‹ Poésies et œuvres diverses du chevalier Antoine BertinChapitre 61 sur 85 · AUX SAUVAGES · texte numérisé non relu

AUX SAUVAGES

LOIN des bords chéris de la France, Vous avez le front d'être heureux !

Mes amis, connoissez-vous mieux, Et voyez votre impertinence I

Il est vrai que ces orangers, Témoins de vos jeux, de vos fêtes, Ces bois où les Zéphyrs légers Balancent l'ombre sur vos têtes.

Vos solitaires lataniers.

Les perles sur vos pas semées, Ces fruits qui rompent vos paniers, Et les richesses parfumées Qui colorent vos bananiers.

Les grains pourprés de vos grenades.

Et vos ananas couronnés.

Le lait des palmiers fortunés, Vos prés, vos vallons, vos cascades, Annoncent des prédestinés.

Poésies diverses. 227

Mais sous vos huttes, pardonnez, Quand je vois vos pipes fumantes, Vos crânes ronds et cotonnés, Vos longues oreilles pendantes, Vos nez camus et basanés.

Vous ne me semblez, je vous jure, Que des enfants déshérités.

Que la dédaigneuse nature Loin de nos climats enchantés, A relégués à Taventure ; Nous sommes ses enfants gâtés.

Vivent nos superbes rivages, Nos mœurs, nos arts et nos écrits !

Que je vous plains, mes chers sauvages.

De n'avoir jamais vu Paris !

Nous fûmes quelque temps volages.

De cent bagatelles charmés; Assis enfin au rang des sages, Nous avons changé nos usages; Et les enfants se sont formés.

Nous brisons le hochet frivole De la légère illusion :

Des riens le char doré s'envole, Et la nation la plus folle

Tient le sceptre de la raison. j

Nous bannissons les goûts futiles^ 1

Les t3rranniques préjugés;

aa8 Poésies de Bénin»

Tous les citoyens sont utiles;

Tous les grands seigneurs sont rangés.

Autrefois couronnés de roses.

Nous n'aimons plus que les lauriers ; Nous sommes au siècle des choses :

Tout pense ^ jusqu'aux financieis^

Adieu ta charmante méthode, Gatti ', nous sommes détrompés !

La santé revient à la mode, La gaieté préside aux soupes.

UAmour parmi nous n'a plus d'aile^ Et suit toujours le sentiment; Les époux tendres et fidèles Vivent comme des tourterelles, Et s'adorent, Dieu sait comment !

A quinze ans, la beauté discrète Oseroit à peine rêver ; Les femmes... c'est une disette, Et l'on ne peut plus en trouver.

Si vous connoissiez nos coulisses.

Nos chars transparents, nos palais,

I. Necker allait bientôt publier, en 1773, son Éloge de Coibert, et en 177$ son écrit Sur la législation et le commerce des grains»

a. Gatti, d'abord professeur de médecine à l'université de Pise, puis médecin consultant du roi de France, et le propagateur de Pinoculation en France.

Le boudoir des jeunes actrices.

Nos cuisinière, nos chapeaux suisses.

Tous nos déguisements anglois, Nos fiers cochers aux gros bouquets, A la moustache germanique.

Et la fureur épidémique De n'avoir plus l'air d'un François; Vous verriez bien, troupe insensée.

Qui n'avez point de Colisée, De grands sauteurs, ni d'arlequin, Que d'un Dieu bienfaisant et sage Nous seuls annonçons le dessein :

L'Européen est son ouvrage; Mais le nez plat d'un Africain Ne sauroit Être à son image.

A MONSIEUR

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