IMITE DE DANTE
J'aperçus deux damnés dans un fossé de glace,
Sur la tête de l'un l'autre levait sa face!
Et, comme un affamé s'acharne sur du pain,
Ses dents, pour satisfaire une effroyable faim,
Dans le cou du premier qu'avait brisé leur rage,
S'enfonçaient en rongeant son crâne et son visage.
Ainsi jadis Tydée avait dans sa fureur
Déchiré Ménalippe; et moi, saisi d'horreur,
Je m'écriai : Dis-nous, toi dont l'âme inhumaine
Sur ce crâne entr'ouvert semble assouvir sa haine,
Par quel crime inouï cet homme a mérité
De servir d'aliment à ta férocité.
De son tourment alors approuvant la justice,
Et connaissant vos noms ainsi que son supplice,
Je jure que ma voix au monde redira
Tout ce qu'en cet enfer la tienne m'apprendra,
Et de ton souvenir je laverai la tache,
Si contre mon palais ma langue ne s'attache.
Le pécheur détacha de son festin affreux Sa bouche ensanglantée, et prenant les cheveux Du crâne dont ses dents arrachaient la cervelle, Il s'essuya. Tu veux, dit-il, que je rappelle Ce cruel souvenir dont mon cœur déchiré Même avant de parler se sent désespéré ! Mais si ma voix, là-haut, sur la terre de vie, Doit faire pour ce traître éclore l'infamie, Tu vas me voir ensemble et parler et pleurer. J'ignore quel destin t'a laissé pénétrer Ici-bas, dans ce lieu d'éternelle souffrance, Mais d'après ton accent je te crois de Florence. Apprends qu'en moi ton œil voit le comte Ugolin, Et dans ce corps maudit qu'ici j'ai pour voisin L'archevêque Roger. Maintenant ton oreille Va savoir la raison d'une union pareille. Je ne te dirai pas comment sa trahison Me jeta sans défense au fond d'une prison, Ni comment, d'un tel prix payant ma confiance, Il m'y laissa mourir; il n'est besoin, je pense, De te 1<; répéter; ce que tu ne sais pas, C'est l'horreur dont ses soins ornèrent mon trépas, C'est la mort de damné que m'inventa sa rage. Apprends donc si j'ai droit de venger mon outrage.
Une étroite ouverture au sommet du donjon Qui de Tour de la Faim a conservé le nom, Et sur d'autres que moi doit se fermer encore, M'avait déjà montré plus d'une triste aurore, Lorsqu'une nuit un songe à mes yeux vint offrir Le tableau de ma vie et de mon avenir. Libre et seigneur, j'allais chassant sur la montagne Qui dérobe aux Pisans Lucques et sa campagne, Le loup et ses petits. Avec tous leurs limiers Guaslandi, Sismondi, Lanfranchi, les premiers, Conduisaient les chasseurs, et de la meute ardente, Leurs cors pressaient au loin la course haletante. Et bientôt je crus voir le père et ses enfants Succomber épuisés ; le museau dans leurs flancs, Les chiens les déchiraient de blessures sans nombre, Et quand je m'éveillai, dans la nuit encor sombre, J'entendis mes enfants jusqu'au soleil prochain Pleurer dans leur sommeil et demander du pain.
Que ton cœur est cruel, si, songeant aux alarmes Que dut sentir le mien, tu n'en verses des larmes ! A quel sort plus affreux en pourrais-tu donner ? Nous étions levés tous, et l'heure allait sonner Où Ton nous apportait à manger; nos pensées Des rêves de la nuit étaient toutes glacées. Et j'entendis murer la porte de la tour, De cette tour horrible ; et mon œil tour à tour
De chacun de mes tils interrogea la face.
Mais je ne pleurai pas, mon cœur était de glace;
Eux pleuraient ; et mon fils, mon Anselme si cher,
Dit : Mon père, en nos yeux que sembles-tu chercher?
Je demeurai sans pleurs; aucun mot de ma bouche
Ne sortit ce jour-là; mais lorsque de ma couche
Du soleil renaissant j'aperçus un rayon
Qui tristement venait dorer notre prison,
Et que, de mes enfants parcourant le visage,
Sur chacun, de mes maux je retrouvai l'image,
De désespoir alors je mordis mes deux mains;
Et mes fils, effrayés de ces transports soudains,
Et croyant que la faim les causait, se levèrent,
Et tous à mes genoux ensemble ils s'écrièrent :
Mon père, ta douleur nous fait bien plus souffrir
Que la faim : mange-nous; aide-nous à mourir ;
Tu nous donnas nos corps, que le tien s'en nourrisse.
Je me tus pour ne pas accroître leur supplice.
Ce jour et le suivant nous fûmes tous muets.
0 terre qui souffris de semblables forfaits,
Pourquoi ne past'ouvrir? et toi, cruelle aurore,
Sur ce cachot de mort pourquoi renaître encore ?
Le quatrième jour était déjà venu,
Lorsque Gaddo, tombant à mes pieds étendu,
Me dit : Pourquoi ne pas me secourir, mon père?
Puis il mourut. Ainsi mon œil sur cette terre
Vit entre le cinquième et le sixième jour,
Mes trois autres enfants expirer tour à tour. Moi-même alors, les yeux couverts d'un voile sombre, Sur mes fils déjà froids je me traînai dans l'ombre. Et je les appelai, trébuchant sur leurs corps, Pendant deux jours entiers, après qu'ils furent morts, Jusqu'à ce que la faim, à cette heure suprême, L'emportât sur l'excès de mon désespoir même.
A ces mots le damné termina son récit.
L'œil hagard, aussitôt avec rage il reprit
La tête du pécheur à sa haine livrée,
Et je la vis bientôt sanglante, déchirée,
Et les dents, qui déjà dans le crâne criaient,
Comme celles d'un chien jusqu'à l'os pénétraient.