PHILOSOPHIE DE LEO PARDI
Théorie de 1' in félicita. — Nature de l'incrédulité religieuse de Leopardi. — Leopardi et Schopenhauer.
Théorie de l'infelicità.
nfelicità est le mot qu'il faut écrire en tête d'un résumé de la philosophie de Leopardi. C'est de Yinfèlicitê, si on nous permet d'emprunter à l'italien ce mot jadis français, que partent, ses observations, c'est à l'infélicité qu'elles aboutissent et qu'elles reviennent. L'infélicité est la seule explication qu'il puisse donner des choses humaines. L'infélicité est universelle et irrémédiable : telle est la seule certitude que nous puissions avoir. Elle ne résout pas les divers problèmes qui agitent l'esprit de l'homme, car ils sont insolubles, mais
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elle les ramène à un seul qui est le problème de la douleur.' Résoudre ce dernier et suprême problème, Leopardi n'y songe pas. Arrivé à ces limites, son esprit s'arrête, non qu'il n'y ait rien au delà, mais il ne trouverait encore qu'infélicité. La douleur s'explique par la douleur, et il est aussi inutile qu'impossible de porter plus loin ses réflexions.
Cette idée se trouve au premier plan dans les œuvres morales, dans les Dialogues, dans les Traités, dans les Pensées. La forme seule varie. Ce n'est qu'un cri de douleur jusqu'à la dernière ligne. « L'âme bumaine est créée pour être grande et malheureuse. » — « Le plus heureux est de ne pas vivre. » « L'homme est bien sot de souhaiter de prolonger ses jours : qu'il trouve auparavant l'art de vivre heureux. » « L'ennui n'est que le sentiment de l'infélicité et le désir du bonheur. » « Quand finira l'infélicité? quand tout finira. * Telles sont les principales conclusions des dialogues. Voici maintenant tout un éloge des oiseaux composé ironiquement pour montrer qu'ils sont plus heureux que les hommes. Les œuvres morales commencent par une Histoire satirique du genre humain, écrite à l'antique et comme par un Lucrèce railleur, où l'on suit pas à pas les progrès de l'infélicité humaine que la civilisation semble avoir portée à sa perfection. Enfin, dans YOttonieri, ces sombres réflexions ne marquent-elles pas
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d'un trait ineffaçable le sentiment de Leopardi sur cette éternelle infélicité? « On lui demandait quel était le pire moment de la vie humaine. Il répondit : En exceptant le temps de la douleur et celui de la crainte, je croirais pour ma part que les pires moments sont ceux du plaisir; car l'espérance et le souvenir de ces moments, qui occupent le reste de la vie, sont choses meilleures et bien plus douces que les plaisirs mêmes.
« Il disait que chacun de nous, dès qu'il vient au monde, est comme quelqu'un qui se couche dans un lit dur et incommode ; à peine s'y trouvet-il que, se sentant mal à son aise, il commence à se retourner sur chaque flanc, à changer sans cesse de place et d'attitude. Il passe de la sorte toute la nuit à toujours espérer de pouvoir prendre à la fin un peu de sommeil et à se croire parfois sur le point de s'endormir. L'heure arrive et sans s'être jamais reposé, il se lève.
« Observant avec quelques personnes des abeilles occupées à leur besogne, il dit : « Vous êtes heureuses si vous ne comprenez pas votre malheur. »
« Il ne croyait pas que l'on pût ni raconter toutes les misères des hommes, ni en déplorer une seule suffisamment.
« A cette question d'Horace : Comment se faitil que personne ne soit content de sa condition? il répondait : La cause en est que personne n'a été heureux.
