‹ Poésies et œuvres morales de LeopardiChapitre 6 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

On a étudié Leopardi plutôt dans sa vie que dans ses œuvres. — Examen et réfutation de la légende douloureuse formée par quelques-uns de ses biographes.

E qui a été écrit pour expliquer l'inspiration poétique de Leopardi semble pouvoir se résumer ainsi : Leopardi fut difforme, pauvre, mal compris et mal aimé de ses parents, en butte pendant toute sa jeunesse à l'ignorance malveillante des habitants de Recanati, et, pendant son âge mûr, aux

* Cet Essai est extrait d'une thèse pour le doctorat es lettres, publiée en 1877 chez Thorin. Plus d'une page a été corrigée et remaniée : le fond reste le même.

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contrariétés de la misère et de la maladie : voilà le secret de ces chants désespérés où il nie la survivance de l'âme, Dieu, le progrès, et tout ce qui d'ordinaire donne aux hommes quelque force et quelque tranquillité. S'il s'était bien porté, s'il eût été beau, compris, aimé, comme Chateaubriand par exemple, il n'aurait pas étalé cette incrédulité, la plus monstrueuse peut-être à laquelle un homme ait jamais osé s'abandonner. Ce n'est pas un philosophe, c'est un malade. Il ne raisonne pas, il souffre. Dans un corps sain, au milieu du bienêtre, son génie eût porté des fruits d'une saveur moins étrange, et sa pensée se fût écartée des routes excentriques où le jeta l'excès de la souffrance physique. On va plus loin. On regrette que Leopardi n'ait pas été heureux : au lieu de cette plainte, qui fatigue par sa monotonie autant qu'elle étonne d'abord par son originalité, il eût laissé des chants plus variés, plus sympathiques, plus humains, plus vrais. Il eût été un Manzoni avec plus de profondeur, ou un Foscolo avec plus de clarté, ou encore un Niccolini avec plus d'esprit. De même que Leopardi voit partout sa douleur, de même ses critiques retrouvent ses maux personnels dans chacune des lignes qu'il a tracées. Riche, il n'eût pas fait l'Histoire du genre Immain. Avec des reins plus solides et une poitrine plus large, il n'eût pas écrit Amore e morte. — A les entendre, on se prend à remercier la Nature, pour

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parler comme notre poète, de n'avoir pas mis sur sa route un bon médecin ; nous n'aurions pas eu la Ginestra.

Nous croyons que cette explication du génie poétique de Leopardi est insuffisante et injuste : insuffisante, parce qu'en admettant qu'elle donne les motifs de la mauvaise humeur qu'on attribue à Leopardi, elle n'entre pas dans le génie même du poète, qu'il faudrait cependant définir et mettre en lumière ; injuste, parce que Leopardi passa sa vie à lutter, plus que ne le fit peut-être aucun homme, contre ce qu'il nommait la fatalité, qu'il ne se laissa jamais abattre par cette fatalité, sous quelque forme, qu'elle s'offrit, maladie, pauvreté ou erreur; parce qu'enfin ces poésies, qu'il s'agit d'apprécier, sont les fruits mêmes des loisirs libres qu'il a conquis, par sa volonté, sur les circonstances. De son vivant même, il a demandé, en vingt endroits de ses œuvres et de ses lettres, qu'on voulût bien examiner sa pensée en laissant de côté ses souffrances personnelles. Cette grâce qui lui fut refusée par ceux de ses contemporains qui, surtout en Allemagne, voulurent le juger, il pouvait espérer que la postérité la lui accorderait. Il n'en a pas été ainsi : on s'est obstiné à n'étudier que les conditions dans lesquelles Leopardi s'est développé, sans vouloir étudier Leopardi , et l'on s'est de la sorte, croyons-nous, mépris sur l'inspiration de ses poésies.

