‹ Poésies et théâtreChapitre 33 sur 86 · SCÈNE ÏV · texte numérisé non relu

SCÈNE ÏV

AMÉLIE, TRENEUIL.

TRENEUIL.

A qui en a-t-il avec son air effaré ?... (Allant au-devant de madame de Treneuil qui entre par la porte du fond.) Bonjour, chère Amélie, je t'attendais.

AMÉLIE

Déjà levé, après avoir passé la nuit au bal !

Tu Jv étais pas, il me tardait de te revoir ce matin. Ce vilain docteur qui n'a pas voulu te permettre., o v

venir...

AMÉLIE

Ne m'en parle pas... (ils s'asseyent à la petite table.) Toutes ces dames que je viens de voir aux bains ont renouvelé ma douleur en me parlant des plaisirs de cette soirée... Elle était donc bien brillante ?... Tu vas me donner quelques détails en déjeunant.

TRENEUIL.

Mon Dieu ! je n'y ai rien vu que de très-ordinaire... des demoiselles dansant pour danser... des jeunes gens désertant la pastourelle pour la bouillotte... des maris bâillant et regardant l'heure à toutes les pendules... le tout encadré dans cette bordure de douairières, de vieilles

filles et de danseuses en disponibilité, qui se vengent par la médisance des <JSgrâces de l'âge et de la laideur. Voilà le bal d'hier s$ir<#> Tu vojs qUe c>est ici comme à Paris, comme pa;tout.

AMÉLIE

Et, dis-moi : quelles étaient les plus belles toilettes, les "anseuses les plus recherchées?

TRENEUIL.

D'abord, la femme la plus élégante, la plus radieuse, la plus courtisée ; tu devines sans doute ?

AMÉLIE

Madame de Marancey?

Précisément, madame de Marancey, notre aimable voisine... Lorsque il y a trois semaines, nous la vîmes arriver ici sans son mari, n'ayant d'autre chaperon que son esprit et sa beauté, je prédis d'abord qu'elle deviendrait la femme à la mode de la saison, ce qu'on appelle la reine des Eaux ; mais elle aurait dû se contenter de cet empire qu'elle exerce à si juste titre, sans ambitionner ces petits succès de médisance, si faciles à obtenir, et surtout sans chercher à faire briller son esprit aux dépens de notre heureux ménage... Voilà ce que je lui reproche et que j'aurai de la peine à lui pardonner... Du reste, je dois avouer que ses succès ne font que croître chaque

jour. Hier surtout, c'était une admiration; ime fureur ! elle entraînait à sa suite une foule de soupirants de tous les pays... il y en avait de quoi faire un cùngrès-

AMÉLIE

Tu lui en veux donc encore ?... pour ma part/1 Y a longtemps que je lui ai pardonné. . . Elle-même a pris soin de me faire oublier les petits griefs que je pouvais avOir contre elle... il n'est sorte de prévenances que je n'en re çoive chaque jour... Elle est réellement fort aimable...

TRENEUIL.

Comment donc, aimable pour toi, aimable pour moi, aimable pour tout le monde : c'est un désir immodéré de plaire... il y a foule dans son cœur : c'est un véritable roût.

Air du Premier Prix.

Même pour ceux qu'elle méprise,

Sa vanité se met en frais ;

Une coquette a pour devise :

Plaire toujours, n'aimer jamais.

Son cœur, où chacun trouve place,

Jamais n'a connu de lien ;

C'est un miroir dont Ja surface Reçoit tout et ne garde rien.

AMÉLIE

Comme tu es sévère... parce qu'elle plaît !

TRENEUIL.

Je ne puis souffrir ces femmes dont la coquetterie

semble dire à tout venant : « A genoux, et adorez-moi... » Pour toi, madame de Marancey, malgré sa médisance, n'est qu'une femme aimable ; pour moi, c'est une véritable coquette... Au reste, cela ne regarde que son mari; s'il le trouve bon... personne n'a rien à dire... et entre nous, il aurait tort de se fâcher, car cet honnête Marancey est bien de tous mes amis le plus étourdi, le plus fat, le plus mauvais sujet, en un mot.

AMÉLIE, avec embarras.

Mais, dis-moi... hier soir, madame de Marancey paraissait-elle distinguer quelqu'un dans le nombre de ses

adorateurs?

TRENEUIL.

A te vrai dire, je crois que oui.

AMÉLIE

Quel est donc l'heureux mortel ?...

TRENEUIL.

Celui qui se montrait le moins empressé auprès d'elle... un homme que sa position respectable semblait placer hors du cercle de ses adorateurs... un homme marié, enfin, à une femme trop charmante, pour que la moindre fantaisie d'inconstan celui soit possible... Tune devines pas?

Non.

TRENEUIL se lève.

Quand on est naturellement modeste, il en coûte de parler de soi.

AMÉLIE

Toi?

TRENEUIL.

Je le crains.

AMÉLIE, se levant.

Mon Dieu ! que les hommes sont présomptueux ! et quelle réserve nous devons nous imposer, nous autres femmes!... Quoi! parce que madame de Marancey te traite avec l'intimité qui s'établit si promptement aux Eaux, tu te persuades qu'elle a une passion pour toi.

TRENEUIL.

Qui te parle de passion ? Voici le fait... Madame de Marancey est habituée à faire des esclaves de tous les hommes qu'elle rencontre... Autant de soupirants, autant de victimes immolées par sa coquetterie... Cette Saint- Barthélémy de cœurs masculins lui semble un droit de sa beauté... Je suppose qu'elle aura trouvé étrange, et peutêtre insolente, ma prétention d'échapper au massacre... Grâce à mon indifférence, j'ai le mérite d'être une exception... et toutes les femmes ont du goût pour les exceptions.

AMÉLIE

La familiarité avec laquelle elle vous traite n'a rien,

après tout, qui doive tant vous flatter... Elle ne prouve

qu'une chose, c'est qu'elle ne pense point à vous... D'ail-

lrurs, un homme marié est sans conséquence.

[Elle remonte le Ihéâlre, el en revenant en scène elle- se trouve à la gauche de Treneuil.)

TRENEUIL, passant à droite.

Ah! je suis sans conséquence! tu as raison... Quand cette belle dame oublie si souvent ses yeux sur les miens, c'est que je suis sans conséquence... Quand nous causons ensemble, et qu'à chaque instant quelque parole insidieuse ou coquette me met sur la voie d'une déclaration, c'est que je suis sans conséquence.

AMÉLIE

Oui, oui... C'est fort mal d'avoir ainsi mauvaise opinion

des femmes.

TRENEUIL.

Cette nuit, au bal, lorsqu'au milieu d'une douzaine de dandys, qui la poursuivaient de leurs galanteries, elle est venue prendre mon bras, et me proclamer ainsi son chevalier... ces deux contredanses pour lesquelles elle est venue elle-même m'inviter... (Tirant de sa poche un éventail.) Cet éventail, enfin, qu'elle a laissé dans mes mains... c'est que je suis sans conséquence.

AMÉLIE

Quoi ! son éventail !

(Treneuil lui présente l'éventail qu'elle pr end.)

TRENEUIL.

Non, c'est que je suis sans conséquence!... Aimez

votre femme; jouez, auprès d'une autre fort séduisante,

un rôle toujours un peu ridicule ; soyez, en un mot, d'une

fidélité antédiluvienne, et, pour tout remercîment, on

vous appellera homme sans conséquence... Amélie, je confondrai votre incrédulité devant madame de Marancey elle-même.

AMÉLIE

Tais-toi donc... la voici qui rentre.

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