DE SAINTE-AULAIRE
SUR UNE ÉPITRE Qi^oH lui avait adressée i.
OUI, j'ai lu, cousine adorable, J'ai lu deux fois les jolis vers Qui, sous votre nom fevorable.
Sont sûrs de courir l'univers.
Pouvez-vous bien d'un tel hommage Vous étonner un seul moment?
Ah ! lorsqu'au printemps de mon âge
I. L'épître était de M. de Choîsy, et destinée à une aatre M"* de Sainte-Aulaire {Note de i823). Nous croirions plutôt, d'après le vers 7, qu'il ne s'agit ici que d'une seule M"* de Sainte-Aulaire, destinataire des deux épltres, mais que Bertin £ut parler, dans la sienne, le célèbre marquis de' Sainte-Aulaire, le poète (1643-1743). Egidie de Noyan, fille de Louis-René, comte de Ranconnet de Noyan, et de N. d'Aydie, sa cousine, nièce du fameux comte de Rions, née vers 17^6,
Z^ Poésies de Bertiu,
J'avois encor quelque talent.
Dans un moins séduisant langage.
Je vous en aurais dit autant.
Et peut-être bien davantage.
Du chantre ingénieux et doux
Qui vous aime, je le parie.
Et qui voudrait à vos genoux
Passer le reste de sa vie.
Vous ne connoissez, dites-vous.
Les traits ni la muse polie;
Mais connoissez-vous, je vous prie,
Tous ceux qui vous trouvent jdie.
Tous ceux que votre esprit rend fous ?
D'un soin qui sans doute le blesse
N'allez pas vous embarrasser :
A quelle autre peut s'adresser
L'hymne charmant qu'il vous adresse?
Peu de femmes, en vérité.
Réunissent à la beauté.
Comme vous, cent moyens de plaire;
Et vous seule avez hérité
De l'esprit, de l'urbanité.
Comme du nom de Sainte- Aulaire.
morte en 1854^ figée de quatre-vingt-dix-huit ans. EDe avait épousé, en 1777, Louis de Beaupoil, comte de Sainte-Aulaire. Établie peu après à Paris, « elle recevait chez die, dit M. de Barante, des hommes distingués dans les sciences et les lettres : M. de Villoison, Tabbé Brotier, M. Bouvard, etc. » Elle fut mère du comte de Sainte-Âulaire, le diplomate. (Barante, Notice sur le comte de Sainte'Aulaire, dans les Études historiques, Paris, 1878, t. II, p. aa.)
Poésies diversts.
Pour peindre si bien vos appas, Vos yeux, votre grâce divine.
Il fiiut avoir suivi vos pas.
Ou, si l'on ne vous connott pas, Vous conviendrez qu'on vous devine.
A MONSIEUR
Joigny, ce 19 septembre 1780.
EN vers polis et délicats, En vers qu'Olympe daigne lire, C'est à TOUS qu'on voudroit écrire Du sein de nos petits États ; Mais auprès du dieu des combats Le moyen de monter ma lyre ?
Prêcheur des amoureuses lois, Des plaisirs courageux apôtre.
Dans ce pays très peu courtois, Mi-Bourguignon, mi-Champenois, Et qui, partant, n'est l'un ni l'autre.
Méditant les plus doux exploits.
Après une longue abstinence.
Je venois chercher, à la fois.
Les plus intéressants minois Et les plus jolis vins de France ; Je n'ai trouvé' que l'ordonnance Qui nous prescrit la résidence, Et qui nous met à quatre mois.
Poésies diverses, 249
Vous TOUS doutez bien, d'après cela, monsieur, que je suis au régiment, et que c'est de Joigny qu'on vous écrit. Vous demanderez qu'on vous le fasse connoître. La ville est bâtie sur le penchant d'une montagne; toutes les rues en sont étroites et escarpées ; mais sa position sur la rivière, et des environs charmants, eii forment un des plus agréables paysages que je connoisse.
Là, des prés étendus, là, des collines vertes Où mûrit, plein de pourpre, un raisin velouté; Ici, des bois touffus et des salles couvertes, Où l'Amour vers le soir égare la beauté.
Un pont majestueux unit la double rive ; Des casernes de Mars plus loin régnent les murs; £t l'Yonne en son cours, errante et fugitive. Se plaît à les baigner de ses flots toujom-s purs.
J'ai vu, comme vous pouvez penser, tous les gens à voir, le maire, le bailli, le directeur, tous les notables» et M"* l'élue. On n'attend point ici qu'on ait bégayé les premiers compliments d'usage pour vous offrir des cartes. Le reversi s'empare sur-le-champ de 'la conversation, et la soutient à lui seul jusqu'à neuf heures du soir. En se quittant, il est fort ordinaire de se demander comment on se porte. Comme j'attends toujours le premier moment pour me montrer, et , jamais le second pour disparoître, j'entre et je sors volontiers sans avoir proféré une seule parole. Le beau monde m'a pris jusqu'ici pour un sot, et je trouve encore cela tout à fait commode. Voilà, monsieur, la société telle qu'elle est; et c'est notre unique res-
250 Poésies de Bertin,
source. Jugez si nous sommes à plaindre ; nous sommes persécutés par les mouches, et dévorés d'ennui.
On ne reçoit point en ces lieux De ces mensongères nouvelles Qui font l'amour des curieux.
Nos dames, à leur jeu fidèles, N'ont jamais usé leurs beaux yeux Sur ces profondes bagatelles; Et dans leurs moments sérieux Ont bien assez de leurs querelles, Sans embrasser celles des dieiix.