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Sans doute, il ne faut point laisser de côté l'étude de ces conditions, et c'est la gloire de la critique actuelle d'avoir cessé d'extraire, comme on le faisait, un écrivain du milieu où il a vécu : mais la justesse même et la nouveauté de cette méthode ont par lenr charme emporté certains esprits , principalement à propos de Leopardi , si loin de la personnalité même qui était en question, que cette personnalité, dont les alentours ont été minutieusement éclairés, est restée presque dans l'ombre, méconnue ou travestie. Crainte d'expliquer Leopardi seulement par ses œuvres, on en est venu à ne plus commenter que sa vie, et on est tombé dans une erreur presque aussi grande que si, à la manière de Laharpe, on avait comparé les poésies de Leopardi à l'idéal de perfection que chacun porte en soi, sans parler ni de son temps, ni de sa vie, ni de sa famille, ni de ses amis. Aussi nous croyons -nous dispensés de refaire sa biographie, si bien faite dans Sainte-Beuve, dans l'excellent livre de M. Marc-Monnier : L'Italie cst-elk la terre des morts ? et surtout dans le récent ouvrage de M. Bouché-Leclercq. Mais, comme on n'a montré qu'une partie du génie de Leopardi, celle qu'il doit à ce que les stoïciens nommaient les choses du dehors, nous voudrions montrer l'autre partie de son génie, celle qu'il doit à lui-même, qui est née de son intelligence libre. Car nous sommes d'avis que, sans le libre

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arbitre, on ne peut expliquer clairement la création d'aucune œuvre d'art, et nous ne croyons pas qu'il y ait du pédantisme à le dire ici , parce qu'en Allemagne comme en France tous ceux qui ont parlé de Leopardi, si convaincus qu'ils fussent que la liberté humaine n'est pas une chimère, ont parlé de lui comme s'il ne possédait pas cette liberté qu'on ne refuse guère à un Dante, à un Pétrarque ou à un Manzoni. Or, le caractère distinctif du génie n'est-il pas la liberté ? Et, dans l'étude même de Leopardi, l'expérience ne nous le prouve-t-elle pas? Qu'on lise d'abord les lettres de Leopardi, les articles des revues françaises et étrangères, les confidences des contemporains, et on se forme une idée, que l'on croit juste, de ce poète si malheureux. Qu'on ouvre ensuite ses poésies, qu'on lise le Canto d'un pastore ou la Ginestra, et cette idée qu'on s'était faite du poète, d'après sa vie, s'altère ou disparait. On avait connu, dans les biographies, une sorte d'automate capricieusement tiré en sens divers par les circonstances, par les rigueurs d'un père, la maladie, le manque d'argent, les déboires et les contrariétés, catholique à seize ans, patriote à vingt ans, puis incrédule en religion, ne se souciant plus de son pays, se moquant de ce qu'il avait aimé, mettant dans ses œuvres la diversité de sa vie et changeant d'inspiration comme il changeait d'ennuis, trouvant que tout est mal parce que ses affaires vont mal, estimé d'autre

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part, plaint, respecté, et réclamé, après sa mort, par les écoles les plus différentes. Au contraire, si on lit avec attention et indépendance les poésies et les œuvres morales, ces contradictions et cette confusion disparaissent : sous la diversité de la torme, on sent une inspiration qui s'avance, il est vrai, par degrés inégaux, mais qui, tant qu'elle est originale, vient toujours de la même source : cette source, c'est la conception des choses que Leopardi s'était librement formée au sortir de l'adolescence et du catholicisme. On voit alors qu'une telle inspiration est avant tout philosophique et que les contradictions qu'on avait attribuées à la maladie et à la misère s'expliquent aisément par la lutte d'une pensée nouvelle et pessimiste contre les formes traditionnelles de la poésie italienne.

11 faut pourtant, avant d'étudier le pessimisme dans la poésie de Leopardi, dire quelques mots de ces infortunes qui, d'après l'opinion généralement reçue, tournèrent son esprit vers cette doctrine. Nous pensons qu'on en a exagéré non seulement les conséquences, comme nous venons de l'indiquer, mais aussi la gravité. Non, Leopardi ne fut pas aussi malheureux qu'on l'a prétendu, et, puisqu'on a insisté particulièrement sur les « rigueurs » de sa famille, nous allons tâcher, sans entrer dans le récit d'une vie souvent racontée, de marquer, en décrivant cette famille un

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peu méconnue et presque calomniée par les biographes , quelle sorte d'influence elle put exercer sur Leopardi, pendant que son génie se formait.

