‹ Poésies et œuvres morales de LeopardiChapitre 14 sur 29 · CARACTÈRE DE CES SATIRES · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE CES SATIRES

L nous reste, en effet, à examiner d'autres poésies d'un caractère bien différent, composées en même temps que les canqmi philosophiques et inspirées par les mêmes pensées : nous voulons parler des poésies satiriques, de la Palinodie et des Paralipomènes de la Batrachomyomachie, qui ont été traitées assez dédaigneusement par la plupart de ceux qui ont écrit sur Leopardi. On les a trouvées ennuyeuses ou obscures, et il est certain que si l'on i, 24

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y cherchait le genre d'intérêt que nous offrent les satires d'Horace, de Juvénal et de Régnier, on a dû être singulièrement déçu. Quant au reproche d'obscurité, adressé particulièrement aux Paralipomènes, il est mérité si l'on s'opiniâtre à chercher dans ce poème l'histoire comique de l'Italie après la chute de Murât, mais il n'a plus de raison d'être si l'on considère les Paralipomènes comme un roman aussi fantastique que l'Histoire du genre humain. Ces deux écrits, le second surtout, réputé illisible, deviendront intéressants, si l'on veut songer encore une fois que Leopardi est un philosophe avant d'être un poète et que ce philosophe est un pessimiste.

Il était naturel que celui qui avait triomphé des croyances humaines dans les poésies philosophiques, fit ensuite rire de ces crovances, en montrant le contraste qui existe entre l'opinion que les hommes ont des choses et ce que les choses sont véritablement, c'est-à-dire de vaines apparences*. Cette philosophie négatrice devait se tourner nécessairement en satire , et non seulement les deux satires que nous a laissées Leopardi sont contemporaines, ou à peu près, l'une de V Ultime Canto, l'autre de la Ginestra, mais encore dans presque

* « Rien, dit Pascal dans les Provinciales, n'y porte davantage (à rire) qu'une disproportion surprenante entre ce. qu'on attend et ce qu'on voit. » (Prov., p. 207, éd. Charpentier.)

toutes celles des poésies que nous avons appelées philosophiques, on rencontre des traits satiriques mêlés aux strophes les plus sublimes. Sans parler de cette admirable fin de la Ginestra où paraît une ironie à l'adresse du genre humain, rappelons que Leopardi, dans la même pièce, dit ironiquement : Dell' utnana gente h magnificbe sorti e progressive. C'est qu'en effet il est bien difficile, quand on est convaincu de la fausseté d'une croyance, de ne point se moquer de cette croyance, et il y a dans cette moquerie autre chose que le vain plaisir de faire rire ; elle est souvent comme un besoin pour les esprits qui se croient fermement en possession de la vérité. Les Provinciales et les passages comiques du livre des Pensées ne sont pas seulement pour la polémique : ce rire est aussi dans Pascal l'allégresse de la raison triomphante**. Mais dans Leopardi la satire est bien plus fréquente que dans Pascal : c'est que Leopardi n'a qu'une affirmation à faire entendre, l'affirmation que tout est faux, tandis qu'il a autant de négations à faire qu'il y a de croyances dans l'esprit humain. De là cette pente qui le mène, jusque dans ses élans les plus

* Il y a de la satire jusque dans Bossuet, principalementdans l'Histoire des variations.

"Les Sonnets contre un bibliothécaire (1817), œuvre obscure et souvent puérile, dénotent néanmoins un précoco penchant à la satire. (Soneiti in persona Ai Ser Pccom fiorenino hcccaio. Studj filologic:, p. 1 S 5 . )

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lyriques, à la satire. Toutes les œuvres morales en prose sont satiriques, depuis l'Histoire du genre humain jusqu'aux Pensées. Ses poésies devaient être en partie satiriques, et, s'il eût vécu, c'est vraisemblablement à la satire qu'il eût occupé son esprit. On voit déjà comment une telle satire se distinguera de celle d'un Juvénal. Ce n'est pas seulement parce qu'elle restera en dehors de son temps, c'est aussi parce qu'elle s'attaquera aussi bien à ce que nous appelons nos vertus qu'à ce que nous appelons nos vices. Dans cette guerre où elle se plaît, elle fera même son affaire plutôt des vertus que des vices : les vices n'ont point manqué et ne manqueront point de censeurs, tandis que les vertus sont universellement louées. Ce qui fait que la vie a un but, ces causes de vivre dont parle le poète latin, voilà ce qu'elle tournera en ridicule. Ce n'est pas tel homme qu'elle poursuit, c'est l'homme. Le plus vertueux de tous, un Socrate, ne serait pas épargné, si cette satire le rencontrait. Au contraire : il est, pour elle, le plus risible, parce qu'étant le plus vertueux, il doit être le plus optimiste.

