‹ Poésies et œuvres diverses du chevalier Antoine BertinChapitre 64 sur 85 · LE CHEVALIER DU HAUTÎER · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER DU HAUTÎER

Anet', ce 19 juillet 1780.

J'ai parcouru la Trappe et les mornes désàts De la nouvelle Thébaïde:

Parmi ces vieux tombeaux que la mousse a couverts, J'ai cherché vainement l'objet des plus doux vers, L'infbrtxmé Comminge auprès d'Adélaïde >.

1. Le vicomte de Hautier, premier gentilhomme du duc de Pentbièvre, dont la fille, la petite Anniette, depuis marquise de Chantérac, faisait la joie de la cour de ce prince.

2. Le château d'Anet, que Henri II avait fait construire pour Diane de Poitiers, et qui à sa mort avait passé à la maison de Lorraine, puis à celle de Vendôme, ensuite aux Condé, et par ceux-ci au duc du Maine, appartenait alors au doc de Penthièvre, son neveu, qui en hérita du comte d'£u.

3. Personnages du roman célèbre de M™* de Tencin, Mémoires du comte de Comminges (17)$) et d'une héroïde de Dorât.

238 Poésies de Bertin.

Mon cœur, je l'avouerai, surpris, désenchanté, N'a point retrouvé ses modèles.

« Deux amants si discrets, si tendres, si fidèles,

Dans ces lieux », m'a-t-on dit, i n'ont jamais existé. » A leurs malheurs imaginaires.

Ainsi dans ma jeune saison.

Crédule, j'ai donné des larmes trop sincères : Hélas ! chaque jour la raison Détruit nos erreurs les plus chères.

Nous avons eu le bonheur, monsieur, de rencontrer à la Trappe * le contraste frappant de la vertu esclave dans une cellule, et de la vertu libre sur les marches du trône. En révérant la première, comme nous le devons, nous nous déclarons ouvertement pour la seconde.

Nous voici maintenant dans Anet, c'est-à-dire dans le séjour consacré de tout temps aux plaisirs, aux beaux-arts, à Tamour et à la gloire. Ici du moins rien n'est fabuleux. Tous les murs, tous les ornements du château sont encore chargés des chiffres de Henri II et de Diane de Poitiers. On lit encore sur les lambris cette foule de devises galantes et ingénieuses que ce jeune prince composa pour elle : on rencontre partout son amour. La petite statue de Diane, en pied, qu'il fit fondre en argent, et qu'on voit dans un des

1 . Le duc de Penthièvre, après la mort de sa femme, Marie- Thérèse-Félicité d'Esté, fille du duc de Modëne et de Charlotte- Aglaé d'Orléans^ le 36 juillet 17549 ^ ^'^S^ ^^ vingt-sept ans, s'était retiré un instant à la Trappe, et renouvelait presque tous les ans ce pèlerinage. (Voir H. Bonhomme, le Duc de Penthièvre, 1869, p. 53.)

appartements du château, n'est point sans doute aussi intéressante que la tête même de M"* de Montbason *, apportée à la Trappe par l'abbé de Rancé, et conservée dans la chambre de ses successeurs ; mais on est bien aise de connoître au moins la taille et les traits d'une femme qui exerça encore, dans un âge aussi avancé, l'empire de la beauté.

Vous jugez bien, monsieur, qu'un de mes premiers soins a été de demander la plaine d'Ivry,

Ce théâtre de la valeur £t du crime de nos ancêtres, Où d'un peuple plein de douceur, Trop docile en tout temps à la voix de ses prêtres, La moitié combattoit son prince avec fureur, L'autre à l'envi mouroit pour le sang de ses maîtres.

Je ne puis vous exprimer ce qui s'est passé en moi, lorsqu'après avoir gravi la côte un peu rude et sablonneuse qui renferme le vallon d'Anet du côté du nord, j'ai découvert tout à coup cette plaine immense, couverte des plus beaux blés du monde. Des pleurs ont coulé de mes yeux, en songeant que cette terre avoit été engraissée du sang de tant de braves François. J'ai passé cent fois de la tristesse à l'admiration, et de la peine au plaisir, à l'aspect de ces restes de retranchements qui virent débattre de si grands intérêts, et de ces riches sillons où le laboureur heurte encore tous les jours avec sa charrue des tronçons de lance ou

I. Fort aimée de Tabbé de Rancé, et dont la mort {16^7) détermina, dit-on, sa conversion.

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d'épée ; enfin, à rapproche de cet obâisque simple et noble, élevé à la gloire de Henri IV, par un de ses plus vertueux descendants S à l'endroit même où ce bon roi se reposa sous un poirier, après avoir gagné la bataille.

Uenceinte de l'obélisque, comme vous le savez, monsieur, est bordée de lauriers, qui sans ({onte n'ont pcûnt eu de peine à y croître. J'ai été saisi, en y entrant, d'une sorte de respect religieux; et j'y serois encore plongé dans la plus douce rêverie, si la chaleur du jour ne m'avoit forcé à regagner AneL J'ai parcouru, à mon retour, tout ce qu'il renferme d'aimable, et il ne lui manquoit, en vérité, que la présence du maître. Je me suis égaré avec délices dans ce beau parc,

Ouvrage heureux de la nature, Où cent peupliers blancs qui tremblent dans les airs

Vous amusent de leur murmure; £t qu'en se poursuivant sous les ombrages verts

Cent Naïades, filles de l'Eure, Embrassent à l'envi de leurs flots toujours clairs;

dans ce parc, enfin, qui devint si Êimeux sur la fin du dernier siècle. Je ne fus pas longtemps à ressentir l'influence du lieu, et me livrant tout d'un coup à l'espèce d'enthousiasme que m'inspiroient la beauté de ces retraites et le souvenir des grands hommes qui les ont habitées, j'avois déjà pris ma lyre, et je me disposois à les chanter de mon mieux, c'est-à-dire assez

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