Nous laissons, en rois d'Angleterre, Aller le monde comme il va; Et pour nous le coche d'Aiixerre Est la flotte de Cordova^.
Nous avons eu cependant, l'autre jour, un grand événement, pour Joigny. La foire y avoit attiré un peuple prodigieux de tous les villages, à dix lieues à la ronde. Et quelle terrible foire ! Celles de Bassora et d'Hispahan ne sont rien auprès. Vous imaginez bien que les en&nts barbus d'Isaac et de Juda n'avoient point oublié les cannes, les lorgnettes, les ustensiles de la Tamise, et leur probité ordinaire.
On voyoit étalés par terre Ces hochets de tous les climats; Des colliers, des bagues de verre, Et les sifflets dont le parterre A, dit-on, régalé......
1. Amiral de la flotte espagnole, qui, uni au comte d'Orrilliert, avait menacé, en 1779, l'Angleterre d'une descente, et qoi Tenait, le 9 août 1780, de loi prendre un convoi de (k> voiles.
a. Boissonade conjecture avec beaucoup de vraisemblance
Poésies diverses, 251
Si vous joignez à ces petits passe-temps quelques bals que nous donnons en plein air à toutes nos élégantes, vous aurez un précis de toutes nos dissipations dans ce bienheureux séjour qui, suivant moi, n'a d'autre avantage que celui d'être fort près de Paris.
Mais dites-moi donc, je vous prie , Des souffleurs étemel doyen.
Quelques mots de la comédie, Où des dieux la troupe choisie Naguère a figuré si bien ; ■ ' De cette riante folie.
Le plus doux charme de la vie, £t que j'adore en vrai païen.
C'est là qu'il faudroit être, au lieu de végéter ici DE PAR LE Roi. Je n'oublierai jamais le plaisir que j'ai goûté aux dernières représentations*. Il n'est pas possible de saisir avec autant de vérité des tons aussi opposés, et de se reproduire avec plus d'agréments sous des formes aussi différentes.
Je suis encor tout ébaubi De ces douces métamorphoses ; Et G... sous les traits de la vieille Bobi Cachant son visage de roses,
que le vers se terminait par le nom de Thamas^ c'est-à-dire Thamas Kouli-Khan, héros d'ane tragédie de Nadir donnée le 31 août 1780, par un Américain nommé Du Buisson, et sifiBée outrageusement. Voir La Harpe, Corresp. littér,, t. III, p. i|i et 148, et les Mémoires secrets, t. XV, p. 28a. I. Sur le théâtre de Trianon, les i*', 10 août et 6 septembre 1780.
2^2 Poésies de Berlin.
Et J... au sourire enchanteur, Aux traits piqu2ints, à la grâce gentille, Avec ce doux parler qui pénètre le cœur, Laisseront à jamais au plus fin connoisseur A deviner qui des deux est la fille ^
Je m'arrête, monsieur, car j'aperçois tout le danger de l'entreprise. L'attendrissante Jenny, l'impayable Pierre le Roux, Gotte et Détieulette, Lise et le Commissaire de quartier, ont de grands droits à un article à part '. Je serois contraint de louer mal ce qui ne sauroit être trop bien loué. Il fauclroit mettre dans mon rôle autant d'art qu'ils ont mis de naturel dans le leur; mais voilà la chose impossible. D'ailleurs ne savez-vous pas
Qu'un éloge fastidieux Peut souvent tenir lieu d'injures?
Je crains surtout d'être ennuyeux.
Et n'ai pas les mains assez pures Pour offrir de l'encens aux dieux.
Si pourtant je chantoîs celle à qui les dieux même S'empressent en tous lieux de céder leurs autels, Sous un chapeau de fleurs cachant son diadème,
1. Sous ces initiales, il faut lire les noms de M™* de Guiche et de sa mère la duchesse Jules de Polignac, qui remplirent ces deux rôles dans la pièce de Rose et Colas, de Sedaine, jouée à Trianon, le 19 sept. 1780. Voir les Mémoires secrets, t. XV, p. 309, 20 septembre 1780, et A. Jnllien, la Comédie à la cour de Louis XVI, Paris, 187$, p. 32.
2. Personnages des comédies de Sedaine, le Roi et le Fermier. Rose et Colas, la Gageure imprévue. On ne s'amse jamais de tout, La reine joua les rôles de Gotte et de Jenny, et le comte d'Artois celui de Pierre le Roux.
Poésies diverses, 253
Et se mêlant aux jeux des paisibles mortels ; Si je disois cet heureux assemblage D'esprit, de grâces, de bonté, De raison et de badinage, Et de douceur et de fierté ; Enfin si je peignois près d'elle, En dépit de la majesté.
L'amitié constante et fidèle Ce portrait, sans être flatté, Rendroit assez bien le modèle <.
La baguette magique est véritablement dans ses mains. Il n'étoit réservé qu'à elle de réveiller les beaux-arts^ et de les rassembler dans les délicieux jardins de Trianon. C'est une école de grâces et de goût, fondée par le Goût et les Grâces elles-mêmes. Je ne crois pas qu'il y ait des gens assez barbares pour condamner de si nobles amusements.^ Au reste,
Qu'à Paris un peuple hébété, Pesamment à souper les fronde ; Je conçois sa témérité.
La plus régulière beauté Ne saïu-oit plaire à tout le monde :
Lorsque Vénus sortit de l'onde, On critiqua sa tresse blonde Et ses yeux pleins de volupté.
Adieu, monsieur, donnez- vous toujours bien du tourment pour servir, comme elle le mérite, la divinité que nous portons dans notre cœur; car c'est le
feu sacré qui nous fait vivre.