Poésies et théâtre
Dans la société, tout naît pour mourir, tout meurt pour renaître. Si les créations les plus fraîches se fanent d'une aurore à l'autre, en revanche, il n'est chose si vieille qui n'ait son heure de rajeunissement. La préface, si dédaignée naguère, est redevenue le préambule indispensable de toute publication littéraire, l'exorde insinuant dont un auteur qui sait vivre doit afïriander le lecteur qu'il vient distraire, d'une manière souvent malavisée, des graves événements dont les flots nous entraînent. La politique, cette autocrate des sciences humaines, exerce aujourd'hui sur toutes une suzeraineté à laquelle nulle ne saurait refuser l'hommage, et
la littérature doit se faire humble et modeste en lui demandant une petite place au foyer commun. Indépendamment de cette raison qui a remis en honneur la préface, Fauteur de ces Esquisses en a une particulière qui lui impose la nécessité de quelques explications préliminaires. Appartenant, par une conviction profonde, à un parti en minorité, du moins parmi les personnes qui s'occupent d'art et de poésie, il a contre lui quelque chose de plus que la médiocrité de son œuvre, c'est la couleur présumée de sa bannière. 11 sent donc le désir de conjurer, par une franche profession de foi, les préventions que pourrait faire naître la teinte politique dont plusieurs pièces de ce recueil sont empreintes.
Les adversaires des doctrines monarchiques se divisent en plusieurs classes :
Il en est dont la polémique se résume en un seul mot : carliste. De tout temps le voyou (que le péché de cette expression soit sur M. Auguste Barbier et non sur moi) a eu besoin d'un nom qu'il puisse moduler en mélopées à la Robert le Diable, dans ses jours d'/wmour et de crâneric. Ilenriquinquiste était long et un peu difficile ; légitimiste avait le tort d'exprimer une
idée vraie; carliste, n'étant qu'une absurdité, méritait de toute manière la préférence. Carliste ! donc ! carliste ! pardieu ! pour beaucoup, c'est la tarte à la crème du Marquis de Molière ; je ne sais point de réponse à un pareil argument.
Il est de plus profonds politiques pour lesquels carliste est mieux qu'un mot ; c'est un individu , homme invariablement coiffé à l'oiseau royal, portant un jabot, des manchettes et une épée d'acier horizontale. Ces estimables libéraux, grands ménagers de leur esprit , et vivant le plus longtemps possible sur la même idée, crainte de disette, en sont encore au Marquis de Carabas de Béranger et aux spirituelles bouffonneries de Charlet ; d'ailleurs, ils lisent le Constitutionnel; je n'ai rien non plus à leur dire.
Il en est d'autres, gens de philanthropie et de tolérance, qui voient dans le carliste une sorte de moine du douzième siècle, priant, jeûnant et s' abstenant; ou ; bien, unTorquemadaenfrac, ne rêvant que pendaison d'infidèle et chair roussie de mécréant ; ou bien encore, un séminariste à cheveux plats, ceignant son cœur d'une corde, encapuchonnant son esprit, oignant pieusement tous les pores de son intelligence de l'huile
de la sainte ampoule. Je n'ai pas encore rencontré les originaux de pareilles caricatures.
Il est enfin des personnes qui veulent bien reconnaître aux royalistes quelques idées de dévouement et d'honneur ; dévouement , à la vérité , de serf et d'homme lige ; honneur de paladin, étrange anomalie dans un siècle positif. De fort jolies choses ont été dites sur la chevalerie blanche , le don-quichottisme et l'amour de nourrice (ce dernier mot surtout a fait fortune) ; mais de patriotisme éclairé et sévère; de vive sympathie pour tous les sentiments nationaux et populaires ; d'esprit d'amélioration, de progrès, d'émancipation, de perfectibilité; d'intelligence, enfin, de ce siècle, de ses droits, de ses besoins, de son penchant, de ses écueils, il est reconnu que les royalistes en sont à jamais déshérités ; cela est article de foi parmi ceux de leurs adversaires qui les traitent le plus favorablement ; je ne parle ici que des hommes consciencieux.
Je ne pense pas que le parti dans lequel je me fais gloire de me ranger, soit aussi usé, aussi romanesque, aussi incapable qu'on veut le dire.
Une forAt de gramens enveloppe parfois un arbre
vigoureux, au point de le couvrir tout entier ; mais, vienne un été brûlant, les plantes parasites meurent, l'arbre reste. De même, il est une rouille qui s'attache à la longue aux institutions les plus sages et les plus fortes, et dont le frottement d'une révolution les purifie sans attaquer leurs principes vitaux ; car, qu'on le comprenne , rouille n'est point vermoulure. Les journées de juillet, pas plus que celle du 10 août, n'ont tué aucune des doctrines royalistes; mais elles les ont débarrassées de l'alliage que la corruption de bien des siècles y avait mêlé ; peut-être une dernière et sanglante ablution était nécessaire à ces doctrines pour qu'elles pussent remplir la haute mission qui les attend.