Le comte Monaldo Leopardi, son père, vivait retiré dans la petite ville où ses aïeux avaient été depuis le xme siècle, les chefs du parti Guelfe, et, soldats ou prêtres, les défenseurs obstinés du saint-siège. Ces souvenirs et ces traditions le fixaient et le retenaient à Recanati. Il était d'ailleurs trop fervent catholique et trop bon Italien pour ne pas se réfugier obstinément dans la vie privée, à une époque où la vie publique était aux mains d'hommes hostiles à ses croyances religieuses et à ses idées politiques. On était, quand naquit Leopardi, à cette heure, qui fut si courte, où les doctrines de la Révolution française parurent prévaloir à Naples et à Rome, comme elles avaient prévalu à Paris. La noblesse, dans les États du pape, dut, non pas se cacher, car elle n'avait rien à redouter du peuple dont elle n'avait pas été séparée, comme en France, par une barrière de haine, mais se tenir à l'écart, attendre la fin de cette éphémère tentative. Elle se préserva, plus que les autres classes de la société, de tout compromis et presque de tout contact avec l'étranger, c'est-à-dire avec la France, de manière à retrouver, la crise passée, toute son influence conservée et accrue par une abstention qu'elle croyait

patriotique et qui à coup sûr était bien conforme au caractère traditionnel de l'aristocratie italienne. Mais la crise ne passa pas si vite que l'avaient espéré les partisans de l'ancien régime : la révolution italienne, tour a tour victorieuse et battue, souvent hélas ! ensanglantée et oscillant au gré de la politique étrangère, dénaturée par Napoléon Ier, ne devait rentrer pour quelque temps dans le silence et dans l'impuissance qu'après la chute de l'empereur et de ses lieutenants. Le comte Monaldo eut donc le temps de s'habituer à sa retraite, de renoncer au rôle politique auquel sa naissance aurait pu l'appeler : il y avait si bien renoncé que , quand le pouvoir pontifical fut restauré dans la plénitude de son antique absolutisme, il ne parait pas avoir songé à quitter Recanati. Mais, du sein de sa retraite, il défendit par la plume la cause que ses aïeux avaient défendue par l'épée, et publia contre les idées libérales une multitude de pamphlets et d'articles de journaux qui eurent, même en France, du retentissement.

L'étude , qui l'avait d'abord consolé et distrait de la vue des malheurs de l'Italie, avait fini par occuper tous les loisirs que lui laissait la polémique religieuse. Il connaissait l'antiquité, surtout l'antiquité latine. Il se créa une assez belle bibliothèque qu'il dédia, un peu solennellement, « à ses enfants, à ses amis, à ses concitoyens. » Il semble

d'ailleurs avoir mêlé à toutes les actions de sa vie une certaine emphase * qui contraste singulièrement avec la simplicité de son fils. Mais ce fut un homme de bien, qui eut du moins le mérite de ne pas vouloir mener une vie inutile. Il aima ses enfants et les éleva avec une sollicitude souvent intelligente. Il faut avouer cependant qu'il avait l'âme timide, étroite naturellement et resserrée encore par ses doctrines politiques et religieuses. Incapable d'entrer profondément dans le caractère de son fils, il était plus effrayé que ravi de ce qu'il découvrait d'extraordinaire dans celui qui devait illustrer le nom de Leopardi. Il ne sut pas se faire aimer du jeune Giacomo ; il n'en obtint que cette affection naturelle qui est plus près du respect que de l'amour. Plus d'une fois Leopardi s'irrita secrètement contre son père et fit part de ses griefs à ses amis avec une amertume souvent injuste, mais que les contrariétés et la maladie expliquent aisément. Le fils ne comprit pas que les inquiétudes inspirées par sa mauvaise santé étaient pour quelque chose dans les rigueurs et les défiances de son père, et le père ne sut pas pardonner à son fils les excentricités, les fantaisies inséparables du génie, ni cette colère

* Voir son portrait par lui-même, extrait de son autobiographie inédite et publiée par M. Piergili dans YEpiitolario de sa famille. Florence, 1878.

de vivre à Recanati, ni surtout la hardiesse, monstrueuse pour un tel esprit, de ses opinions philosophiques. Ce fut, de la part du fils, de l'impatience, de la colère même, mais non pas de la haine; de la part du père, de la maladresse, des préjugés, mais non de la sécheresse de cœur. Le noble religieux et ami du passé se fit plus d'une fois le secrétaire-copiste du poète impie et novateur, comme l'attestent les manuscrits conservés à la bibliothèque nationale de Florence, et, quoi qu'il faille penser des rigueurs et des sévérités du comte Monaldo *, il n'en reste pas moins incontestable que Leopardi doit à son père d'avoir reçu, dans le fond d'une campagne obscure, les moyens de devenir ce qu'il fut.