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« Il remarquait qu'il n'y a pas de situation si malheureuse qu'elle ne puisse empirer, et qu'aucun mortel , si misérable qu'il soit, ne peut avoir la consolation de se vanter d'être dans une telle infortune qu'elle ne comporte pas d'accroissement.... La fortune a beau faire; elle ne perd jamais la faculté de nous infliger de nouveaux malheurs capables de vaincre et de rompre la fermeté même du désespoir. »
Rien n'est à l'abri de l'infélicité, pas même ces prétendues retraites que l'homme croit pouvoir se créer en lui-même. Les plus secrets sentiments, les plus fières et les plus fermes dispositions de l'àme humaine sont à la merci de la fortune. L'orgueil même n'est que vanité. C'est une chimère présomptueuse que cette idée que les hommes se font de la dignité et de l'importance de leur race. Cette race viendrait à disparaître que le monde n'en continuerait pas moins sa vie ordinaire. Quant à la supériorité dont nous nous targuons, comme elle est rabattue par l'histoire de la Gageure de Prométhée ! Il parie avec Momus que les hommes sont les plus parfaits des animaux. Il s'ensuit un voyage philosophique à travers l'humanité qui mène successivement les parieurs chez les anthropophages d'Amérique, près du bûcher d'une veuve indienne, devant le cadavre d'un suicidé pour cause de spleen , à Londres , si bien que Prométhée perd son pari. La seule conclusion
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qu'on tire de ce voyage, c'est que les hommes sont plus malheureux que les autres animaux; car l'infélicité ne comprend pas seulement la souffrance, mais toutes les imperfections de la nature humaine. L'orgueil en est un des éléments; il nous donne une estime exagérée du globe que nous habitons. Hercule a tort de plaindre Atlas des fatigues qu'il endure à porter le monde : Atlas en sent à peine le poids et s'en servirait comme d'une balle, s'il ne craignait de le briser.
Sots et malheureux, tels sont les hommes, non sans quelque grandeur toutefois, mais cette grandeur n'est qu'un présent ironique de la nature : « Vis, ma fille, dit la Nature à une âme, pour être grande et malheureuse. » Cette grandeur même , Leopardi ne semble pas y croire. C'est une concession qu'il fait à la présomption humaine. 11 n'est point touché, comme nous le verrons plus tard, par la considération du roseau pensant de Pascal. Dans cette amère satisfaction que le moraliste chrétien laisse à l'orgueil humain, Leopardi ne voit aucune grandeur, mais comme un ridicule de plus. Il ôte une à une toutes ses illusions à l'espérance humaine : Vanité la gloire , la vertu, l'honneur, la foi ! s'écrie-t-il. Vanité le progrès ! Vanités toutes les consolations que s'est cherchées l'humaine nature, soit dans le sentiment de sa force, soit même dans celui de sa faiblesse!
Ce qui a mis le comble à l'infélicité, c'est la
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recherche de la vérité. Les hommes étaient heureux avant d'avoir obtenu de se rapprocher de cette vérité qui tout d'un coup leur a montré leurs misères. La vertu, le patriotisme, l'honneur, n'étaient que des fantômes, mais ils y croyaient comme à des choses réelles, et le culte dont ils les entouraient leur donnait du moins un semblant de bonheur. La lumière que l'on a maladroitement jetée sur ces douces et adorables chimères les a, hélas ! dissipées, et cette vérité qui devait être la source de tous les biens a montré seulement qu'il n'y avait de réel en ce monde qu'une seule chose : l'infélicité.
Nature de l'incrédulité de Léopard i.