La rouille, l'alliage, les voici : C'est cette fraction gangrenée de la cour, comblée des bienfaits des exilés d'Holy-Rood, et qu'on voit aujourd'hui aux Tuileries, balançant dans un quadrille avec madame Potasse ; c'est cette infortunée pairie, ridicule importation anglaise dont notre terre d'égalité a dévoré les racines ; ce sont les camarillas de toutes sortes, doctrinaires ou jésuitiques, à aiguillettes d'état-major ou à soutanes violettes ; aux unes nous devons le juste-milieu, dont je crois qu'elles ont assez ; l'incapacité des autres, qui,
avec de bonnes intentions peut-être, ont voulu faire du sentiment religieux un levier politique, et de l'autel un pavois, est trop reconnue pour que leur retour soit à craindre ; c'est la centralisation, hideux nourrisson de 93, qui a lui-même engendré la bureaucratie, le monopole, l'énormité du budget, le dédain des intérêts locaux, l'asservissement des provinces, la faiblesse de notre système de défense en cas d'invasion. Toutes ces misères dont la Restauration avait accepté l'héritage ; tous ces oripeaux dont elle eut parfois la faiblesse de s'affubler, les glorieuses journées en ont à jamais délivré notre parti ; qu'elles soient réellement glorifiées pour cela ! A Louis-Philippe maintenant les courtisans et les camarillas. Aux catacombes du Luxembourg, ce tronçon de pairie qui remue encore ; nos hommes ont quitté ce tombeau pour respirer un air plus pur, l'air du Forum populaire. Au juste-milieu, la centralisation et toutes les plaies dont elle ronge la patrie. Le royalisme, pur de ces souillures, libre enfin des lisières dont l'incendie a été pour lui un feu de joie, combat aujourd'hui dans l'arène, nu comme les lutteurs antiques, armé seulement de son courage et de son droit.
Ce parti retrempe et rajeuni par ses revers; ce yivaee néo-royalisme qui n'a rien oublié, mais qui a appris, sait fort bien que les rois sont nés pour les peuples et non les peuples pour les rois ; que toute forme gouvernementale n'est qu'une institution humaine et politique ; que le droit n'est que le fait accompli; que la légitimité n'est que l'expression continue de la souveraineté populaire, le symbole couronné de la nation; mais il sait en même temps que nul n'a le droit de conspirer contre la communion politique de son pays ; d'être, par exemple, monarchiste aux Etats-Unis, ou démagogue en France; que le droit national, repré- • sente par la légitimité royale ou républicaine, subsiste de lui-même, envers et contre tous, malgré les faits plus ou moins éphémères qui peuvent s'élever contre lui. Ce parti, au milieu de la tempête qui nous déchire, laisse donc aux saint-simoniens leurs rêveries d'organisation antisociale, aux républicains, leurs théories destructrices, parce qu'elles sont au moins prématurées, aux bonapartistes, leur imbroglio républico-impérial, au juste-milieu, son système d'ossification dans un statu quo qui fait eau de toutes parts, et il s'attache à la légitimité comme à la seule planche qui puisse
nous sauver, au seul dogme capable de résoudre l'immense problème politique et social qui s'agite en ce moment. Deux principes, a-t-ondit, se sont longtemps disputé le monde, la légitimité des rois et la souveraineté des peuples, et il faut que l'un tue l'autre. Il faut qu'ils se donnent la main, car, en réalité, ils ne sont qu'un; d'ailleurs, on ne tue pas les principes. Les rois pour les peuples, les peuples par les rois, voilà toute la science politique applicable à l'Europe actuelle.
Si le nom de Henri V est dans beaucoup de cœurs et dans toutes les bouches, ce n'est point parce que les quatorze siècles de la monarchie française sont autant de fleurons d'une couronne que lui a laissée l'exil, et qu'aucune puissance humaine ne peut briser ; ce n'est point parce que sa jeunesse, comme celle des plus grands rois de notre histoire (1), croît et se fortifie loin des cours, au souffle salutaire de l'adversité; ce n'est I point parce qu'à travers les gouttes du sang de son I père, les pleurs des fortes femmes de sa famille, la bouc des barricades de juillet, sa jeune tête rayonne, ( si blonde, si noble et si pure; ce n'est point enfin pour
(0 Do Charles V, dfi Herrri IV, de Louis XIV,
toute cette auréole d'innocence et de malheur devant laquelle il n'est point d'œil qui reste sec, point d'entrailles qui ne s'émeuvent, c'est par une raison plus froide et plus haute ; c'est parce qu'au front découronné de cet enfant, est lié, non-seulement le sort de toutes les couronnes européennes, mais aussi la paix de toutes les chaumières ; c'est parce qu'il est réellement lui-même la base de l'édifice dont il n'est plus le faîte, le principe unique qui ait conservé de la vie au milieu de la décomposition générale, le point où peuvent seulement se rencontrer, pour s'unir à jamais, ces opinions trop longtemps ennemies, le droit et la liberté, la conservation et le progrès, la garantie de toutes les propriétés et l' émancipation de toutes les classes.
Un parti qui a, dans un pareil dogme, une foi vive et inaltérable, n'est donc pas aussi décrépit qu'on le prétend. Quanta ses illustrations littéraires, Chateaubriand et Lamartine sont deux bannières que toute intelligence s'enorgueillirait de suivre ; quant à sa gloire militaire, je ne sache pas que les lauriers du juste-milieu aient fait oublier ceux d'Alger; quant à ses espérances de succès, il a pour type le plus jeune des hommes poli-
tiques de France, celui par conséquent qui a le plus de chances d'avenir; quant à la disposition individuelle de ses membres, si la guerre civile (affreux malheur que tous nos vœux repoussent) imposait au citoyen le devoir de combattre pour la liberté de conscience, il est encore des places vides dans la terre où tombèrent Charette et la Rochejaquelein.
Toute opinion politique est un droit : je ne voulais pas abandonner la mienne au jugement public sans dire quelques mots en sa faveur, pour les gens qui comprennent peu ou point les principes légitimistes. Quant à mes vers, je les livre sans justification ni apologie à la critique, n'étant pas de ceux qui lui refusent le droit de juger.