‹ Poésies et œuvres morales de LeopardiChapitre 15 sur 29 · COMPARAISONS ET CONCLUSION · texte numérisé non relu

COMPARAISONS ET CONCLUSION

Originalité des poésies philosophiques. — Leopardi et Alfred de Musset. — Leopardi n'est pas un poète national.

i sévères que soient nos appréciations des poésies patriotiques et amoureuses, la conclusion de cette étude n'est point, on le voit, que l'admiration publique se soit égarée en plaçant Leopardi parmi les grands poètes de ce siècle, mais que la vraie source de son inspiration n'est pas où d'abord elle parait être, c'est-à-dire dans ses infortunes personnelles ou dans son patriotisme, mais dans cette théorie de Yinfelicità, si lucidement exposée dans les œuvres en prose et principalement dans celles que nous traduisons plus loin. Assurément tout n'est pas faux dans ce qui a été dit de l'influence des souffrances physiques de

Leopardi sur sa poésie; ces souffrances ont pu entrer comme élément dans son inspiration. Mais elles ne sont pas toute son inspiration; elles n'y ont même pas une part dominante. Les odes et les satires sont nées de cette croyance sincère que tout le monde souffre, que le mal est partout, et que si on ne le proclame pas, c'est par amourpropre ou par crainte puérile de l'effet d'un tel aveu. Si l'on veut goûter le charme de cette poésie, il faut admettre sans discussion ce point de départ, se faire, si l'on peut, pessimiste pour un instant, fermer les yeux aux progrès qu'accomplit chaque jour la civilisation, et comme dit Leopardi, « faire naufrage » dans ce désespoir sans bornes :

È dolce il naufragar in questo mare.

A ces conditions, croyons-nous, on goûtera, on aimera même la Giuestra et les Paralipomènes. On peut en effet non seulement goûter, mais encore aimer l'expression poétique des pensées les plus opposées aux nôtres. N'arrivons-nous pas, par l'étude et la comparaison, à nous plaire aux monuments de civilisations disparues? N'est-il pas possible de même d'oublier un instant notre doctrine particulière et de sortir de nous pour entrer dans ces poèmes si beaux par l'union intime de la forme et de l'idée, de la forme la plus pure, la plus claire, et la plus élégante qui puisse se trouver et de l'idée la plus personnelle qui ait jamais animé une poé-

KSSAI SUR LEOPARDI.

sie? Et nous ne pensons pas que ce soit se trahir soi-même, ni mettre en péril les convictions qu'on peut avoir, que de chercher à se placer provisoirement dans l'état d'âme où se trouvait le penseur au moment de développer et d'embellir par la poésie la conception de son intelligence.

Cet état d'âme de Leopardi, nous avons essayé de le décrire et de montrer cette sorte d'idée fixe, d'abord voilée, se dégageant par degré pour absorber enfin ou éliminer toutes les autres idées, idées empruntées, sans racines dans l'esprit du poète et qui n'ont produit que des poésies parfois banales et creuses.

Cette recherche aura suffi à faire voir comment la poésie de Leopardi est originale, et aussi comment elle est, pour ainsi dire, unique. Aucun poète ne fut jamais inspiré par une incrédulité de même nature*, et on a vu que Leopardi n'avait pu arra-

* Peut-être trouverait-on quelque analogie entre la pensée de Leopardi et celle qu'on lit dans les yeux et dans le sourire de cette femme reproduite partout par Léonard de Vinci, non pas seulement dans le portrait du Louvre, mais aussi dans les esquisses au crayon rouge du palais Bréra, de l'Académie des beaux-arts de Venise et des Offices. Quand tous les autres peintres célèbrent la vie ou l'espérance, il semble, si l'on compare ces dessins et si on les rapproche de la Joconde, inexplicable sans ce commentaire, que Léonard de Vinci ait voulu exprimer dans ces traits, tantôt ironiques, tantôt tristes, comme une aspiration vers le néant. Voir' surtout la tète du Christ au Bréra et les dessins du musée de Venise.