Alfred de Musset dit quelque part qu'il voudrait nier pour cesser de douter. Leopardi ne connut pas ce doute. Il nia, sans transition sensible, dès qu'il eut perdu la foi religieuse, c'est-à-dire des qu'il sortit de l'enfance. Nulle part, dans ses écrits, il n'est question de ces angoisses intimes de Tincertitude dont d'autres penseurs ont laissé des peintures célèbres. S'il hésita, cette hésitation fut
courte, et, s'il y eut une crise dans son âme, elle ne paraît pas avoir laissé de traces durables. On ne rencontre dans le développement de sa pensée ni croyances consolatrices ni désir ou regret d'une doctrine forte, ni même ces aspirations, qui n'ont pas été étrangères à certains sceptiques, vers quelque certitude rassurante. A vrai dire, il ne demande pas être rassuré, n'ayant jamais eu peur. Il ne croit pas qu'il y ait un Dieu, personnel ou autre, ni que l'âme survive, ni même qu'il y ait une âme, ou plutôt, n'y voulant pas penser, il n'y pense pas et n'en parle pas. Cette omission des questions en dehors desquelles on n'a guère coutume de philosopher, outre qu'il la juge prudente et salutaire à divers titres, vient d'une incrédulité qui est vite devenue tranquille à force d'être profonde et sincère. Tl ne prend pas la peine de dire : « Je ne crois pas à ces choses. » Il les considère comme ne valant pas qu'on les nie et à plus forte raison qu'on les discute. Une fois ou deux, dans toute son œuvre*, il fait allusion « à la crainte des choses d'un autre monde », mais en passant, dans une sorte de parenthèse , non sans dédain ni sans ironie.
Cependant, à plusieurs reprises, il semble qu'il
* En prose. Il sera plus explicite dans les Paralipomàics ; mais nous verrons qu"il ne daigne pas discuter les systèmes consolateurs : il les parodie.
va, comme malgré lui, aborder la question et la traiter ; mais il se dérobe dès que le voisinage en devient brûlant. Les momies de Ruysch, ressuscitées pour un quart d'heure, lui content comment elles moururent. Et ce qui suit la mort? demande Ruysch. Et Y au delà? Nous y sommes : mais le quart d'heure est écoulé, les momies se taisent et Leopardi n'en dit pas plus long. Ailleurs, il traite la question du suicide, qui semble inséparable de la question de la survivance; pas un seul des arguments qu'il donne pour ou contre la légitimité du suicide n'a trait à la vie future. Dans la conclusion du parallèle entre Brutus et Théophraste, curieusement et avec une sorte d'indifférence polie, il parle de l'opinion des anciens sur ce sujet : « Déjà, dit-il, la vie avait perdu tout son prix et les sages cherchaient des consolations non seulement de la fortune, mais encore de la vie même, ne jugeant pas croyable que l'homme naquît particulièrement et uniquement pour la misère. C'est ainsi qu'ils en venaient à la croyance et à l'attente d'une autre vie où se trouvât la raison de la vertu et des actions magnanimes, que l'on avait bien trouvée jusqu'alors en cette vie, mais que l'on ne trouvait plus et qu'on ne devait jamais plus trouver. De ces pensées naissaient ces sentiments si nobles que Cicéron a développés dans plusieurs passages et particulièrement dans le discours pour Archias. » On voit que cette « attente d'une autre vie » ne
lui paraît pas assez sérieuse pour qu'il en montre la vanité. Ce respect et cet éloge d'une croyance surannée cachent à peine l'ironie; il y voit surtout une source de généreuses émotions et de développements oratoires pour un avocat ami des lettres.
Il faut noter qu'il ne nomme jamais Dieu *, si ce n'est dans des exclamations ou dans des locutions toutes faites, et encore emploie-t-il plus fréquemment des interjections de forme mythologique. Sans doute, une des raisons de cette omission est, nous le savons, la crainte de la Censure, et la nécessité de tromper la police ecclésiastique, pour être imprimé plus librement. Il s'y marque aussi quelque dédain pour le Dieu du christianisme et de la philosophie déiste. Au lieu de dire « Dieu », il dit « Jupiter », parce que cela est indifférent, ou plutôt parce qu'au fond il a une secrète préférence pour la divinité antique. Littérairement il est païen , il veut rester païen, non à la façon d'un croyant formaliste du temps du vieux Caton, ni d'un éclectique contemporain de Cicéron, mais comme un incrédule bienveillant, sympathique, à qui ces choses paraissent dignes d'être conservées parce qu'elles sont gracieuses, agréables et en harmonie avec la mesure
* Son père, dans ses lettres, fait à tout propos intervenir la Divinité.