ESSAI SUR LEOTARDI.

La Palinodie.

Ainsi, Leopardi n'a mis en cause et n'a nommé qu'un seul homme, et cet homme se trouvait être le plus estimable peut-être et le plus estimé de tous les grands Italiens qui profitaient alors de la liberté relative que l'Autriche tolérait à Florence. Devant lui s'inclinaient, quoiqu'il fût tout jeune, des hommes âgés et célèbres*. Presque tous les poètes de l'Italie contemporaine devaient lui dédier des poésies. Nous parlons de Gino Capponi.Nous ne disons pas que Leopardi l'ait injurié personnellement : il ne pouvait se défendre de l'aimer; mais, dans cette Palinodie qui lui est adressée, il bafoue toutes les idées qui étaient chères au généreux Florentin. On sait quelle rôle considérable Gino Capponi avait déjà joué dans l'œuvre de la renaissance de son pays. Il n'avait pas seulement

* Voir, dans la Rivîsta Eitropea du i« juin 1876, II marchcse Gino Capponi e il suo tempo, par A. de Gubernatis.

fondé VAntohgia : il était le guide moral de cette élite qui, en maintenant parles lettres le sentiment national, devait relever la nation, et, comme disait sans doute notre poète, le chef des optimistes. 11 est vraisemblable que plus d'une fois il a dû tenter de changer les idées de Leopardi et de ramener à l'espérance ce fier esprit qui aurait pu beaucoup pour l'Italie. Mais la philosophie de Leopardi ne pouvait pas être changée : elle était devenue, nous l'avons dit, le fond même de son esprit, et la mort seule devait faire taire cette voix négatrice.

C'est apparemment au sortir d'un entretien philosophique et politique avec Gino Capponi qu'il écrivit cette satire si cruelle pour l'homme de bien à qui il répondait, mais où la passion est si sincère et où la raillerie est si manifestement la seule forme qui convint à une telle conviction que « le candide » Gino dut en éprouver plus de tristesse que de ressentiment. Mais il importe assez peu à qui étudie l'inspiration poétique de Leopardi de savoir quelle impression la Palinodie fit sur Gino Capponi et sur ce noble cénacle où, dès son arrivée, le poète recanatais avait été reçu en ami. Ce qu'il faut retenir, c'est que rien ne put modifier les idées philosophiques de Leopardi et que l'amitié même, pour laquelle cet incrédule avait un culte, ne put que lui donner l'occasion de professer, dans une forme nouvelle, son système de désespéré.

Il commence, comme dans un des dialogues en

prose *, par déclarer ironiquement qu'il s'est trompé, que le voici revenu de ses erreurs et convaincu de la justesse des erpérances qu'il lit dans les gazettes. Oui, il croit au progrès :

« C'est un siècle d'orque nous filent désormais, ô Gino, les fuseaux des Parques. Tous les journaux, quelle que soit leur langue ou leur format, sur tous les rivages, le promettent au monde à l'unanimité. L'amour universel, les voies ferrées, la multiplication du commerce, la vapeur, l'imprimerie et le choléra rapprochent étroitement les peuples et les climats les plus éloignés ; et il n'y aura rien d'étonnant si le pin et le chêne suent du lait et du miel, ou encore s'ils dansent au son d'une valse :

Aureo secolo ornai volgono, o Gino, I fusi délie Parche. Ogni giornale, Gêner vario di lingue e di colonne, Da tutti i lidi lo promette al mondo Concordemente. Universale arnore, Ferrate vie, moltiplici commerci, V^por, tipi e choléra i più divisi Popoli e dimi stringeranno insieme :

Ne meraviglia fia se pino o quercia Suderà latte e mêle, o s'anco al suono D'un ivalser danzerà. ■

Il prévoit les objections tirées de ses infirmités personnelles. On lui a dit souvent, chez Gino Cap-

* Voir le Dialogue ie Xtistan et d'un ami.

poni, de regarder hors de lui et de chanter les espérances d'autrui.Ce passage est l'un des plus vifs de la Palinodie :