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cher à l'antiquité un seul témoignage sérieux en faveur de son pessimisme. Est-il besoin d'indiquer en quoi il diffère des poètes ses contemporains? Sans doute, il n'était pas rare à cette époque que de grandes âmes fussent mélancoliques, et la tristesse de lord Byron et de Chateaubriand ne fut ni moins sincère ni moins profonde que celle de Leopardi. Mais lord Byron et Chateaubriand ne découvraient cette tristesse qu'en eux-mêmes : ils se crovaient seuls ou presque seuls à souffrir, et ce mal qu'ils décrivent n'est pas encore le mal du siècle, mais celui de Lara et de René. La douleur est leur lot, et c'est dans ce contraste entre la détresse de leur âme et la sérénité d'autrui qu'ils trouvent le sentiment de leur misère ainsi que leur consolation et leur gloire. Ce qui distingue Leopardi des grands mélancoliques qui inaugurèrent le xixe siècle, c'est de n'avoir pas réclamé pour lui ce privilège de la douleur, et de l'avoir étendu à l'humanité tout entière. Sa propre infortune n'est là que pour faire nombre dans la multitude des infortunes humaines. Dans les âmes trop discrètes ou trop menteuses de ses contemporains, il devine la même infelicità. Ceux-là disent : « Je souffre. » Leopardi s'écrie : « Nous souffrons. » Werther et Jacopo Ortis se mettent à l'écart de la foule et se croient les chefs d'une aristocratie de la douleur. Ottonieri proclame que tout le monde est malheureux,

mais que presque personne ne consent à l'avouer.

On rapproche plus volontiers Alfred de Musset de Leopardi ; tous deux sont morts jeunes; tous deux ont écrit des poésies mélancoliques; ils ont aimé tous deux la brièveté et la perfection et n'ont pas laissé d'oeuvres de longue haleine. Comme Leopardi, Musset est cher à des esprits choisis, qui se piquent de n'être que quelques-uns à le goûter, tout en étant néanmoins plus nombreux peut-être qu'ils ne le pensent et qu'ils ne le voudraient. Mais s'il est vrai de dire que les poètes, une fois illustres, ont comme des clients qui se groupent, plus rares ou plus nombreux selon les temps, autour de leur génie et de leur nom, la clientèle de Leopardi n'est pas celle de Musset. La muse philosophique de celui-là sera accompagnée dans son progrès discret, mais interrompu, à travers la postérité, par quelques difficiles systématiquement portés à ne voir qu'un côté des choses, âmes rigides et pures qui ne veulent pas aimer la vie; — Musset est condamné à mener, quoi qu'il en ait, le chœur spirituel et élégant de ceux qui aiment trop à vivre, esprits superficiels, faciles, âmes changeantes et molles qui auront été séduites, les unes par la douleur du maître, les autres par ses vues quelquefois justes, toujours hâtives et courtes, sur les choses morales.

C'est qu'en effet rien, ni dans sa vie ni dans ses œuvres, n'autorise à rapprocher le poète fran-

çais du poète italien. Leop.irdi se développa seul dans une bourgade isolée du monde; Musset ne fut jamais seul. De celui-là, son biographe Ranieri a dit qu'il mourut vierge à 39 ans; celui-ci se jeta, au sortir du collège, dans le plaisir et le bruit, et, dit-il, y rencontra souvent l'amour. Dès son entrée dans le monde, il fut en vue, presque en scène, déjà applaudi, récompensé, aussi loin de la pauvreté que de l'oubli. Il personnifia dans sa vie scandaleuse, mais presque toujours de bon ton, la jeunesse de ce temps-là, romantique à vingt ans, classique à trente , écrivant après Don Paê% les Lettres de Dupuis et de Cotonnet, YEspoir en Dieu après Mariocbe, commençant par la Ballade à la lune et finissant par le Discours de réception à V Acadimie française. Sa vie n'a pas ce qui fait la grandeur et l'originalité de celle de Leopardi, c'est-àdire l'unité.