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de l'imagination humaine. Voilà pourquoi il choisit ce nom païen. Ce choix fait, il n'hésite pas à faire de son Jupiter un tvran capricieux, comme dans Y Histoire du genre humain , et lui adresse des critiques qui peuvent s'appliquer sans violence au Dieu de la religion et de la raison. Parfois aussi, toujours à l'antique, il dit : « La Nature », « le Destin. » Dans Lucrèce, la Nature personnifiée gourmande l'homme qui se plaint de mourir trop tôt : ainsi, dans Leopardi , la Nature s'entretient avec une âme vivante, et lui parle en païenne du Destin inexorable et incompréhensible : « Je suis soumise au destin, dit-elle, qui en ordonne autrement, quelle qu'en soit la cause, cause que ni toi ni moi ne pourrons comprendre. » Quel est ce destin mystérieux et tout-puissant? Leopardi n'a garde de le dire. Car ce n'est pas philosophiquement qu'il admet un instant le fatum antique, ou la nature personnifiée. Il parle ainsi, parce que ces termes lui plaisent, et qu'ils sont commodes pour le dialogue. Il dit « la Nature », « le Destin », comme il a dit Jupiter ou Mercure : il ne faut voir dans ces noms ni panthéisme ni fatalisme.
Le fond de sa pensée est qu'il ne faut point s'occuper de toute cette métaphysique. Mieux vaudrait peut-être, pour le charme de la vie, croire à Dieu, à l'âme , à la survivance. Mais puisqu'il est avéré que l'âme et la survivance sont des chimères, à quoi bon s'inquiéter de chimères?
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A quoi bon revenir sans cesse à ces prétendus problèmes ? N'est-il pas inutile et ridicule de condamner son esprit à de telles investigations? Oublions-nous donc qu'une seule chose est vraie et sensible, l'infélicité? que l'infélicité a été témérairement éclairée et tristement accrue par l'imprudente recherche de la vérité ? Quant à la raison de l'infélicité, nous ne la connaîtrons jamais, si tant est que cette raison existe en dehors de l'infélicité même. « Puisque tout ce qui est détruit souffre, dit un Irlandais à la Nature, puisque ce qui détruit ne jouit pas et est bientôt détruit à son tour, dis-moi ce qu'aucun philosophe ne sait me dire : à qui plaît ou à qui est utile cette vie malheureuse de l'univers qui ne subsiste que par la perte et par la mort de tous les éléments qui la composent ? » C'était en Afrique, en plein Sahara, que ce curieux avait été demander à la nature le secret des choses. Il n'avait point achevé sa question que deux lions affamés se jetèrent sur lui et le dévorèrent, le ramenant ainsi au sentiment de l'humaine infélicité. L'infélicité est le dernier mot de la sagesse humaine, et il n'y a qu'une certitude possible, celle de l'universelle et irrémédiable misère.
Léopard i et Schopen ha 11e ;
Nous n'avons pas à examiner quelle est la valeur philosophique de cette théorie de Vinféltàtà* ; notre seul but est de montrer, par une étude approfondie des poésies, que cette théorie, quelle qu'en soit la valeur, a été la vraie, la seule source de l'inspiration de Leopardi. Peut-être cependant n'est-il pas hors de propos de faire remarquer que si chacune de ces vues pessimistes n'est point nou-
" La meilleure réfutation de la théorie de Vinfelicità n'estelle pas dans ces belles paroles d'un des hommes qui ont le plus cru aux destinées progressives que raillait Leopardi?
« Nous assistons à la grande Rénovation que Bacon a appelée sans pouvoir la saisir. Il vaut la peine de vivre pour voir toutes les sciences anciennes et nouvelles apporter chacune son contingent, sa méthode, son esprit à la science suprême, à la philosophie de la vie universelle.