« Déjà un des tiens, louable Gino, un libre maître de poésie, et même, en toutes sciences, arts et facultés humaines, docteur et correcteur de tous les esprits qui jamais furent, sont et seront, m'a dit : « Laisse tes propres passions; elles n'intéressent pas cet âge viril; tourne- toi vers les sévères études économiques, fixe ton regard sur les choses publiques. A quoi te sert d'explorer ton propre cœur? Xe cherche point au-dedans de toi matière à des chants. Chante les besoins de notre siècle et l'espérance même. » Mémorables sentences! Je poussais un rire épique quand à mon oreille profane résonnait le mot d'espérance semblable à un propos comique ou à un vagissement sorti d'une bouche qui se détache de la mamelle :

Un già de' tuoi, lodato Gino, un franco Di poetar maestro, anzi di tutte Scienze ed arti e facohadi umane.

E menti che fur mai, sono e saranno, Dottore, emendatore, lascia, mi disse, I propri aftetti tuoi. Di lor non cura Questa virile età, vôlta ai severi Economici studi, e intenta il ciglio Nelle publiche cose. Il proprio petto Esplorar che ti val? Materia al canto Non cercar dentro te. Canta i bisogni Del secol nostro, e le matura speme.

Memorande sentenze ! Ond' io solenni Le risa alzai quando sonava il nome Dalla speranza al mio profano orecchio Quasi comica voce, o corne un suono Di lingua che dal latte si scompagni. »

La satire se termine par la raillerie suivante, véritablement impie pour quiconque croit au progrès et à laquelle les événements ont donné un glorieux démenti, mais belle dans son impiété et dans sa fausseté, parce que nulle part peut-être il ne se rencontre une plus forte et plus indépendante sincérité dans l'expression d'une pensée universellement condamnée, et, si quelque chose est vrai, condamnable :

« Oh I salut, ô signe sauveur, ô première lumière de l'âge fameux qui se lève ! Regarde devant toi comme se réjouissent le ciel et la terre, comme brille le regard des jeunes filles, et, parmi les festins et les fêtes, comme vole déjà la renommée des héros barbus. Crois, crois pour la patrie, ô race moderne qui es mâle assurément. A l'ombre de tes poils, l'Italie croîtra, et toute l'Europe croîtra, depuis les bouches du Tage jusqu'à l'Hellespont, et le monde se reposera dans la sécurité. Et toi, commence à saluer en riant tes pères hérissés, ô génération enfantine, élue pour les jours d'or, et ne t'épouvante pas de l'innocente noirceur des visages aimés. Ris, ô tendre génération; à toi est réservé le fruit de tant de discours; tu verras la 1. 2$

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joie régner; cités et campagnes, vieillesse et jeunesse marqueront un égal contentement, et les barbes ondoieront longues de deux palmes :

O salve, o segno salutare, o prima Luce délia famosa età che sorge.

Mira dinanzi a te come s'allegra La terra e il ciel, come sfavilla il guardo Délie donzelle, e per conviti e feste Quai de' barbati eroi fama già vola.

Cresci, cresci alla patria, o maschia certo Modcrna proie. AU' ombra de' tuoi velli Italia crescerà, crescerà tutu Dalle foci del Tago ail' Ellesponto Europa, e il mondo posera sicuro.

E tu comincia a salutar col riso Gl' ispidi genitori, o proie infante, Eletta ai aurei di ; ne ti spauri L'innocuo nereggiar de' car; aspetti. Ridi, o tenera proie : a te serbato E di cotante favellare il frutto ; Veder gioia regnar, cittadi e ville, Vecchiezza, gioventù del par contente ; E le barbe ondeggiar lunghe due spanne. »

LES PARALIPOMENES.

Les Paralipomènes de la Batrachomyomachie ne parurent que cinq ans après la mort de Leopardi, en 1842, à Paris. Il est possible que ce soit la maladie qui l'ait empêché de publier ce poème, composé certainement à Naples, dans les dernières années de sa vie, et, comme nous l'avons dit, vers le même temps que la Ginestra. Il est plus vraisemblable que la crainte de la Censure décida Leopardi à différer la publication d'une satire qui avait, dans la forme, un caractère marqué d'agression contre les choses et les personnes contemporaines. On a dit que les Paralipomènes étaient le « testament politique » de Leopardi, et il est bien certain que le gouvernement de Naples les aurait considérés et traités comme un pamphlet révolutionnaire.