Il ne faut donc pas prendre au pied de la lettre ces récriminations qui reviennent si souvent sous la plume de Leopardi quand il parle de son père à ses amis intimes. On en viendrait aussi à s'imaginer que les rigueurs du comte Monaldo ont accru les souffrances physiques et morales de Leopardi, et que , si le père eût mieux aimé son fils, il lui eût épargné en partie le mal complexe dont

* Voir les lettres de Monaldo, publiées depuis la première édition de ce travail : elles sont toutes à son honneur et ne laissent aucun doute sur son amour paternel. Toutefois il méconnut toujours le génie et dédaigna les opinions de son fils, qu'il ne cessa jamais de traiter en enfant. C'est ià le grand grief et la plus profonde blessure de Leopardi.

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il est mort. La vérité est que ces dissentiments, qui durèrent jusqu'au dernier jour, sont expliqués et justifiés de part et d'autre par les différences indestructibles des caractères *.

Il est rarement question, dans la correspondance, de la mère de Leopardi, la marquise Adélaïde Antici, mais il ne faudrait pas conclure de ce silence qu'il y eût de graves et douloureux resrentiments entre la mère et le fils, ni même qu'ils eussent cessé de s'écrire. Les éditeurs de YEpistolario ont soin de nous prévenir qu'ils n'ont pas imprimé les lettres qui ne contenaient que de menus détails sur la vie intime de la famille, et il est permis de supposer que ces lettres, dont la suppression est regrettable, sont précisément celles que Leopardi écrivait à sa mère et recevait d'elle. Pourtant c'est une chose grave que dans les crises de sa vie, à son premier voyage à Rome

* Il est certain que le comte Monaldo laissa son fils presque sans argent, comme l'atteste VEpistolario. Mais les biens qu'il possédait à Recanati étaient grevés d'hypothèques qui absorbaient presque tout le revenu : « Mio padre non vuol mantenermi fuori e forte non puô attesa le scarse^a grande di danari che si patisce in questa provincia, dme non vale il possedere, e i signori spendono le loro derrate in essere, von trovando da converiirle in ntoneta : ed atteso ancora che il patrimonio di casa mia, henchè sia dei maggiori di queste parti, è sommerso nei debiti. n [Epist., t. II, p. 122.) Ajoutons toutefois que de nouveaux documents nous le montrent menant un assez grand train de maison.

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et pendant son séjour à Florence, il n'ait point pris sa mère pour confidente de ses pensées ; mais si elle manqua à son fils dans des circonstances où la tendresse d'une mère est le plus opportune, rien ne permet de croire qu'elle ne l'aimât point ; elle était , j'imagine , moins dure de cœur que timorée d'esprit, moins égoïste que Recanatèse, et on ne peut guère lui en vouloir de n'avoir point troublé la vie intellectuelle de Leopardi d'une intervention qui se fût vraisemblablement manifestée par des reproches maladroits et irritants *.

Leopardi trouva une tendresse vraiment intelligente et telle qu'il pouvait la souhaiter, dans sa sœur Pauline qui ne manquait ni d'esprit, ni de grâce, ni même d'instruction**. Il nous montre bien le cas qu'il fait d'elle, dans une lettre écrite peu après son premier départ de Recanati : il l'y complimente ingénieusement et avec une sorte de coquetterie badine, dont plus d'un trait surpren-

* Avouons toutefois que le nouvel Epislolario nous révèle des détails accablants pour elle et qui nous forcent à douter même de sa tendresse maternelle : c'est elle qui empêche Monaldo d'envoyer de l'argent à Leopardi. Son ressentiment ne désarme jamais, et, toute-puissante sur l'esprit de son mari, elle laisse son fils lutter sans aide contre tous les ennuis de la misère.

