OUI, c'en est fait, je demeure en ces lieux-; Je borne ici ma course vagabonde.
De ces longs pins le deuil religieux Convient, hélas ! à ma douleur profonde.
Tranquille, au loin, je n'entends sous les cieux Que le bruit sourd de Tocéan qui gronde.
Je puis donc seul verser enfin des pleurs, £t dans les airs exhaler mon martyre ; Si quelque nymphe, apprenant mes malheurs, Aux rocs émus ne court point les redire, Je puis donc seul de lamentables cris Laisser en paix ces vastes solitudes !
D'où réprendrai-je, inhumaine Ëucharis, Tes désirs vains, tes injustes mépris.
Et tes noirceurs et tes ingratitudes ?
Ils sont passés, ces jours délicieux, Où tout rempli de ma première ivresse, Sans nul soupçon, sans reproche odieux.
78 Poésies de Berlin,
Sûr d'être aimé de ma belle maîtresse, Par mon bonheur je surpassoîs les dieux.
Depuis longtemps sa &tale colère D'ennuis amers a trop su me nourrir.
Je perds son cœur, je cesse de lui plaire :
De ma douleur je n'ai plus qu'à mourir.
Oui, j'en mourrai ; voilà mon espérance.
> Je vois déjà mon étoile pâlir ;
Lassé du jour, lassé de ma souffrance, Dans le Cocyte, avec indifférence, Comme un torrent, je cours m'ensevelir.
Approchez-vous pour fermer ma paupière, Approchez-vous, peuple cher à Vénus !
Votre ami touche à son heure dernière :
Bientôt, hélas ! Mysis ne sera plus.
Oh 1 qui pourra me voir ainsi descendre Dans le cercueil, à la fleur de mes jours ?
Qui ne voudra toucher au moins la cendre Du paresseux qui chanta les amours?
Là, je le sais, nul orateur célèbre N'étalera d'éloquentes douleurs.
Mais sur ma tombe on sèmera des fleurs ; Mais nul amant de la pompe funèbre Ne reviendra sans répandre des pleurs.
A la pitié toi seule inaccessible, Toi seule, ingrate et coupable beauté.
Contempleras d'un œil sec et paisible La place encore où ce cœur trop sensible Déplorera ton infidélité.
O mes amis I pour consoler mon ombre, Transportez-moi sous les riants berceaux
Les Amours. 79
De Feuillancour, dans ce bois frais et sombre Entrecoupé de mobiles ruisseaux ; Dans ce Tibur solitaire et champêtre Aux jeux, aux ris, aux plaisirs consacré ; Dans ce vallon tant de fois célébré, Où maintenant vous m'appelez peut-être !
Là, mes amis, au pied d'un jeune hêtre, D'une onde pure en tout temps abreuvé, Que mon tombeau soit sans pompe élevé ; £t que vos mains y prennent soin d'écrire Ces vers, qu'un jour, du haut du grand chemin Le voyageur qui monte à Saint-Germain, Tout en courant s'empressera de lire :
« Ci-gît, hélas ! un amant trop épris Des doux attraits d'une beauté cruelle ; Tout son destin fut d'aimer Eucharis, Et de mourir abandonné par elle. »
ELEGIE XIII
BRISONS cette lyre inutile, Ëucharis n'entend plus mes airs :
Quittons les bois de Lucrétile Et l'empire du dieu des vers.
Cherchez désormais qui vous chante, O mère des tendres Amours !
Je perds l'illusion touchante Qui seule embellissoit mes jours.
Doux plaisirs, voluptés légères.
Et vous, maîtresses mensongères.
Je vous dis adieu pour toujours.
Mon vaisseau, battu par l'orage, A fui sous les flots écumants.
Par le péril rendu plus sage.
J'abjure mes égarements; Je gagne le port à la nage, Et sur le sable du rivage
Je dépose mes vêtements.
Pour instruire de n
Le peuple insensé des amants.