Dans le fond, les Paralipomènes sont plutôt le « testament » philosophique de Leopardi. On y trouve sans doute des vues politiques ; mais ce qui est tourné en ridicule, ce n'est pas seulement tel

ESSAI SUR I.F.OrAKTV

ou tel mode de gouvernement, ce sont les principes moraux sur lesquels reposent tous les gouvernements, quelle que soit leur forme, principalement la croyance au progrès. Leopardi ne nous arrête pas longtemps dans l'Italie du dix-neuvième siècle, et d'ailleurs le court tableau qu'il en trace est si vague, si étrange, si peu semblable à l'histoire, qu'il n'y faut chercher aucune ressemblance avec la réalité. Il est inutile de demander à Colletta et à Botta l'explication de ces prétendues allusions historiques : l'état général de l'Italie vers 1834 et l'ensemble des événements qui s'étaient produits au commencement du siècle ont servi à Leopardi d'occasion, de point de départ pour faire une grande satire où il pût donner toute liberté à ses moqueries pessimistes. Quant au cadre, il était emprunté à la vieille parodie grecque, si chère à son adolescence. Ce cadre et ce point de départ une fois adoptés, Leopardi a négligé les faits et les hommes et a donné à sa satire le caractère d'une fantaisie ou, si l'on veut, d'un roman philosophique. Son vrai but est de démontrer à ses optimistes compatriotes qu'ils n'ont point de raison sérieuse d'espérer. C'est pourquoi nous ne restons pas longtemps en Italie, ni même parmi les hommes. Un génie, le grec Dédale*, conduit

* Il est inutile de refaire ici l'analyse, déjà faite plusieurs fois, de la première partie du poème qui, malgré quelques

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l'Italien Leccafondi, curieux de connaître les destinées de son pays, dans les régions où se trouve le dernier mot de toute chose, c'est-à-dire dans les Enfers, et c'est ici que commence la partie vraiment originale de ce poème. Plus d'obscurité désormais, plus d'incertitude sur le sens des mots. Le poète parle une langue claire comme sa pensée, et, pour se méprendre sur la portée de ces ironies, il faudrait vraiment le vouloir.

On ne peut analyser ce voyage aux enfers ; la satire y réside dans les détails, dans l'allure même des phrases, dans la gravité affectée du poète. C'est surtout une parodie fine et discrète, mais impitoyable, des théories sur Dieu, la vie future et le progrès, et si l'on veut y chercher autre chose qu'une parodie, tout le sel s'en échappe, et ce chef-d'œuvre de raillerie n'est plus qu'une banalité monotone. Il nous faut en citer, presque sans commentaire, les principaux passages, en prévenant que, plus que jamais, toute traduction

traits plaisants contre les Allemands et contre les prêtres, n'est évidemment qu'une préparation au véritable sujet des Paralipomènes, le voyage aux enfers du « filosofo morale e filotopo », l'optimiste Leccafondi. Quant à l'importance que nous attachons à cet écrit, elle est justifiée, non seulement par la valeur même, mais par l'étendue de l'œuvre, qui est la plus longue que Leopardi nous ait laissée. C'est un poème en huit chants et en ottave rime qui ne comprend pas moins de 2,960 vers. Pour qui connaît les habitudes de brièveté de Leopardi, ce chiffre est à noter.

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est forcément mensongère : dans le texte seul est l'esprit du poème.

« Ils rompirent la nuit farouche, et replièrent leurs ailes fatiguées. Ils foulèrent cette terre qui engloutit le moi pur et simple de tous les animaux. Ils s'assirent sur les rives escarpées qu'aucun autre mortel ne toucha de son pied, et levèrent les yeux vers la montagne fatale qui remplissait le milieu de la campagne aride.

« D'un métal immortel, massif et pesant, était formé le dos de cette montagne qui surgissait dans les nuages; moins noire sous ses laves apparaît, quand on s'en approche, la montagne etnéenne. Poli et brillant, au sein de ces ombres profondes, apparaissait un monument sépulcral : tels dans nos songes se forment parfois des spectacles hors de nature.

« La montagne avait plus de cent milles de tour; sur toute sa circonférence, elle était couverte jusqu'en ses racines de bouches merveilleusement diverses par leur grandeur, mais non par leur office *... »

* Cola rompendo la selvaggia notte

Gli stanchi volatori abassâr l'aie,

E quella terra calpestâr che inghiotte

Puro e simplice l'io d'ogni animale,

E posersi a seder sur le dirotte

Ripe ove il piè non porse altro mortale,

Levando gli occhi alla ferai montagna

Che il mezzo empiea dell' arida campagna.