stnsibilissinut, sapcte ainarc. sicte aniare, siete istruita, al ai sopra ai quatro quint i délie vostrepari. » [Epist., I, 301.)

drait dans une lettre française : « Véritablement, je ne sais vous répondre avec la grâce que mériteraient vos lettres. Je n'entends pas grand'chose à la galanterie, et de plus je crains que, si je voulais en user avec vous, maman ne brûlât mes lettres avant de vous les avoir données, ou tout au moins après. Si je vous disais que je vous aime de tout mon cœur, ce ne serait pas galant, mais ce ne serait pas non plus assez tendre. Si bien que, pour ce qui est de mes sentiments à votre égard , de peur de m'exprimer avec maladresse, je veux que vous en soyez vous-même l'interprète, et je vous fais ma plénipotentiaire dans cette affaire *. » Elle aussi fut malade de cœur et d'imagination. Elle écrivit à son frère des lettres où ses douleurs et ses désillusions étaient peintes en termes ardents : « Je souffre, lui répondit Leopardi, de te sentir travaillée de la sorte par ton imagination... Je voudrais pouvoir te consoler et assurer ton bonheur aux dépens du mien ; mais si je ne le puis, je t'avoue du moins que tu as en moi un frère qui t'aime de cœur et qui t'aimera toujours, qui sent la tristesse et l'amertume de ta situation, qui sait y compatir et qui, en somme, prend la moitié de tous tes maux. Je ne te répéterai- pas que la félicité humaine n'est qu'un songe, que le monde n'est pas beau, qu'il n'est

*Epist., I, 275.

même pas supportable si on ne le voit que comme tu le vois, c'est-à-dire de loin ; que le plaisir n'est qu'un mot sans réalité, que la vertu, la sensibilité, la grandeur d'âme sont non seulement les uniques consolations de nos maux, mais encore les seuls biens possibles en cette vie; que ces biens, quand on vit dans le monde et dans la société, ne procurent ni jouissance ni profit, comme le croient les jeunes gens, mais se perdent tout à fait, l'âme restant dans un vide épouvantable. Tu le sais déjà et non seulement tu le sais, mais encore tu le crois : cependant tu as le besoin et le désir de le voir avec ton expérience propre : et c'est ce désir qui te rend malheureuse *. » L'admiration qu'elle avait pour son frère était mêlée de respect et de déférence. Il faut qu'il rassure son humilité et lui rappelle qu'avec un frère elle doit laisser de côté les formules de cérémonie. Elle eut sur lui, à son insu, une influence plus bienfaisante que le comte Monaldo et la marquise Antici. Sans doute, ce n'est pas d'elle que Leopardi recevra, dans ses désespoirs, les conseils fortifiants ni les douces réprimandes : c'est au contraire lui, le malade, l'inquiet, qui tâchera de faire entrer dans cette âme trop semblable à la sienne la sécurité réparatrice que lui-même passe pour n'avoir jamais connue. Cependant il dut, je suppose, se con-

* Ep/'sl., I, 287.

soler parfois en la consolant : il ne parla pas sans profit pour ses propres douleurs de la nécessité de modérer son imagination, de mesurer les élans de sa pensée et de s'attacher fortemeut à la seule chose qui soit forte, c'est-à-dire au devoir *.

Mais ce fut sur son frère Charles qu'il reporta le meilleur de son amitié et de sa confiance. Charles fut toute sa vie son confident, son conseiller, son consolateur, son ami ; c'est lui, surtout à Recanati, qui comprit les souffrances morales du jeune poète ; seul dans la famille il eut de l'indulgence et même une sympathie timide, mais profonde, pour cet extraordinaire développement intellectuel. Il avait lui-même l'âme noble pour suivre les hautes aspirations du penseur, et assez saine pour lui être un exemple de bon sens et de sérénité. Il prit soin de la gloire de son aîné, et le nom de Charles Leopardi est honorablement mêlé aux incidents de la publication deVEpistolario et des Studi giovanili. Il aima les lettres **, peut-être un peu par amitié fraternelle, et les cultiva assez pour que ses conseils eussent du crédit, et pour que son admiration ne fût pas aveugle. « Si tu m'aimes, lui écrivait

* Voir, sur l'infortunée Pauline, le nouvel Epislolario. Elle ne se maria pas et mourut à Pise en 1868.