Son œuvre aussi manque d'unité. La seconde partie de ses poésies semble être la réfutation de la première : c'est l'amour sincère mis au-dessus du plaisir, c'est Rodolphe, dans Y Idylle, vaincu par Albert, c'est la volupté du souvenir triomphant de la volupté même de la possession. Ce recueil, qui a commencé par des joyeusetés, est couronné, en quelque sorte, par cette pièce du Souvenir qui est inspirée par un idéalisme anologue à celui de Pétrarque. — Ces contradictions ne prouvent rien contre la beauté de l'œuvre de Musset. Il a peint

d'une main délicate et sûre le cœur humain en ses métaphores et en sa diversité. C'est un poète comme Lamartine, comme Victor Hugo, moins grand sans doute, mais puisant à la même source d'inspiration; comme eux, en effet, il a exprimé ceux des sentiments de sa génération qui l'ont le plus vivement touché. Mais il n'est pas un philosophe, malgré sa science du cœur humain, malgré la vérité brûlante de ses peintures, malgré les Nuits, malgré YEspoir en Dieu. Ce n'est pas la douleur qu'il chante, c'est sa douleur à lui. Et c'est précisément parce qu'il ne généralise pas, parce que c'est lui seul qui a été trahi, déçu, frappé, parce que c'est lui seul qui a souffert, qu'il émeut, qu'il fait tressaillir. Il se propose de saisir les âmes et de les remuer, non de leur faire connaître la vérité. Il n'avait point avant d'écrire d'idées arrêtées sur les choses ni de conception particulière de l'univers; mais, ayant souffert, il a chanté, et à ses chants se sont mêlées parfois, comme il arrive, des considérations générales sur la douleur :

Car, lorsque nous avons quelque ennui dans le cœur, Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes, Que personne, avant nous, n'a connu la douleur.

Parfois cependant il veut, il prétend philosopher. L'Espoir en Dieu n'est pas seulement une poésie religieuse ; c'est, si l'on y regarde de près, l'abrégé d'un système de philosophie, réduit ou arrangé

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pour la versification. Il s'y trouve même une histoire et une réfutation des doctrines des philosophes précédents. Les manichéens, les théistes, Platon, Aristote, Pythagore, Leibnitz, Descartes, Montaigne, Pascal, Pyrrhon, Zenon, Voltaire, Spinosa, Locke, Kant sont passés en revue, dans l'ordre fantastique que nous venons de suivre et appréciés en termes non seulement inexacts*, mais, si l'on peut s'exprimer ainsi en parlant de l'auteur des Nuits, presque puérils. Tout le poème est, pour le raisonnement,- impossible à discuter. — Il n'y a même pas dans les idées morales d'Alfred de Musset quelque chose de cette suite et de ce progrès qui se rencontrent à un degré remarquable dans le développement de certaines pensées poétiques, indépendantes de toute conception philosophique antérieure , dans celle de Victor Hugo, par exemple. Cette conclusion de Y Espoir en Dieu, fondée, ou à peu près, sur l'étrange raisonnement de Voltaire ainsi modifié : « Si Dieu riexiste pas, il faut l'inventer, » il semble que Musset y tient et que cette prière éloquente, qui termine le poème, va donner désormais à son inspiration un caractère plus sérieux ou plus conforme aux croyances

* Que dire, par exemple, de ces vers sur Kant :

Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand Qui, du philosophisme achevant la ruine, Déclare le ciel vide et conclut au néant?

déistes : il n'y songe plus le lendemain ; il déclare même, avec une verve inattendue, que la vraie morale c'est d'aimer sa mie « à la barbe du siècle », comme le faisait Régnier.