« Un homme qui s'est consumé d'attente dans une profonde nuit, se réjouit au premier rayon du jour. De même il est impossible que l'humanité ne se réjouisse pas en voyant la clarté qui se répand sur toute chose. Grande faveur pour l'homme de naître dans une de ces époques de rénovation de la pensée humaine. Il acquiert des instru-
velle, si elles abondent, non pas seulement dans la philosophie des Indiens, mais encore dans la philosophie classique, principalement dans le système d'Épicure, la réunion de toutes ces vues, de toutes ces idées négatrices en une même doctrine est quelque chose de nouveau. Mais ce qui est plus nouveau encore, c'est que les négations de Leopardi ne tendent pas à éliminer les idées reçues afin de mettre sur leurs ruines un système ou une religion. Non : toute la philosophie, pour Leopardi, est de nier : si tout est faux, ce n'est pas que quelque chose soit vrai ; et s'il se sert du mot de vérité, ce n'est pas qu'il y ait une vérité, mais c'est que la langue est ainsi faite qu'on ne peut s'exprimer sans employer ce mot : tout est vain , tout est creux , tout est illusion , ce qu'on appelle vérité aussi bien que le reste.
mc;its et comme des organes qui n'appartenaient pas à ses pères. Qu'il sache user de ces organes nouveaux; ils étendent son existence aux derniers confins de l'univers. La nuit était profonde, le jour se fait, saluons la lumière.
« La même loi reconnue dans les orbites des astres se retrouve dans les formations géologiques, dans la succession des règnes, dans la formation des sociétés, dans le secret de la conscience humaine, dans ses diverses créations, langues, arts, poèmes ; de telle sorte que la même vérité est inscrite partout et que, de quelque point que l'on parte, on la rencontre en chaque chose, à chaque degré de l'être, comme dans ces palais arabes où la même devise est écrite à chaque endroit et où toute muraille répète : Félicite ! félicité! » (Quinet, l'Esprit nouveau, p. 344-345.)
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Il semble que nous nous rapprochions ainsi d'un philosophe auquel il n'est pas possible de ne point penser quand on lit Leopardi, et qui paraît au premier abord s'être rencontré avec l'auteur des Dialogues quand il a écrit que le monde n'est qu'un phénomène cérébral. Schopenhauer d'ailleurs, sans avoir versifié, a été poète à son heure, et il v a dans ses pages sur l'art une inspiration qui ressemble fort à la poésie. D'autre part, les idées de Schopenhauer et de Leopardi sont écloses à peu près au même moment : en 1818, pendant qu'à Recanati, Leopardi passait rapidement des préjugés religieux de l'enfance à ses idées désespérées, Schopenhauer partait pour l'Italie et y passait un an , après avoir remis à un éditeur son livre Du monde considéré comme volonté et comme représentation, qui devait paraître en 1819 et attendre vingt ans la célébrité. Il est inutile de dire que ces deux hommes, également obscurs alors, ne se rencontrèrent pas; il est de même à peu près certain que Leopardi ne lut jamais le livre de Schopenhauer, qui ne fut lu par les Allemands eux-mêmes que longtemps après sa publication, et que Schopenhauer ne connut que fort tard * le pessimisme d'un penseur qui pendant
* Leopardi était déjà mort et célèbre quand Schopenhauer introduisit, dans un supplément au livre IV de son grand ouvrage, ces quelques lignes sur l'auteur des Dialogues, qui n'avait publié aucune de ses œuvres philosophiques au mo-