"En 1823, il composait des sonnets (étant amoureux) et les envoyait à son frère à Rome.

Leopardi, crois que je ne t'aime pas moins, et qu'en vérité chaque jour je désire davantage ta compagnie et je sens davantage le besoin que j'ai de toi. Mais à quoi bon chercher à te le persuader? Tu te connais assez, tu me connais également, tu sais qu'on ne trouve pas ton pareil et que je ne suis pas fait pour converser avec qui ne m'entend pas et encore moins pour aimer qui ne m'aime pas. Je te pourrais dire une infinité de choses pleines d'amour, ou plutôt je te les voudrais dire, mais je ne saurais; et, d'un autre côté, notre amour est si vrai et si naturel qu'il semble qu'il se dérobe et qu'il ne se soucie pas d'ctre exprimé avec des paroles. » « Ton amour, ta pensée et ta personne sont comme la colonne et l'ancre de ma vie *. »

On voit que Leopardi, qu'on représente volontiers comme abandonné par les siens, aurait trouvé même dans sa famille**, même dans « l'horrible

* Epist., t. I, pas!. — Charles se maria deux fois et fut vers 1850 directeur des postes à Ancône. Il est mort en 187S. Il avait bien changé dans sa vieillesse et n'était plus le Carluccio gai, enthousiaste et toujours un peu amoureux. Voir, à ce sujet, un curieux article de M. Tirinelli, intitulé Un jour à Recanati, dans la Nuova Antologia du Ier septembre 1878.

** Ses frères s'ennuient plus que lui. Ils pestent tout le jour contre Recanati et les Recanatais. Ils envient Leopardi. Il est, à leurs yeux, lui qui voyage, l'homme heureux, le privilégié de la famille.

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et inhabitable » Recanati, assez d'affection vraie, pour que ses maux en fussent soulagés. Même si le hasard n'avait pas mis sur son chemin tant de fidèles compagnons, parmi lesquels ces deux amis exquis , Giordani et Ranieri , il eût connu le bonheur d'être aimé plus peut-être que tel grand poète ou tel grand philosophe réputés heureux.

Nous sentons bien que, pour plus d'un lecteur de YEpistolario, ce mot de bonheur prononcé à propos du « pauvre Leopardi » peut paraître un ironique paradoxe. Sans doute, quoi qu'on puisse dire de la famille et des amis du poète, le bonheur, tel qu'on l'entend , ne se rencontre guère dans sa vie ; à la considérer jour par jour, cette vie est une lutte incessante contre les deux maux que les hommes redoutent le plus : la maladie et la pauvreté. Quelques détails navrants, que nous ne pouvons pas chercher à atténuer, hantent malgré nous notre mémoire. Mais faut-il juger l'ensemble de sa vie et le degré de son infortune par quelques détails? Il y a dans la vie de Voltaire, surtout dans la première période, des incidents aussi douloureux : citera-t-on Voltaire comme un exemple d'infortune? On dira que Voltaire fut ensuite le roi de son siècle, l'arbitre de l'opinion. Sans doute, et c'est précisément le genre de gloire qu'il avait le plus désiré. Mais si le bonheur réside pour l'homme dans la conformité de sa vie avec