Si de telles contradictions sont profondément humaines, si même elles sont l'un des charmes des poésies de Musset, il faut reconnaître qu'elles marquent bien que Leopardi et Musset ne se ressemblent pas, qu'il n'y a même peut-être pas eu deux poètes, parmi ceux qu'on appelle mélancoliques, dont le génie et l'inspiration aient à ce point différé. L'un, comme poète et comme homme, est mené par sa vie; l'autre la dirige. Musset est l'esclave docile des caprices de son cœur et de son imagination ; le cœur et l'imagination de Leopardi sont soumis, dans les pièces où il est lui-même, à une pensée dominante et qui ne change pas. Lucrèce et Ovide n'ont pas été plus dissemblables.

Quant au jugement que Musset a porté sur Leopardi, il suffirait à prouver, s'il était nécessaire de le prouver, que la douleur de Leopardi fut sans influence sur l'œuvre poétique de Musset : car il est difficile de se méprendre autant que l'a fait l'auteur de Après une Lecture. Ces vers, qui sont dans toutes les mémoires, sont harmonieux et ont le mérite d'avoir contribué à la renommée de Leopardi; mais Musset avait-il lu toutes les poésies? Ne les avait-il pas plutôt parcourues, distrait, songeant à lui-même, se cherchant dans sa lecture t. 2S

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comme il arrive aux poètes? Sinon, comment aurait-il dit que Leopardi dédaigna la rime, lui qui usa dans ses canqmi de ce système de rimes, le plus compliqué qui existe, dont Dante a tracé les règles? Où voit-il que Leopardi « n'a laissé vibrer sur son luth irrité que l'accent du malheur et de la liberté » ? Comment ce grand connaisseur en amour a-t-il pris au sérieux la Nérine de Leopardi? Cependant les derniers vers de Apres nue Lecture sont de quelqu'un qui n'est pas dupe de « la légende douloureuse », et qui devine que, dans ses disgrâces et ses contrariétés, Leopardi a vécu libre et, par conséquent, heureux :

. ... Seul, l'âme désolée, Mais toujours calme et bon, sans te plaindre du sort, Tu marchais en chantant dans ta route isolée. L'heure dernière vint, tant de fois appelée : Tu la vis arriver sans crainte et sans remord, Et tu goûtas enfin le charme de la vwrt*.

Rien d'aussi vrai n'a été dit sur le caractère de Leopardi. Il n'aimait point qu'on se complût dans les plaintes ni même dans la mélancolie : « Les jeunes gens, disait-il, croient en général se rendre aimables en feignant d'être mélancoliques. Et peutêtre que, quand elle est feinte, la mélancolie peut plaire pendant quelque temps, surtout aux femmes.

* La genlileqp ilel morir. (Am. e Morte.)

Mais quand elle est vraie, elle met en fuite tout le genre humain ; et , à la longue , on voit qu'il n'y a qu'une chose qui plaise et qui réussisse dans le commerce des hommes, c'est la gaieté; parce que finalement, contrairement à ce que pensent les jeunes gens, le monde (et il n'a pas tort) aime, non à pleurer, mais à rire *. » Assurément Leopardi ne cherche pas à faire rire ; mais, comme dit Musset, il reste calme, il marche en chantant dam sa route isolée. Sa poésie, toute triste qu'elle est, a quelque chose de fort et de viril, qui vient de l'âme du poète, non de ses doctrines, et qui fait que son désespoir est plutôt sain que malade et invite à lutter en homme et non à se laisser aller en enfant au gré des choses.

Mais cette influence salutaire de la poésie léopardienne ne peut se produire que sur un très petit nombre d'esprits très cultivés, capables de distinguer entre les conséquences mauvaises de la théorie de Yinfelicità et l'impression fortifiante que laisse ce grand et heureux effort tenté par un esprit libre pour chanter une pensée si destructrice, en apparence, de toute poésie. Le grand nombre risquera ou de ne pas comprendre les idées de Leopardi ou de trop les comprendre. Quel intérêt ou quelle utilité peuvent offrir à la grande majorité des Italiens, qui croient à la justice et au progrès

* Pensieri, XXXIV, éd. Lemonnier.