Ces bouches reçoivent tous les animaux défunts, depuis la baleine jusqu'au plus petit ver de terre. Là sont les âmes des cerfs, des buffles, des singes, des ours, des chevaux, des huitres. des sèches, des ânes, des autruches, des paons, des perroquets, des vipères, des escargots, etc.

« La raison pour laquelle les morts eurent leur séjour sous la terre ne m'est pas du tout connue. Pour les corps, je le comprends, parce que c'est à la terre que retourne la dépouille inanimée et immobile. Mais l'esprit immortel qui s'en échappe, je ne sais pas bien pourquoi il se dirige aussi vers le fond*. «

D'un métallo immortal, massiccio e grave Quel monte il dorso nuvoloso ergea : Nero assai più che per versate lave Non par da presso la montagna etnea ; Tornito e liscio, e fra quell' ombre cave Un monumento sepolcral parea :

Tali alcun sogno a noi per avventura Spectacoli creô fuor di natura.

Girava il monte più di cento miglia, E per tutto il suo giro aile radici Eran bocche diverse a maraviglia Di grandezza tra lor, ma non d'uffid. »

(Chant VII, St. 42, 43,44.)

La ragion perché i morti ebber sotterra L'albergo lor non m'è del tutto nota.

Dei corpi intendo ben, perch' alla terra Riede la spoglia esamine ed immota ;

Enfin le comte et son guide pénètrent dans cet enfer. Point de gardien à la porte, qui est toujours ouverte, et « quant à en sortir, les morts n'en ont aucun désir, bien qu'ils en aient le moyen* ».

« Le comte ne trouva ni récompenses ni peines dans le royaume des morts, ou du moins les anciennes histoires ne font aucune mention de cela ; et je n'en suis pas surpris ; car l'antique Israël et le docte Homère se taisent sur ces plaisirs et ces châtiments éternels distribués aux morts selon qu'ils ont vécu, ou plutôt, à vrai dire, ils n'en surent jamais rien.

« Vous savez que si l'on crut longtemps retrouver cette doctrine dans Homère, cela vient de ce que l'âme humaine croit que les dogmes dont elle s'est nourrie dans l'enfance sont non seulement vrais, mais encore naturels à toutes les nations antiques ou étrangères. De là cette erreur à l'endroit d'Homère. — Et cela s'appelle apprendre !

« Jamais les sauvages n'eurent l'instinct de récompenses ou de peines destinées aux morts. Leur croyance ne fut pas qu'après les membres terrestres

Ma lo spirto immortal ch'indi si sfcrrâ Non so ben perché al fondo anche percota. (Ch. VIII, St. i.)

E dell'uscir di là nessun desio

Provano i morti, se ben hanno il come.

(Ch. VIII, St. 9.)

l'âme vivait séparément, mais que ces froides veines palpitaient encore, et, en somme, que celui qui meurt, ne meurt pas*... »

La preuve en est dans ces vivres, ces vêtements et ces armes qu'ils mettent dans la tombe du mort, comme s'il devait continuer la même vie.

« Et voilà ce que c'est que ce consentement universel des nations les plus bêtes et les plus ignorantes qui est appelé en témoignage de la

Premii ne pêne non trovô nel regno

De' morti il conte, ovver di ciô non danno Le sue storie antichissime alcun segno.

E maraviglia in questo a me non fanno ; Chè i morti aver quel ch'alla vita è degno, Piacere eterno, ovvero eterno affanno, Tacque, anzi mai non seppe, a dire il vero, Non che il prisco Israele, il dotto Omero.

Sapete che se in lui fu lungamente Creduta ritrovar questa dottrina, Avvenne ciô perché l'umana mente Quei dogmi ond'ella si nutri bambina Veri non crede sol, mal d'ogni gente Natii, quantunque antica o peregrina.

Dianzi in Omero errar di ciô la fama Scoprimmo : ed imparar questo si chiama.

Ne mai selvaggio alcun di premie o pêne Destinate agli spenti ebbe sentore, Ne già dopo il morir délie terrene Membra l'aime crede viver di fuore, Ma palpitare ancor le fredde vene E in somma non morir colui che more.