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ses désirs , Leopardi fut-il si complètement malheureux? Les besoins de son cœur et de son esprit ne furent -ils pas, dans une certaine mesure, satisfaits? Il avait désiré, dans son isolement, un ami expérimenté, lettré, en position de lui donner accès dans le seul monde où il souhaitât de vivre, c'est-à-dire dans celui où l'on sait apprécier les choses de l'esprit, et, par une chance inespérée, il connut Giordani, l'aima, en fut aimé et trouva en lui son bon génie. Il voulait sortir de Recanati , il en sortit ; vivre dans les villes intelligentes et célèbres de l'Italie, il y vécut : la moitié de sa vie se passa à Rome, à Bologne , à Florence, où chez Vieusseux il assista, à son insu, et contribua, sans trop y croire, à la renaissance intellectuelle de son pays, à Naples où ses dernières années furent adoucies par la sollicitude et le dévouement de Ranieri et de sa sœur, qui réalisèrent discrètement l'idéal d'amitié rêvé par Leopardi d'après les anciens, ces connaisseurs incomparables et ces maîtres divins dans toutes les choses du cœur qui ne sont pas l'amour. La gloire, j'entends la gloire éclatante des poètes nationaux, d'un Foscolo, d'un Kiccolini, il n'y prétendait pas, il n'y avait pas droit, lui qui, à l'heure où luttaient au péril de leur vie les précurseurs de l'unité italienne, cessait de parler de l'Italie dans ses vers, niait le progrès, s'en moquait même, et lançait ses dures et froides épigrammes aussi bien

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contre les principes qui ont mené en définitive les Italiens à Rome que contre les théories oppressives des dominateurs étrangers. Mais il obtint, ce qu'il préférait sans doute, sinon l'approbation, du moins l'estime et souvent la sympathie des esprits les plus éminents de son temps, de Mai, de Gino Capponi, de Niccolini, de Gioberti, et de tout le cénacle illustre qui fonda et dirigea cttttAntologia, destinée à l'honneur de périr, comme étant un danger pour l'Autriche, après avoir envoyé bien au delà des frontières du grand-duché de Toscane des idées qui devaient germer. Si l'auteur de YOttonieri n'aimait pas la gloire, assurément il ne fut pas insensible à la bonne renommée dont l'entoura son amour précoce de la science et à ce murmure flatteur d'étonnement que provoquèrent en Allemagne les éloges de Niebuhr et de Bunsen.

Ceux qui veulent à tout prix que la fortune ait épuisé sur Leopardi ses dernières rigueurs parlent d' « irréparables disgrâces » qui le rendirent ridicule auprès des femmes. On se répète tout bas en Italie plus d'une histoire irrévérencieuse sur ses mésaventures. La vérité est qu'on ne sait pas grand'chose sur les amours de Leopardi ; ses premières poésies et sa correspondance nous montrent qu'il aima, dans son adolescence, à Recanati, une jeune femme, sa cousine, qui quitta brusquement le pays sans prendre garde à l'amour de cet enfant

maladif et studieux. Mais de telles douleurs sont communes ; elles passent ou se transfigurent en beaux vers. Plus tard, à Florence, il aima, si l'on lit entre les lignes de la correspondance, et dut fuir à Rome ses déceptions et ses ennuis. Mais son caractère était formé, ses écrits philosophiques avaient paru, son œuvre était faite. Il semble être redevenu très-vite maître de son cœur et n'avoir plus songé qu'aux seuls plaisirs qu'il pût raisonnablement souhaiter, ceux de l'amitié. Quoi qu'il en soit , s'il eût aimé , s'il eût , comme Musset, connu la trahison et le cortège de maux que les poètes attachent à l'amour, n'aurait-on pas vu là aussi une nouvelle source d'infortune? et, s'il est vrai de dire qu'il ne connut pas l'amour, ne peuton pas ajouter aussi qu'il en fut préservé ?

Lui-même, qui n'aimait pas qu'on parlât de ses maux, eût protesté avec indignation contre cette légende lamentable qu'une pitié indiscrète a formée avec quelques phrases de ses lettres intimes, où il répond souvent à des questions précises que sa famille lui pose sur sa santé et son état moral, et où il est ainsi contraint de mettre en lumière, pour un instant, des ennuis que, comme penseur et comme poète, il laissa d'ordinaire dans l'ombre. Il est certain qu'il ne fut jamais dominé par les souffrances physiques ni par la misère. Au milieu des contrariétés, il s'appartient, il maîtrise la douleur, s'il ne peut l'anéantir. Il se sert, contre la

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destinée, de cette sagesse antique dans laquelle il s'est trempé, et ainsi armé contre les choses, il pourrait presque, comme le héros d'un de ses poèmes, dire à ceux qui le plaignent à l'excès : « Je n'ai pas jusqu'ici de motifs de larmes, non ho fino a qui cagion di pianto * »

* Canto d'un pastore.

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