ESSAI SUR LEOPARD I.

et qui vivent de ces croyances, les négations et les parodies raffinées qui font le mérite de la Ginestra et des Paralipomènes ? Et les poésies dites patriotiques, qui ne sont point sincères tant qu'elles veulent être patriotiques, et qui ne sont plus patriotiques quand elles deviennent sincères, mélange incohérent d'imitations serviles ou maladroites et de contradictions qui les rendent , si on ne connaît pas Vinfelicità, incompréhensibles, quels sentiments peuvent-elles exciter chez un peuple qui a eu Pétrarque et qui hier encore avait Manzoni? Aussi ne pouvons-nous nous expliquer qu'en Italie les principales poésies de Leopardi, y compris la Ginestra, soient mises entre les mains des élèves des lycées, en même temps que les œuvres des grands poètes dont les idées ont fait l'Italie. Peut-être n'est-ce qu'un hommage, comme l'Italie aime à en rendre à toutes ses gloires. Mais Leopardi n'est pas un poète national ; il serait peut-être plus naturel de le réserver, non à l'éducation d'un peuple, mais au plaisir de quelques esprits libres et lettrés.

A L ITALIE (î8i8.)

ma patrie, je vois les murs, les arcs, les colonnes, les statues et les tours désertes de nos aïeux; mais leur gloire, je ne la vois pas ; je ne vois ni le laurier ni le fer que ceignaient nos pères antiques. Aujourd'hui, désarmée, tu montres un front nu, une poitrine nue. Hélas! quelles blessures ! quelle pâleur ! que de sang ! Oh ! dans quel état je te vois, femme très belle ! Je demande au ciel et au monde : Dites, dites, qui l'a réduite à ce point? Et ce qui est pis encore, elle a les

deux bras chargés de chaînes. Les cheveux épars et sans voile, elle s'est assise à terre, abandonnée et désespérée : elle cache sa figure entre ses genoux et elle pleure. Pleure, car tu as bien de quoi pleurer, mon Italie , toi qui es née pour vaincre les nations dans la bonne fortune et dans la mauvaise.

<i Quand même tes yeux seraient deux sources vives, jamais tes larmes ne pourraient égaler ta misère et ton déshonneur : car tu as été maîtresse et tu es maintenant une pauvre servante. Qui parle de toi, qui écrit sur toi, sans se souvenir de ton passé et dire : elle a été grande jadis et maintenant elle ne l'est plus? Pourquoi? pourquoi? Où est la force antique? où sont les armes, la valeur et la constance? Qui t'a arraché ton épée? Qui t'a trahie? Quel artifice, quel effort, quelle si grande puissance a pu te dépouiller de ton manteau et de ton bandeau d'or? Comment et quand es-tu tombée d'une telle hauteur en un lieu si bas? Personne ne combat pour toi? aucun des tiens ne te défend? Des armes! donnez-moi des armes 1 Je combattrai seul, je tomberai seul. Fais, ô Ciel, que mon sang soit du feu pour les poitrines italiennes.

« Où sont tes fils? J'entends un bruit d'armes, de chars, de voix et de timbales; en des contrées étrangères combattent tes fils. Écoute, Italie, écoute. Je vois, ou il me semble voir, un flot de

antassins et de cavaliers, de la fumée, de la poussière, la lueur des épées comme parmi les nuages des éclairs. Ne prends-tu pas courage? et n'as-tu pas la force de tourner tes yeux tremblants vers cet événement douteux? Pour qui combat dans ces plaines la jeunesse italienne? O dieux! ô dieux! C'est pour une terre étrangère que combattent les épées italiennes! O malheureux celui qui à la guerre a été tué, non pour les paternels rivages, ni pour sa pieuse épouse, ni pour ses fils chéris, mais de la main des ennemis d'autrui, pour une nation étrangère, et qui ne peut pas dire en mourant : Douce terre natale ! la vie que tu m'as donnée, voici que je te la rends.

