‹ Poésies et théâtreChapitre 27 sur 86 · IMITE DE DANTE · texte numérisé non relu

IMITE DE DANTE

Lorsque dans ce séjour mon guide m'eut nommé Ces antiques beautés et ces preux du vieil âge, Des larmes de pitié mouillèrent mon visage ; Car le crime de tous était d'avoir aimé.

Et je dis : Je voudrais adresser la parole

À ce couple affligé qui passe en ce moment,

Et qui, toujours uni, sous les ailes du vent,

Comme un songe à nos yeux tourbillonne et s'envole,

Mon guide répondit : Quand ils approcheront, Au nom de leur amour et de la triste chaîne Qui jusque dans ce lieu les lie et les entraîne, Dis-leur de s'arrêter et soudain ils viendront.

Et quand vers nous le vent eut porté les deux ombres, Je leur criai : Venez, ô vous pour qui l'enfer A créé des tourments au milieu de son air; Ames, volez à nous dans ces demeures sombres.

Telle on voit la colombe, aux beaux jours du printemps, Voler, fendre les airs de son aile étendue, Et dans son cœur de mère inquiète, éperdue, S'abattre avec amour au nid de ses enfants.

Telles en écoutant ma voix affectueuse Ces ombres, de la troupe où se trouvait Didon, S'élancèrent vers nous; et de leur tourbillon Percèrent en volant la vapeur ténébreuse.

Et Tune s'écria : Mortel compatissant Qui viens nous visiter dans ces lieux redoutables, Nous de qui les malheurs et les amours coupables Ont attristé le monde et l'ont souillé de sang,

Si Dieu nous écoutait d'une oreille propice, S'il nous aimait, pour toi tu nous verrais prier, Puisque notre destin t'afflige le premier, Et que d'un œil mouillé tu vois notre supplice.

Interroge-nous donc : parle, comme il te plaît ; Et tu nous trouveras, âme sensible et tendre, Prêtes à te répondre aussi bien qu'à t' entendre, Maintenant que le vent se repose et se tait.

La terre où je suis née est ce plaisant rivage Où le Pô mugissant, Porgueil de nos cités, Précipite le cours de ses flots irrités, Et dans le sein des mers court engloutir leur rage.

L'amour d'un jeune cœur se rend maître aisément : Le sien brûla bientôt de la plus vive flamme Pour la belle personne arrachée à mon âme, Et ce souvenir seul redouble mon tourment.

L'amour qui d'être aimé semble nous faire un crime, Me fit aussi trouver un enivrant bonheur Dans ce lien si doux dont s'enlaçait mon cœur, Et qui l'enchaîne encore au fond de cet abîme.

L'amour nous réunit même dans le trépas ; Mais celui qui causa nos malheurs sur la terre, Et qui plongea ses mains dans le sang de son frère, Les tourments de Gain ne lui manqueront pas.

Lorsque j'eus entendu ce récit, immobile, Le front rêveur, l'œil fixe, à la terre attaché, Je demeurai longtemps en silence et penché. A quoi penses-tu donc ? me dit enfin Virgile.

Et je lui dis : Hélas ! que de pensers d'amour, Que de tendres désirs, que de riants mensonges De leur trompeuse ivresse ont bercé dans leurs songes Ces deux infortunés jusqu'à leur dernier jour !

Et me tournant vers eux, je repris : De tes peines, Françoise, je me sens triste jusqu'à la mort. Mais hélas ! je ne puis offrir à votre sort Qu'une pitié stérile et que des larmes vaines.

Mais, dis-moi, dans le temps de vos plus doux soupirs Comment l'amour vint-il, éclairant votre flamme, Vous apprendre à tous deux le secret de votre âme, Et vous livrer sans force au feu de vos désirs ?

Et Françoise reprit : 0 le cruel martyre Que de voir rappelé dans le sein du malheur Le lointain souvenir de ses jours de bonheur ! Ton guide le sait bien et peut aussi le dire.

Mais puisqu'enfin tu veux connaître ces instants De nos jeunes amours, printemps rempli de charmes, Ma voix va te redire, au milieu de mes larmes, Et nos premiers aveux et nos premiers serments.

Un jour dans Lancelot, d'un œil de complaisance, Ensemble nous lisions comment ce chevalier Sous le joug de l'amour ploya son cœur altier. Nous étions seuls et sans aucune défiance.

Plus d'une fois déjà nos yeux s'étaient cherchés Pendant cette lecture, et de notre visage La rougeur chaque fois dans son muet langage Trahissait de nos cœurs les battements cachés.

Mais un passage seul causa notre délire, Quand nous lûmes enfin comment par un baiser Lancelot dans son trouble un jour osa presser De celle qu'il aimait le séduisant sourire,

Lui que rien ne peut plus ravir à mon amour, Tout tremblant me baisa la bouche ; ma tendresse De ses transports, hélas ! partagea trop l'ivresse, Et nous ne lûmes plus tout le reste du jour.

Ainsi parlait Françoise ; et l'autre âme en silence Pleurait en Pécoutant ; et de les voir souffrir Mon cœur fut si touché que, me sentant mourir, Je tombai sur la terre et perdrs connaissance.

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