(Ch.VIII, St. 10, 11,12 )

réalité de la vie future par de graves docteurs pleins d'éloquence et d'un savoir immense *. »

Cependant les deux visiteurs continuent leur voyage et le peuple des morts leur apparaît.

« Là-bas, au fond, s'allongent d'immenses files de sièges que ne peuvent entamer ni le ciseau ni la lime. Sur chaque siège, un mort est assis, les mains appuyées sur un bâton. Nobles et vilains sont là péle-méle ensemble, dans l'ordre où le tombeau les a reçus. Dès qu'une file est pleine, aussitôt les nouveaux arrivants occupent la suivante.

« Personne ne regarde le voisin ni ne lui dit un mot. Si jamais vous avez vu quelque peinture comme on avait coutume d'en faire avant Giotto, ou quelque statue ancienne sur une sépulture gothique, comme dit le vulgaire ignorant, de celles qui font peur à voir avec leurs faces allongées et somnolentes, et leurs membres pendants et tombants,

« Pensez que voilà précisément la forme que les âmes ont là-bas, dans l'autre monde**...»

E questo è quello universal consenso Che in testimon délia futura vita Con eloquenza e con sapere immenso, Da dottori gravissimi si cita, D"ogni popol più rozzo et più milenso.

(Cil. VIII, St. I;

Son laggiù nel profondo immense file Di seggi ove non puo lima o scarpello ;

ESSAI SUR LEOPARD I.

Le comte reconnaît là ses plus illustres compagnons, et après les avoir salués, il finit par leur poser la question dont la solution importe tant à ses compatriotes. Le peuple des rats pourra-t-il jamais se relever? En d'autres termes, y a-t-il quelque espérance, quelque progrès possible pour l'Italie?

« Le mort n'est pas un animal rieur, et même une loi éternelle lui a refusé la faculté que possède tout vivant, quand il entend une sottise insolite, de soulager par une convulsion sonore la démangeaison intérieure qu'il ressent; aussi, quand ils entendirent la question du comte, les trépassés ne rirent pas ;

« Mais, à travers la nuit éternelle, un son agréa-

Seggono i morti in ciaschedun sedile Con le mani appoggiate a un bastoncello. Confusi insieme l'ignobile e il gentile Corne di mano in man gli ebbe l'avello. Poi ch'una fila è piena, immantinente Da più novi occupata è la seguente.

Nessun guarda il vicino o gli fa mono. Se visto avete mai qualche pittura Di quelle usate farsi innanzi a Giotto, O statua antica in qualche sepoltura Gotica, corne dice il volgo indotto, Di quelle che a mirar fanno paura, Con le facce allungate e sonnolenti E l'altre membra pendule e cadenti,

Pensate che tal forma han per l'appunto L'anime colaggiù nell' altro mondo.

(Ch. VIII, St. 16, 17, 18.)

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ble se répandit, qui, de siècle en siècle, parvint jusqu'au fond des grottes les plus éloignées*. »

« Le comte **, bien que ses pensées fussent alors esclaves de la peur, voyant qu'il faisait presque rire de lui les temps passés et les temps modernes et que tout l'enfer travaillait et suait pour retenir ce rire qui ne lui était pas permis, le comte aurait rougi, si un rat pouvait exprimer sa honte en rougissant.

« Confus, l'esprit tout troublé, avec la voix la plus humble qu'il put, prenant une attitude courbée et décontenancée, changeant la forme et le

Non è l'estinto un animal risivo, Anzi negata gli è per leggc cterna La virtù per la quale è dato al vivo, Che una sciocchezza insoliu discerna, Sfogar con un sonoro e convulsivo Atto un prurito délia parte interna.

Perô, del conte la dimanda udita, Non risero i passati ail' altra vita.

Ma primanente a lor su per la notte Perpétua si diffuse un suon giocondo Che di secolo in secolo aile grotte Più remote pervenne infino al fondo.

(Ch.VIII, St. 24, 25.)

** Il conte, ancor che la paura avesse

De' suoi pensieri il principal governo, Visto poco mancar che non ridesse Di se l'antico tempo ed il moderno, E tutto per tener le non concesse Risa sudando travagliar l'inferno,

ton de sa question, il demanda aux âmes quel parti devait prendre un cœur noble pour délivrer la race des rats de l'ignominie dont elle était enveloppée.