« O heureux, chers et bénis les âges antiques, où les nations couraient par légions à la mort pour la patrie, et vous, toujours honorés et glorieux, ô défilés thessaliens, où la Perse et la destinée furent bien moins fortes que quelques âmes libres et généreuses! Oui, vos plantes, vos rochers, votre onde, vos montagnes doivent raconter au passant d'une voix indistincte comment toute cette rive fut couverte par ces bandes invaincues, par ces corps qui avaient été dévoués à la Grèce. Alors, vil et féroce, Xerxès s'enfuyait à travers l'Hellespont, devenu la risée de la postérité la plus reculée; et sur la colline d'Anthela, où en mourant la sainte armée se rendit immortelle, Simonide montait, regardant l'air, Jçj mer et la terre. »

Et les deux joues couvertes de larmes, la poitrine haletante, le pied vacillant, il prenait la lyre en main : « O très heureux, vous qui offrîtes votre poitrine aux lances ennemies pour l'amour de celle qui vous mit au jour; vous que la Grèce honore et que le monde admire. Quel si grand amour entraîna vos jeunes âmes dans les armes et dans les pcrils ? quel amour vous entraîna dans l'amer destin? Comment, ô fils, vous parut-elle si joyeuse, l'heure suprême, quand, en riant, vous courûtes vers le pas lamentable et dur? Il semblait que chacun de vous allât à une danse ou à un banquet splendide, et non pas à la mort. Mais l'obscur Tartare et l'onde morte vous attendaient, et ni vos épouses ni vos fils ne furent près de vous quand sur l'âpre rivage vous mourûtes sans baiser et sans larmes.

« Mais non pas sans un horrible châtiment et une immortelle angoisse des Perses. Comme un lion, dans un troupeau de taureaux, saute sur le dos de celui-ci et lui déchire l'échiné avec ses crocs, et mord le flanc de celui-là et la cuisse de cet autre : telles parmi les bataillons perses sévissaient la colère et la valeur des poitrines grecques. Vois les chevaux et les cavaliers à terre. Vois la fuîte des vaincus s'embarrasser dans les chars et les tentes tombées, et courir parmi les premiers, pâle et é;hevelé, le tyran lui-même. Vois comme sont couverts du sang barbare ces héros grecs qui causent

aux Perses un deuil infini. Peu à peu, vaincus par les blessures, ils tombent l'un sur l'autre. Oh viva, viva ! hommes heureux que vous êtes, tant que dans le monde on parlera ou on écrira.

« Les étoiles arrachées et précipitées dans la mer s'y éteindront en sifflant dans l'abîme, avant que votre mémoire et l'amour de vous passent ou s'affaiblissent. Votre tombe est un autel : les mères y viendront montrer à leurs enfants les belles traces de votre sang. Voici que je me prosterne, ô hommes bénis, sur le sol et que je baise ces rochers et ces mottes de terre, qu'on louera et célébrera éternellement de l'un à l'autre pôle. Ah ! que ne suis-je avec vous là-dessous et que n'estelle mouillée de mon sang, cette terre si douce! Si mon destin est autre, s'il ne consent pas à ce que pour la Grèce je ferme mes yeux mourants, renversé à la guerre, puisse la modeste renommée de votre poète dans les races futures, si les dieux le veulent, durer autant que la vôtre durera. »

SUR LE MONUMENT DE DANTE qu'on préparait à Florence.

Quoique la paix rassemble nos peuples sous ses blanches ailes, les âmes italiennes ne se délivreront jamais des liens de l'antique sommeil, si cette terre prédestinée ne se retourne vers les exemples paternels de l'âge ancien. O Italie, prends à cœur de faire honneur aux hommes du passé : car tes contrées sont veuves aujourd'hui de tels hommes et il n'en est pas qui méritent que tu les honores. Tourne-toi en arrière et regarde, ô ma patrie, cette troupe infinie d'immortels, et pleure et irrite-toi contre toi-même : car désormais la douleur est sotte sans la colère. Tourne-toi, aie honte et éveilletoi : sois une fois mordue par la pensée de nos aïeux et de nos descendants.