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fort longtemps fut surtout apprécié, d'après Niebuhr, comme helléniste. Mais il n'est pas besoin de démontrer que ces deux pensées n'exercèrent aucune influence l'une sur l'autre et qu'elles ne furent que contemporaines : elles ne se ressemblent même pas, en aucun point essentiel. D'abord il y a dans le système de Schopenhauer une partie dogmatique qui en est le fondement : c'est premièrement la théorie kantienne sur le monde et l'esprit, et secondement cette théorie de la volonté si particulière à Schopenhauer. Leopardi n'affirme rien et il n'a pas de système, puisque sa philosophie est la négation de tous les systèmes. Schopenhauer veut faire école et, en effet, il fait école. Leopardi, tout en revendiquant le nom de philosophe, tout en disant à plusieurs reprises « ma philosophie », n'écrit pas pour propager sa doctrine, mais il use du droit qu'il a de dire ce que l'expé-
ment où parut le Monde considéré comme volonté et comme représentation : « Personne n'a traité ces sujets si profondément ni en les épuisant autant que, de nos jours, Leopardi. Il en est tout plein et tout pénétré : partout, se railler et se lamenter de cette existence est son thème ; il le présente à chaque page de ses œuvres, mais avec une telle variété de formes et de tours, avec une telle richesse d'images que, loin d'ennuyer jamais, il intéresse, il émeut. » Voir aussi, dans les Memorabilien, p. 121, quelques mots sur Leopardi, à la date du 12 février 1859. A cette époque, la pensée de Schopenhauer était formée et son œuvre faite : le pessimisme de Leopardi fut donc sans influence sur le sien.
rience lui a suggéré. Car, et c'est un des points où en apparence il se rapproche de Schopenhauer, il prétend partir de l'expérience : mais au lieu que Schopenhauer recueille un grand nombre d'observations, et essaie de fonder sa doctrine sur ses observations, Leopardi n'en recueille presque aucune et, sincèrement, imagine ce qu'il prétend voir. Mais, quand Leopardi dit que « l'inutile et dangereuse recherche de l'odieuse vérité » est la cause de nos souffrances, n'entend-il pas, comme le philosophe allemand, non seulement reléguer l'intelligence au second plan, mais la proscrire, comme l'ennemie du repos de l'homme et tendre le plus possible à annihiler la pensée? Non, car Schopenhauer donne un double moyen d'arriver à l'anéantissement, que Leopardi repousserait : c'est d'abord la spéculation qui nous découvre que tout est illusion, découverte qui est un malheur selon Leopardi ; puis l'ascétisme qui par l'extinction de l'espèce entrainerait l'extinction de ce phénomène cérébral qu'on appelle le monde. Or Leopardi n'est-il pas d'avis qu'il faut vaincre l'infélicité, non en se dérobant, mais en luttant, et ne semble-t-il pas que l'entrée dans le néant désiré se doive faire , singulière contradiction ! par un fier effort de l'intelligence combattant la. fatalité? « Je foule aux pieds, écrit-il dans un dialogue, la pusillanimité des hommes, je refuse toute consolation et toute tromperie puérile : j'ai le courage
de supporter la privation de toute espérance, de regarder intrépidement le désert de la vie, de ne me dissimuler aucune partie de l'humaine infélicité et d'adopter toutes les conséquences d'une philosophie douloureuse, mais vraie. Cette philosophie, à défaut d'autre utilité, procure aux hommes forts la fière satisfaction de voir tous les voiles ôtés à la cruauté cachée et mystérieuse de la destinée humaine. »
Rien n'est plus différent, on le voit, des idées de Schopenhauer que la fière satisfaction dont parle Leopardi avec un accent presque stoïcien. La seule ressemblance sérieuse qui rapproche Schopenhauer et Leopardi, c'est que tous deux, en un âge de renaissance et d'espérance, adoptèrent une doctrine désespérée et souhaitèrent, chacun à sa manière, l'anéantissement. Tous deux, au moment où l'Allemagne et l'Italie se relevaient, nièrent le progrès : aussi eurent-ils cette destinée commune que leur voix ne fut guère entendue parmi ces cris d'espérance que proféraient leurs contemporains, et que leur gloire, longtemps douteuse, a encore aujourd'hui, aux yeux de quelques-uns, je ne sais quoi d'incertain et de mal établi.