« Comme un luth rouillé et dur, qui est resté plusieurs années muet, répond avec un son enroué et obscur à qui l'essaie ou le heurte par hasard, ainsi avec des paroles confuses et étranges qu'elles produisaient moitié avec les lèvres, moitié avec le nez, rompant leur antique habitude de mutisme, répondirent les ombres à l'habitant du monde éclairé par le soleil.

Arrossito saria, se col rossore Mostrasse il topo il vergognar di fuore,

E confuso e di cor tutto smarrito,

Con voce il più che si poteva umile, E in atto ancor dimesso e sbigottito, Mutando al dimandar figura e stile, Interrogé gli spirti a quai partito Appigliar si dovesse un cor gentile Per far dell' ignominia ov'era involta La sua stirpe de' topi andar disciolta.

Come un liuto rugginoso e duro

Che sia molti anni già muto rimaso, Risponde con un suon fioco ed oscuro A chi lo tenta o lo percota a caso, Tal con un profferir torbo ed impuro Che fean mezzo le labbra e mezzo il naso, Rompendo del tacer l'abito antico Risposer l'ombre a quel del mondo aprico.

E gli ordinâr che riveduto il sole

Di pénétrer frà suoi trovasse via

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« Elles lui ordonnèrent de revoir la lumière et de trouver un moven de pénétrer parmi les siens... »

Là il suivrait en pensées, en actes et en paroles les indications qui lui seraient données par un général du nom d'Assegiatore.

« C'était* un guerrier blanc et brave, qui, estimé et honoré pour son sens et sa vertu, fuyait la vaine gloire d'un vain péril, laissant à une race à la cervelle peu mûre le soin de traiter des niaiseries comme choses sérieuses et fuyant sous son humble toit le dur spectacle de la servitude.

« Il s'était trouvé malade et alité quand les siens eurent la crampe dans le dos, et depuis, in-

Era questi un guerrier canuto c prode, Che per senno e virtù pregiato e culto D'un van perigliar la vana Iode Fuggia, vivendo a più potere occulto, Trattar le ciance come cose sodé A gence di cervel non bene adulto Lasciando, e sotto non superbo tetto Schifando del servaggio il grave aspetto.

Infermo egli a giacer s'era trovato

Quando il granchio aile spalle ebbero i suoi,

Ed a congiure sceniche invitato

Chiusi sempre gli orrechi avea di poi

Onde cattivo cittadin chiamato

Era talor dai fuggitivi eroi ;

Ed ei tranquillo in sua virtù, la poco

Saggia natura altrui prendeva in gioco.

(Ch. VIII, St. 26, 27, 28, 29, 30, 31.)

vite à des conjurations théâtrales, il avait toujours fermé les oreilles à ces propositions : aussi était-il appelé mauvais citoyen par les héros fugitifs; et, tranquille dans sa vertu, il prenait en moquerie la peu sage nature d'autrui. »

Après mille traverses, le comte arriva chez le sage guerrier. Il ne put d'abord en obtenir une réponse. Enfin Assegiatore, vaincu par ses instances, lui déclara sa pensée en ces termes... Malheureusement l'antique manuscrit dont se sert Leopardi est déchiré à ce point, la suite n'en a pas été retrouvée, et nous ne connaîtrons jamais la réponse d' Assegiatore. C'est ainsi que dans le dialogue entre la Nature et un Islandais, l'Islandais est dévoré par un lion au moment où il va enfin connaître le secret des choses.

L'impression que laisse une telle satire est assez difficile à déterminer. Elle n'est pas mélancolique, parce qu'elle ne connaît pas le doute, et elle n'est point gaie, parce qu'elle connaît la vérité et que la vérité est triste : elle ne fait donc ni rêver ni rire. Mais elle ne provoque pas davantage ce sourire amer auquel se plaît Voltaire, parce que Leopardi fait trop peu de cas des opinions humaines pour en sourire ou en ressentir de l'amertume. La vérité, c'est que, sereine et dure comme la philosophie dont elle est née, elle nous fait souffrir. Elle rit et elle ne fait point rire. Car le ridicule qu'elle jette nous atteint tous, et si peu nombreuses

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que soient nos croyances, si abritées contre l'ironie qu'elles nous paraissent, elle les découvre et elle s'en moque. Quel est l'homme qui a lu les Paralipomènes sans être douloureusement troublé, et qui, même si les idées que raille Leopardi ne sont pas les siennes, ne se sent pas touché dans celles que le satirique n'a pas voulu atteindre?

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