Jadis les hôtes curieux, de climat, de génie et de langage différents, cherchaient, sur le sol toscan,

où gisait celui dont les vers ont fait que le chantre Méonien n'est plus seul, et, ô honte, ils entendaient dire, non seulement que la cendre froide et les os nus du poète gisaient encore, depuis sa mort, dans l'exil, sous une terre étrangère, mais encore que dans tes murs, Florence, il ne s'élevait pas une pierre en l'honneur de celui dont le génie te fait honorer du monde entier. Hommes pieux ! par vous notre pays lavera un opprobre si triste et si humiliant. Tu as entrepris une belle œuvre, groupe vaillant et courtois, et qui te vaut l'amour de tout cœur que brûle l'amour de l'Italie.

Qu'il vous aiguillonne, l'amour de l'Italie, ô amis, l'amour de cette malheureuse pour qui la pitié est morte désormais dans toute poitrine, parce que le Ciel lui a donné des jours amers après une belle saison. Que votre courage soit accru, que votre œuvre soit couronnée par la miséricorde, ô fils d'Italie, et par la douleur et la colère d'un tel outrage, qui baigne de larmes ses joues et son voile. Mais vous, de quelle parole ou de quel chant doit -on vous parer, vous qui donnerez à cette douce entreprise vos soins et vos conseils, et qui y mettrez votre génie et votre main? Quels accents vous enverrai-je qui puissent faire naître une nouvelle étincelle dans votre âme enflammée? La hauteur du sujet vous inspirera ; il vous enfoncera dans le sein d'acres aiguillons. Qui dira les flots et le trouble de votre fureur et de votre immense

POHSIES.

amour? Qui peindra l'éclair des yeux? Quelle voix mortelle peut égaler en la figurant une chose céleste? Loin, loin d'ici toute âme profane! Oh! quelles larmes l'Italie réserve à cette noble pierre! Comment tombera votre gloire, comment et quand sera-t-elle rongée du temps? Vous par qui notre mal est adouci, vous vivez toujours, ô arts chers et divins, consolation de notre malheureuse race, vous qui vous appliquez à célébrer les gloires italiennes parmi les ruines italiennes.

Voici que, désireux moi aussi d'honorer notre mère dolente, j'apporte ce que je puis et je mêle mon chant à votre œuvre, m'asseyant au lieu où votre fer donne la vie au marbre. O père glorieux du maître toscan, si quelque nouvelle des choses terrestres et de Celle que tu as placée si haut arrive à vos rivages, je sais bien que pour toi tu n'en ressens pas de joie, que les bronzes et les marbres sont plus fragiles que la cire et le sable au prix de la renommée que tu as laissée de toi ; et si nos mémoires t'ont laissé tomber, si elles te laissent jamais tomber, croisse notre malheur, s'il peut croître, et puisse ta race obscure au monde entier pleurer en des deuils éternels.

Non, ce n'est pas pour toi que tu te réjouis : c'est pour ta pauvre patrie, dans l'espoir qu'un jour l'exemple des aïeux et des pères donne aux fils endormis et malades assez de valeur pour qu'une fois ils lèvent la tête ! Hélas ! de quel long tourment

tu la vois affligée celle qui, humble, te saluait quand tu montas de nouveau au paradis ! Tu le vois : elle est aujourd'hui si abattue que, de son temps, elle était heureuse et reine en comparaison. Une telle misère l'étreint, qu'à la voir tu n'en crois peut-être pas tes yeux. J'omets les autres ennemis et les autres deuils, mais non le plus récent malheur et le plus cruel par lequel ta patrie se vit presque à son dernier soir. Tu es heureux, Dante, toi que le destin n'a pas condamné à vivre au milieu de tant d'horreurs ; toi qui n'as pas vu les femmes italiennes aux bras d'un soldat barbare, ni les villes et les maisons pillées et détruites par la lance ennemie et la fureur étrangère, ni les œuvres du génie italien emmenées au delà des Alpes pour une servitude misérable, ni les tristes chemins encombrés d'une foule de chars, ni les âpres commandements, ni la domination superbe ; toi qui n'as pas entendu les outrages et la parole impie de liberté qui nous raillait au bruit des chaînes et des fouets. Qui ne se lamente? Quelle chose n'avonsnous pas soufferte? A quoi n'ont-ils pas touché, ces félons? A quel temple, à quel autel ou à quel crime?

Pourquoi sommes-nous arrivés à des temps si pervers? Pourquoi nous as-tu donné de naître ou pourquoi auparavant ne nous as-tu pas donné de mourir, cruel destin? Nous voyons notre patrie servante et esclave d'étrangers et d'impies, nous

vovons une lime mordante ronger sa vertu, et, en aucun point, il ne nous a été donné d'adoucir par quelque secours ou quelque consolation l'impitoyable douleur qui la déchirait. Ah! tu n'as pas eu notre sang et notre vie, ô chère patrie, et je ne suis pas mort pour ta cruelle fortune. Ici la colère et la pitié abondent dans mon cœur ; un grand nombre de nous ont combattu, sont tombés; mais ce n'était pas pour la moribonde Italie ; c'était pour ses tyrans.

Père, si tu ne t'indignes pas, tu es changé de ce que tu fus sur terre. Ils mouraient sur les tristes rives des Ruthènes, dignes, hélas ! d'un autre sort, les braves Italiens ; et l'air, le ciel, les hommes et les bêtes leur faisaient une guerre immense. Ils tombaient légion par légion, à demi-vêtus, maigres et sanglants, et la neige était le lit de leurs corps malades. Alors quand ils traînaient leurs souffrances suprêmes, se souvenant de cette mère désirée, ils disaient : Oh ! ce n'est point par les nuées et par le vent que nous aurions dû périr, mais par le fer et pour ton bien, ô notre patrie ! Voici qu'éloignés de toi, quand nous sourit notre plus bel âge, ignorés du monde entier, nous mourons pour cette nation qui te tue.

Leur plainte fut entendue par le désert boréal et les forêts sifflantes. C'est ainsi qu'ils arrivèrent au trépas, et leurs cadavres, laissés à découvert sur cette mer horrible de neige, furent

dévorés par les bêtes; et le nom des vaillants et des forts se confondra toujours et ne fera qu'un avec celui des lâches et des vils. Ames chères, bien qu'infinie soit votre infortune, donnez-vous la paix ; et que ceci vous console que vous n'aurez aucune consolation ni dans cet âge ni dans l'âge futur. Dans le sein de votre douleur sans limites, reposez-vous, ô vrais fils de Celle à la suprême adversité de laquelle la vôtre est seule assez grande pour ressembler.

Votre patrie ne se plaint pas de vous, mais de celui qui vous pousse à combattre contre elle, si bien que toujours elle pleure amèrement et confond ses larmes avec les vôtres. Oh! si celle qui surpassa toute gloire pouvait faire naître la pitié au cœur de l'un des siens, et si cet homme la pouvait retirer du gouffre si noir et si profond où elle s'épuise et s'engourdit! O glorieux esprit, dis-moi : L'amour de ton Italie est-il mort? Dis : cette flamme dont tu brûlas, est-elle éteinte ? Dis : ne reverdira-t-il plus jamais, ce myrte qui allégea pour si longtemps notre mal? Xos couronnes sontelles toutes éparses sur le sol ? Xe surgira-t-il jamais personne qui te ressemble par quelque côté?

Avons-nous péri pour toujours? et notre honte n'a-t-elle aucune fin? Moi, tant que je vivrai, j'irai criant partout : Tourne-toi vers tes aïeux, race dégénérée, regarde ces ruines, ces livres, ces

toiles, ces marbres et ces temples. Pense quelle terre tu foules ; et si la lumière de tels exemples ne peut t'éveiller, qu'attends-tu? Lève-toi et pars. Elle ne convient pas à une conduite si corrompue, cette nourrice, cette école d'âmes hautes : si elle est le séjour de lâches, mieux vaut qu'elle reste veuve et seule.

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